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Full text of "Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville. Volume 2"

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RELIURE 

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NANCY 

2001 



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DE LA ROCHEFOUCAULD 

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BIBLIOTHEQUE DE SAINTE-GENEVIEVE 



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DE LA ROCHEFOUCAULD 



DUC DE DOUDEAUV1LLE 



DEUXIÈME VOLUME 

MÉMOIRES DE MON PÈRE, DERNIÈRE PARTIE 

LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE PAR LES HOMMES 

DU TEMPS 





PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 



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1861 



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I 



DEUXIÈME PARTIE 






MEMOIRES DE MON PERE 



F El! M. 



DE LA ROCHEFOUCAULD 

DUC DE DOUDEAUVILLE 




La lettre si noble, si touchante, si française du duc 
de Doudeauville sur sa résolution de ne plus aller aux 
Tuileries, depuis que l'usurpation s'y était installée, 
couronne dignement sa vie politique : cette noble vie 
qui n'est qu'un enchaînement de bonnes et belles ac- 
tions s'est écoulée, on peut le dire, entre deux élonne- 
ments. En effet, on se rappelle la surprise du duc en 
recevant les remercîmenls de l'assemblée qu'il prési- 
dait à Chartres pour la nomination des députés aux 
états généraux, et on vient de l'entendre se récrier sur 
la réponse faite à sa déclaration aux nouveaux hôtes 
des Tuileries. 

h. i 






s MEMOIRES DE MON PÈRE. 

Était-ce doute de lui-même? Était-ce doute des au- 
tres? Croyait-il que le bien qu'il faisait ne valait pas 
qu'on le reconnût et qu'on lui en sût gré, ou, mal- 
gré la bonté de son cœur, fesait-il si peu de cas de 
l'espèce humaine qu'il se crût en droit de s'étonner de 
l'approbation générale dont était accueilli le simple 
accomplissement d'un devoir? Quoi qu'il en soit, il a 
dû marcher de surprise en surprise, car il n'est per- 
sonne qui ait plus mérité que lui le nom d'homme 
du devoir, et il n'est personne aussi qui ait été en- 
touré de plus d'estime, d'amour et de reconnaissance. 

Les souvenirs de l'honorable duc de Doudeauville 
n'auront plus maintenant autant de suite que dans la 
première partie : ce ne sont plus guère que des évé- 
nements de famille qu'il inscrit sur son mémento. 

Il n'en a été extrait que ce qui peut aider à faire 
connaître l'époque de sa puissance : il revient en effet 
souvent sur ce temps, non pour le regretter, mais 
pour rappeler à la fois et le bien qui s'est fait, et le 
bien contenu en germe dans les intentions de ceux qui 
ont participé avec lui, à la conduite des affaires*. 



MON ÉIMTAI'HE 



A mes moments perdus, j'ai fait beaucoup de vers, 
et, si j'en rapporte ici quelques-uns, c'est afin qu'on 

1 Ce préambule est tout entier de M. Brisset, l'homme honorable qui 
avait été chargé de faire un choix parmi les nombreux manuscrits de feu 
M. le duc de Doudeawillc. (Claude.) 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 3 

me connaisse avec tous mes défauts, quoique je n'é- 
crive pas, comme le citoyen de Genève, ce qu'il appe- 
lait des confessions. Mais enfin, comme j'ai inilié le 
public à mes travaux, il faut bien qu'il ait un échan- 
tillon de mes plaisirs; il verra qu'ils étaient aussi 
innocents que possible. Ces vers, faits il y a quinze ou 
seize ans, ne donneront pas une haute idée de mon 
(aient poétique, mais ils feront connaître mon peu 
d'ambition et ils peindront les sentiments qui m'onl 
animé toute ma vie. 



MO.N EP1TAPIIE E.\ 181 1 



Pou partisan du factieux 

A l'esprit sombre cl sanguinaire, 

Ennemi de l'ambitieux, 

Qui du Très-Haut sert la colère, 

Ce que je crois bon, je le dis, 

Dussé-je me nuire ou déplaire, 

Et je nie moque des partis 

En faisant ce que je dois faire. 

Contre un parti toujours lutter 

Semblerait prouver du courage; 

Mais à tous, sans fin, résister. 

En annonce bien davantage. 

Sans regrets, sans ambition 

Toujours du côté qu'on opprime, 

Sans ruse et sans prétention, 

Moi, je ne vise qu'à l'estime : 

J'en conviens, on ne va pas loin 

Par cette roule peu suivie, 

Mais du moins o» meurt dans son coin 

Sans avoir évefllé l'envie ; 

La mort qui fermera mes veux 

Ne sera pas, pour moi, sans charmes. 

Si ma famille, en nos adieux. 

Doit laisser couler quelques ljrnies ; 

Si ma femme, ainsi que mon fils, 






■■ 



ma 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Pensent, en déplorant ma perte. 

Voir le meilleur de leurs amis 

Dans la tombe qui m'est ouverte ; 

Si des parents, des amis vrais, 

En se rappelant ma tendresse, 

Expriment de touchants regrets, 

Et me nomment dans leur tristesse ; 

Si mes excellents serviteurs, 

Dont tant je voudrais le bien-être, 

Dans le nombre de leurs malheurs 

Comptent la fin de leur vieux maître ; 

Si l'homme d'honneur et de bien 

Parle de moi comme d'un frère ; 

Si l'infortuné qui n'a rien, 

Croit en moi perdre un second père; 

S'il peut échapper un soupir 

Du sein d'un enfant, d'une mère 

Dont j'aurai tâché d'adoucir 

Ou la douleur ou la misère ; 

Si ceux qui connurent mon cœur 

Peuvent m'accorder la justice 

Que rendre heureux fut mon bonheur 

Et mon plaisir rendre service ; 

Si Ton dit : « Par sa bonne foi ; 

« Par son amour pur et sincère 

« Pour son Dieu, son pays, son roi, 

« 11 lit quelque bien sur la terre ; 

« Et, fidèle à tous ses serments, 

« Fuyant les succès populaires, 

» Par sa vie et ses sentiments 

« II n'a pas fait rougir ses pères. » 

Enfin sur mon simple tombeau 

Si l'on peut, sans faits qu'on renomme , 

Mettre l'éloge assez nouveau : 

« Passants, ci-git un honnête homme. » 



II 
LES CONTRASTES 

J'ai dit précédemment qu'il était difficile de trouver 
deux époux plus heureux l'un par l'autre, plus rem- 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. !i 

plis l'un pour l'autre de confiance et d'estime, un nié- 
nage plus uni, meilleur en un mot, que le mien. J'ai 
commencé ma vie congugale à quatorze ans, et elle 
dure depuis cinquante-trois ans. 

Cependant il est difficile d'être plus opposés u,ue 
nous le sommes, ma femme et moi, de goûts, de ca- 
ractère, de façons de voir et de manières d'agir. Ma- 
dame de Doudeauville est parfaite, et je suis loin de 
la perfection. 

Elle passerait habituellement une journée à l'église 
sans distraction, je crois; je n'y peux passer quelques 
heures avec attention. Elle jouit presque de ses souf- 
frances; et moi, tout ce que je peux faire, c'est d'ac- 
cepter les miennes avec résignation. Jugeant chacun 
d'après elle-même, elle a de l'espèce humaine l'idée 
la plus honorable; moi, je suis malheureusement 
porté, soit par l'effet de l'expérience ou par l'idée du 
peu que je vaux, à la juger défavorablement. 

Je crois que les millions de globes que nous voyons 
et ceux que nous ne voyons pas sont peuplés d'êtres 
formés pour glorifier sans cesse leur immortel créa- 
teur; elle pense que tous ces mondes ont été créés 
dans le seul but de procurer une jolie illumination à 
la pauvre espèce humaine et à ce grain de sable qu'on 
appelle la terre. 

Je suis très-actif et toujours en mouvement; elle 
voudrait ne jamais sortir de son fauteuil. 

Elle a un caractère de fer ; moi, je ploie autant que 
je puis. 

Elle renferme tout en elle-même, et ne parle jamais 
d'elle ni de ce qui l'affecte; je suis très-expansif et je 



■ 









c MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

parle vraisemblablement trop de moi et de ce qui 

m'intéresse. 

La solitude est ce qu'elle a toujours le mieux aimé ; 
moi, je me plaisais assez dans le monde. 

Ne craignant pas que cela puisse tirer à consé- 
quence pour sa conversion, elle remet toujours tout 
au lendemain : moi, je voudrais presque avoir tout 
fait la veille. 

Elle est si bonne, si indulgente, qu'elle gâte tout 
le monde ; pour moi, sans être bien sévère, je veux 
que chaque chose soit dans Tordre, que chacun soit à 
sa place et que tout le monde, à commencer par son 
mari, fasse son devoir. 

Je suis né avec un esprit fort gai ; elle est d'un 
caractère sérieux. Dans la crainte qu'on ne prétende 
obtenir un pied, elle ne veut pas d'ordinaire accorder 
un pouce inutilement; moi, j'en accorde volontiers 
deux ou trois, persuadé qu'on ne me fera pas franchir 
la limite que j'aurai une fois posée. 

Très-bonne et très-sensible, elle peut, à force de 
vertu, vivre éloignée des gens qu'elle chérit; moi, 
je sèche sur pied loin d'eux. 

Si elle pouvait avoir un ennemi, ce serait le feu ou 
le soleil ; moi, j'aime l'un et l'autre, et la chaleur me 
fait grand bien. 

Avec l'apparence de la force, elle n'a jamais pu 
supporter la fatigue; avec l'apparence de la délica- 
tesse, je ferais plus de vingt lieues par jour sans 
être las. 

Elle se faisait saigner tous les mois, et elle aurait 
volontiers déjeuné tous les jours avec une médecine; 



MÉMOIRES DE MON PÈKi;. 7 

les saignées me sont contraires et les purgations me 
sont défendues. 

Si l'émigration, qui m'a douloureusement séparé de 
ma famille, avait continué, nous étions décidés à nous 
réunir en pays étranger. Il n'y avait qu'une petite dif- 
ficulté : elle voulait aller habiter la Russie, et moi je 
désirais rester en Italie. 

Il n'y a entre nous qu'un seul rapport : nous pos- 
sédons tous deux une grande force de volonté; mais 
on sent que ce devait être une grande difficulté de 
plus pour s'entendre et pour vivre dans l'intimité 
étroite du mariage, d'après toutes les différences que 
je viens d'exposer. 

Ce détail, peut-être assez bizarre, doit montrer ce 
que peut la religion et combien son utile puissance 
aide au bonheur de la vie en harmoniant les con- 
trastes. 



m 



CARACTÈRE OU ENTETEMENT 



Je prétends que l'on appelle caractère l'entêtement 
que l'on a, et entêtement le caractère qu'ont les au- 
tres. On ne peut disconvenir qu'ils n'aient effective- 
ment un certain air de famille : l'entêtement me pa- 
raît le frère illégitime de l'autre, avec un naturel 
moins heureux et une éducation moins soignée. 

Comme j'aimerais à savoir si je dois être accusé 
d'entêtement ou loué pour ma fermeté de caractère, je 
vais retracer ici les événements de ma vie qui peuvent 






8 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

éclairer le lecteur sur mon compte et provoquer un 
jugement en dernier ressort. Ce sera, du reste, une 
espèce de résumé de tout ce que j'ai déjà consigné 
dans ces souvenirs. 

Bien jeune encore, j'avais reçu de ma nourrice, qui 
resta près de moi jusqu'à l'âge de huit ans, des idées 
de religion; mes deux précepteurs, qui en avaient 
très-peu, du moins alors, ne pouvaient m'inculquer 
des principes qui leur manquaient à eux-mêmes; et 
les personnes en qui je devais avoir le plus de con- 
fiance, celles qui avaient le plus d'autorité sur moi, 
s'occupèrent à détruire en moi ces principes. Leurs 
conversations, leurs livres, leurs exemples et leurs 
plaisanteries étaient des moyens bien puissants, sur- 
tout auprès d'un enfant aussi timide que je l'étais. 
Cependant, je persistai dans mes principes, ainsi que 
dans mes pratiques de religion. J'ai mis aussi cette 
persévérance et celte même suite dans mes éludes, car, 
comme je l'ai dit, je n'ai jamais été puni au collège. 
Entré au service à seize ans, j'ai résisté à tous les 
entraînements de mes camarades et à tous les écueils 
de ce genre de vie. 

Dans le cours de ma longue carrière, souvent j'ai 
eu, à 1 égard de mes supérieurs ou de mes amis, afin 
d'éviter des luttes fâcheuses ou des querelles pénibles, 
la volonté de ne pas avoir de volonté, et ce n'est pas la 
plus facile à accomplir. A l'âge de vingt-cinq ans, 
après avoir passé avec ma famille sept ou huit mois 
dans la ville de Gênes, où je me plaisais extrêmement 
et où j'étais subjugué par le sentiment le plus violent, 
je quittai cette nouvelle Capoue, d'après le désir de 
madame de Doudeauville; et, bien que j'eusse préféré 



.MÉMOIIIKS DE MON PÈKE. 9 

la morl à la douleur de m'éloigner, je ne voulus pas 
retarder mon départ de vingt-quatre heures. Envi- 
ronné, en Savoie, d'émigrés très-ardents, je conservai 
des idées de modération auxquelles j'ai toujours été 
fidèle, et que je conserve encore, sans dévier en rien 
de mes principes politiques. 

Je voulus rentrer un moment, en 1792, pour 
assurer les intérêts des créanciers de mon père; mes 
compagnons s'opposèrent de tout leur pouvoir à cette 
résolution; je persistai néanmoins et j'arrivai à Paris. 

Après le terme que j'avais fixé, un mois environ, je 
me préparai à passer en Allemagne, où m'appelait 
un honneur hien mal entendu, j'en conviens. 

Après m'ètre embarqué à Douvres, au moment de 
périr par une tempête, je me disais : « il serait bien 
heureux pour ma famille que je mourusse dans cette 
traversée, cela lui éviterait bien des persécutions. » 

Je m'étais, malgré toute ma famille, séparé de 
biens avec ma femme, deux ans auparavant, pour 
sauver sa fortune, ce qui a réussi.' 

J'avais aussi, malgré l'avis de toute ma famille, fait 
sortir un peu d'argent; je le plaçai au lieu de le 
manger comme faisaient tant d'autres. Ne me flattant 
pas d'un retour prochain, je vendis, ou plutôt je 
donnai mes chevaux, je plaçai mes gens, et je me ré- 
duisis au point de vivre avec cent louis environ par 
an, pour moi, mon domestique, les frais de mes 
voyages continuels et mes dépenses de tout genre. 
J'aurais pu avoir à peu près le double; mais je par- 
tageai mon petit revenu avec ma belle-mère, qui 
n'avait pas été aussi prévoyante que moi. 

Une des privations qui me furent le plus pénibles, 



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10 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

fut celle de l'exercice du cheval, que j'ai toujours 
aimé extrêmement, et qui m'était même conseillé 
pour ma santé; pendant huit ans d'émigration, 
depuis l'âge de vingt-cinq ans jusqu'à celui de trente^ 
trois, je n'y ai monté que trois fois, encore était-ce 
sur un cheval prêté. 

J'eus le diflicile courage de rester tout le temps 
éloigné de ma famille, pour ne pas troubler sa tran- 
quillité morale et physique; pourtant, j'en mourais 
de chagrin, et ce chagrin a causé pour toujours la 
perte de ma santé, excellente jusqu'alors . 

Plus tard, pensant qu'il n'y avait plus de dangers 
que pour moi, je rentrai à travers mille obstacles, 
mille périls, auprès de ma femme, et lorsque vint la 
révolution du 18 fructidor, je ne m'éloignai que sur 
ses vives instances et par crainte de la compromettre, 
sachant que j'étais dénoncé à la police. 

Après bien des épreuves, bien des chagrins et des 
tribulations, je rentrai encore en France avec un assez 
mauvais passe-port, et, bravant tout, je me réunis 
enfin pour toujours à ma famille. 

Peu d'années après, on voulut au collège électoral 
me proposer pour la place de sénateur; je refusai 
opiniâtrement : j'acceptai seulement la place de mem- 
bre du conseil général, qui n'était nullement politi- 
que et qui m'offrait les moyens d'être utile à mon 
département. 

Tous les miens s'affligeaient de cette concession, 
en disant que ce premier pas me conduirait à bien 
d'autres; je les assurai qu'il n'en serait rien : j'ai su 
leur tenir parole jusqu'à la Restauration, et j'ai re- 
fusé constamment la nomination de chambellan. J'é- 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 11 

crivis à ce sujet, à Bonaparte, une lettre si énergique 
qu'on ne voulut pas la remettre, par la certitude qu'elle 
m'aurait perdu. 

Pendant dix ou douze ans je résistai à la volonté 
du despote et à l'exemple donné par un grand nombre 
de mes pareils, qui se faisaient présenter à sa cour, et 
je ne cédai qu'à l'invitation et même à la menace du 
ministre de la police; encore n'y allai-je que deux ou 
trois fois. Cependant ma position était difficile, car 
mon beau-frère était grand chambellan et ma belle- 
sœur gouvernante du fils de Napoléon : j'attirais plus 
qu'un autre ses regards. 

A la Restauration , je fus nommé commissaire 
extraordinaire du roi dans trois départements, avec 
les pouvoirs les plus étendus. J'avais de grandes dif- 
ficultés à vaincre : j'y parvins heureusement. Les 
populations étaient en insurrection contre les droits 
réunis; des troupes étrangères inondaient le dépar- 
tement de la Marne : à cette occasion j'imposai le 
payement d'un million. En huit jours il fut donné 
avec joie par tout le pays, car le pays savait que 
cette contribution devait le sauver des horreurs de 
l'invasion des Russes, et j'avais promis qu'elle serait 
portée en déduction des impositions ordinaires. Le 
ministre .des finances se refusant à ratifier ma pro- 
messe, je le prévins que, pour rester fidèle à ma pa- 
role, j'allais offrir à Louis X.VII1 de prendre ce mil- 
lion sur mes biens; M. le baron Louis finit par céder. 

Je fus, pendant trois ans, président des conseils su- 
périeurs de l'École polytechnique. 11 y avait là de 
grands désordres. Je parvins à les détruire par une 
mesure si hardie qu'aucun des chefs n'osa s'y asso- 



■1 



lg MÉMOIRES DE MOIS PÈRE, 

cier, et qu'ils m'en laissèrent porter seul la respon- 
sabilité. J'en fis autant et avec le même succès à la 
maison des pages. Charles X blâma beaucoup les me- 
sures que je fus obligé de prendre. Il insista pendant 
quinze jours et fortement pour m'y faire renoncer : 
je tins bon et je l'emportai. M. le Dauphin me fit 
écrire pour m'engager à céder; je terminai ma lettre 
de refus par ces mots : « On disait au commence- 
ment de la Révolution : « Périssent les colonies plutôt 
« que de sacrifier un principe », et moi je dis : « Périsse 
« le duc de Doudeauville plutôt que de le voir manquer 
« à son devoir ! » 

Avant d'être ministre, on m'avait nommé directeur 
général des postes : je fis dans cette administration 
des changements et des améliorations désirés avant, 
appréciés après, mais que personne n'avait osé entre- 
prendre, et que les employés les plus habiles trou- 
vaient trop hardis, annonçant que j'échouerais si je 
les risquais. Plusieurs fois, à l'occasion de demandes 
auxquelles je ne croyais pas devoir accéder, j'eus la 
fermeté de résister à Louis XVIII, très-imposant quand 
il le voulait. J'en fis autant à une autre époque au- 
près de son successeur, et pourtant sa grâce et sa 
bonté rendaient la résistance à ses désirs encore plus 
difficile. 

En 1827, je combattis de tous mes efforts la brus- 
que dissolution de la garde nationale de Paris, et je 
donnai ma démission du ministère le plus envié, en 
voyant que je n'avais pu empêcher cette violente me- 
sure, dont les résultats ont été si funestes, en 1830, 
pour le roi et pour le royaume. Cette résolution de 
quitter le pouvoir fut prise en une heure : elle ne 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 13 

m'a pas laissé un instant de regret. Je pouvais trou- 
ver dans cette position une grande popularité, on me 
pressa même de la mettre à profit... Je sus résister à 
la tentation. 

Enfin, depuis quarante ans, j'ai adopté et suivi une 
marche que l'on disait estimable, mais impossible 
dans des temps de révolution : celle de ne me laisser 
entraîner par aucun parti et de mettre autant de 
force dans l'application de mes principes, que de me- 
sure dans mes actions et de douceur dans mes procédés. 

Tous mes écrits et tous mes discours à la Chambre 
des pairs montrent si j'ai su être fidèle à celte mar- 
che; elle devait me perdre dans l'esprit de tous les 
partis : elle m'a procuré des marques constantes de 
bienveillance qui m'ont toujours vivement touché. 

Mes lecteurs peuvent juger par cet exposé de toute 
ma vie si j'ai de l'entêtement ou du caractère. Quel 
que soit, du reste, son jugement, je ne me départirai 
pas d'une conduite assez difficile, j'en conviens, mais 
qui m'a fait quelques amis et pas un ennemi. En 
effet, je ne me suis jamais brouillé avec personne; 
c'est quelque chose quand on a traversé deux ou trois 
révolutions, huit ou dix gouvernements, et que l'on 
a assisté à cinq ou six renversements de trônes. 



IV 

ALGEll 



Différentes tentatives inutiles avaient été faites avant 
1830 pour s'emparer d'Alger. La dernière de ces ex- 



u MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

péditions fut commandée par lord Exmouth en 1816; 
elle n'eut pour résultat, quelque brillante qu'elle ait 
été, que le rachat des esclaves sardes à raison de trois 
mille francs, et celui des Napolitains à raison de six 
mille francs par tête. 

Elle eut aussi pour résultat les efforts bien entendus 
que fit alors le dey pour augmenter les fortifications 
déjà si redoutables de ce nid de pirates et pour les 
o-arnir de quinze cents pièces de canon. La dépense 
totale de l'expédition de 1850 a été pour la France 
de quarante millions cinq cent mille francs. Les ri- 
chesses de la Casaubah , les denrées de différentes es- 
pèces et les sept cents pièces d'artillerie tombées en 
notre pouvoir, ont été évaluées à une somme de cin- 
quante-cinq millions six cent quatre-vingt-quatre mille 
cinq cent vingt-sept francs, à laquelle somme il faut 
ajouter huit cents bouches à feu en fonte, une immense 
quantité de projectiles de tout genre et la valeur de 
propriétés publiques estimées cinquante millions. 



LES FINANCES DE LA INSTAURATION 



M. le comte Roy, ancien ministre des finances, a 
prononcé à la Chambre des pairs un discours dans 
lequel, par des faits et non par des déclamations, il 
venge complètement la Restauration de tout reproche 
de dilapidation. Il prouve par des pièces non contes- 
tables et même non contestées qu'après avoir acquitté 
toutes les dépenses causées par l'indemnité, par la 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. If. 

guerre et l'occupation de l'Espagne, par les expédi- 
tions de Morée, du Brésil, de Madagascar et d'Alger, 
la Restauration a diminué d'un milliard soixante-douze 
millions trois cent vingt-huit mille deux cent soixante- 
trois francs le montant de la dette fondée, de la dette 
flottante, des créances résullant de l'arriéré et des 
créances résultant de l'invasion dont les gouverne- 
ments lui avaient laissé la charge; il prouve en outre 
qu'elle a acquitté trente-quatre millions d'indemnités 
à la Légion d'honneur et un million cinq cent vingt- 
neuf mille francs de pensions à des titulaires de do- 
tations, autre héritage des guerres de l'Empire. En 
même temps elle a successivement réduit les contri- 
butions ordinaires d'une somme annuelle de soixante- 
douze millions. 

Cependant, tous les services publics ont reçu, non- 
seulement les secours qui leur étaient nécessaires, 
mais encore de notables améliorations : plus de cent 
millions ont été consacrés à relever des places fortes 
que l'Empire avait laissées tomber : l'armée, constam- 
ment tenue au-dessus de deux cent cinquante mille 
hommes et de quarante-cinq mille chevaux, présentait 
les cadres nécessaires pour une armée de quatre cent 
mille hommes. 

Le matériel des places de guerre et des arsenaux, 
celui de l'artillerie, celui de la marine, les approvi- 
sionnements en vivres et matériaux pour l'armée et 
pour la flotte avaient reçu d'immenses accroissements. 
Le capital, en matière des administrations des ta- 
bacs et des poudres, avait été accru déplus de vingt- 
sept millions. 

De nouvelles routes, des canaux, des ponts, des mo- 



*." 



■■■■ 



■M 



10 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

numents de toute nature ont été élevés et sont venus 
accroître la facilité et la sûreté des communications, 
rendues en outre plus promptes et plus fréquentes par 
l'établissement journalier des postes, par celui 'des 
paquebots, et par les bateaux à vapeur. 

En présence de ces dépenses, toutes faites dans l'in- 
térêt public, la prospérité du commerce et de l'indus- 
trie avait été portée au plus haut degré : le crédit 
public avait aussi prospéré à tel point, que le der- 
nier emprunt contracté par la Restauration l'avait été 
au prix de cent deux et demi pour cinq francs de 
rente. 

Il résulte des opérations financières faites depuis 
trente mois, que les charges ordinaires et extraordi- 
naires qu'elles imposent à la France sont le fait et le 
résultat exclusif de l'administration révolutionnaire. 
Nous en pouvons faire le relevé et le mettre, à ce titre, 
sous les yeux de nos lecteurs, pour qu'ils le rappro- 
chent de la situation établie par 11. le comte Roy. 

On a vu que la Restauralion avait réduit les contri- 
butions directes de soixante-douze millions. 

La Révolution a donné une charge annuelle de qua- 
rante-sept millions cent soixante mille cinq cent 
trente et un francs, et elle a englouti de plus, des res- 
sources extraordinaires s'élevant à huit cents mil- 
lions. 

Je me dispense de toute réflexion, et pourtant la 
révolution de Juillet a coûté, en trois ans, un milliard 
en augmentation de rentes, et près d'un milliard, 
en excédant de dépenses, comme le retour de Rona- 
parte avait coûté en trois ans trois milliards. 

La Restauration, d'après le tableau de M. le comte 



MÊ5HHNKS DE MON PÈItE. 17 

Roy, a coûté un peu moins, cl, on le sait, elle a em- 
pêché le démembrement de la France, décidé entre 
plusieurs des puissances victorieuses. 



VI 



M. ]>!<: CHATEAUBlllANI) A PIUGUE 



Les détails que M. de Chateaubriand m'a donnés 
sur son voyage à Prague (juin 1 835) sont bien curieux 
et rendent bien intéressants aussi tous les membres de 
l'auguste famille de nos rois. Charles X a un calme 
extrême, une résignation admirable, une indulgence 
parfaite : il ne profère aucune parole d'amertune : il 
n'en permet aucune, pas même contre la famille ré- 
gnante; sa sagesse n'est pas moins remarquable; il 
recommande à ses partisans, tant à l'intérieur qu'à 
l'étranger, de rester tranquilles, de ne risquer aucune 
tentative, aucun soulèvement qui serait très-nuisible 
à la France et même à son petit-fils. 

Madame la Dauphins ne parle de ce pays, où elle a 
trouvé tant d'ingratitude, tant de souffrances qu'avec 
intérêt, qu'avec attendrissement, qu'avec amour; elle 
adresse sans cesse pour lui, au ciel, les vœux les plus 
ardents. 

Les deux enfants sont charmants : le duc de Bor- 
deaux est vif, spirituel, instruit, adroit à tous les exer- 
cices. L'empereur d'Autriche, qui aime beaucoup les 
enfants, et qui a reporté sur lui l'affection qu'il por- 
tait au duc de Reichstadt, le mène à cheval dans les 
manœuvres que ses troupes exécutent en sa présence. 

2 



h. 






jg MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Mademoiselle est remplie de grâce, d'amabilité, de 
raison et d'instruction. 

Un autre fait que M. de Chateaubriand ne m'a pas 
confié , mais qui est également certain , c'est que 
Charles X, après avoir causé quelque temps avec lui, 
et lui avoir donné les éloges que méritaient ses écrits 
énergiques et sa courageuse conduite depuis deux ans, 
lui a dit en souriant avec la grâce qu'on lui connaît : 
a J'aurais bien cependant quelques reproches à vous 
adresser : vous m'avez taxé de faiblesse et vous m'avez 
accusé de parjure au moment de mes malheurs; mais 
vous me l'avez fait oublier depuis, et je tâche de n'y 
penser que pour me persuader que je n'ai pas mérité 
ces graves inculpations. » 

On ne dit pas comment l'habile écrivain s'est justi- 
fié; mais il n'est pas resté longtemps à Prague, ce qui 
a fait croire à bien des gens qu'il n'avait pas eu beau- 
coup à se louer de son séjour. 

Si j'avais la moindre prétention littéraire, j'aurais 
pu mourir de jalousie, en entendant ces jours-ci, 
chez madame Récamier, la lecture des mémoires 
manuscrits de M. de Chateaubriand. Ils sont très-inté- 
ressants, très-piquants, à en juger par le début; mais 
nous n'en avons entendu que le quart environ, diffé- 
rentes raisons en ayant fait interrompre la lecture. 

J'aurais de la peine à m'en consoler, s'ils ne de- 
vaient paraître qu'après la mort de l'illustre écrivain, 
car je risquerais bien de ne pas les connaître, moi qui, 
selon toute probabilité, dois m'en aller avant lui ; 
mais j'espère que ce n'est pas là son dernier mot et 
qu'il se décidera à jouir de son vivant du succès de 
cette publication. 




MEMOIRES DE MON PÈRE. l<i 

VII 
POÉSIE 

J'ai dit quelque pari que j'avais fait beaucoup de 
vers dans ma vie. Je retrouve une épître <jui date de 
ma jeunesse; je vais la transcrire ici, non qu'elle soit 
bonne, mais elle donnera l'idée des sujets sur lesquels 
ma muse aimait de préférence à s'exercer. 



LA RELIGION DE L'HOMME DU MONDE 

A loute heure, en tout lieu, confiant et soumis, 

Dans l'état, dans la place où le destin m'a mis, 

De ta bonté, grand Dieu, de ta volonté sainte, 

J'attends tout sans effort, je recois tout sans plainte : 

Ou la peine ou la joie, ou les maux ou le bien, 

Je sollicite tout et ne refuse rien. 

Pour moi, la seule force et la seule science 

Est dans mon Créateur et dans ma confiance. 

Toujours désirant tout, mais sans rien demander, 

Laissant à la sagesse en tout à décider, 

Avec l'esprit tranquille et l'âme satisfaite, 

Je dis à chaque instant : Ta volonté soit faite 

Pour le cœur plein d'amour, pour l'esprit plein de foi 

Qui sait aveuglément s'abandonner à toi. 

Ta divine clémence et ta grâce suprême 

Tire le bien de tout, le tire du mal même. 

Acceptant tout de toi, la tempête ou le port, 

Je ne veux point régler ta conduite et mon sort ; 

Connaissant ma folie ainsi que ta sagesse, 

Connaissant ta puissance ainsi que ma faiblesse, 

Pénétré de tes droits comme de mon devoir. 

Je n'ai de volonté que de ne rien vouloir. 

Enfant tendre et soumis, je te dis : mon père, 

Toi pour qui seul je vis, toi par qui seul j'espère. 



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20 MÉMOIRES DE MON PERE. 

Dont l'étonnant pouvoir, la touchante bonté, 

Donne au fruit la saveur, à la llcur la beauté, 

Au soleil son éclat, à l'oiseau sa pâture, 

Ses charmes, sa richesse à toute la nature, 

Sois toujours mon soutien el mon consolateur, 

Mon guide, mon appui, ma joie et mon bonheur; 

Conduis-moi par la main, par la lisière même. 

Si mon espoir est grand, ma misère est extrême: 

Avec loi, je peux tout; sans toi, je ne peux rien; 

Par moi, je suis tout mal; par toi, je suis tout bien. 

Plus faible, je le sens, que le plus faible arbuste, 

Par ta force, plus fort que le chêne robuste, 

Souvent prêt à céder aux moindres coups du sort, 

Toujours prêt à braver, par toi, jusqu'à la mort. 

Du matin à la nuit et du soir à l'aurore, 

Tu sais ce qu'il me faut : moi, toujours je l'ignore ; 

Dirige tous mes pas, comme tous mes désirs, 

Verse à ton gré sur moi tes peines, tes plaisirs 

Sans frayeur, sans réserve : à toi je m'abandonne, 

Donne-moi tout. Seigneur; à toi, moi je me donne. 

Les biens, j'en userai, mais sans en abuser; 

Des maux j'en gémirai, mais sans les refuser ; 

Pour l'homme, dont l'erreur sans cesse est le partage 

De la souffrance, hélas! je connais l'avantage; 

Mais afin que mon goût ne s'y retrouve en rien, 

Qu'elle soit de ton chuix et ne soit pas du mien : 

• tue j'évite surtout l'erreur trop ordinaire, 

Et pour l'homme du monde et pour le solitaire, 

Par excès d'amour-propre, errant de bonne foi, 

En ne cherchant que Dieu, de ne trouver que soi. 

Devant le vif éclat de ta vive lumière, 

Trop coupable mortel, cendre, erreur et poussière, 

Je ne sais que ces mots pour m'élever à toi : 

llieu!... je ne suis pas digne!... ah 1 prends pitié de moi ! 

Daigne me découvrir sans nuage, ô mon père. 

Ce que je dois penser et ce que je dois faire; 

.Sans tourment et sans crainte, à l'instant, à ton choix. 

Je reçois le bonheur ou j'embrasse la croix !... 

Rejeter l'un ou l'autre est alors un outrage, 

Car tous deux sont ton ordre et tous deux ton ouvrage, 

Je ne forme qu'un vœu, c'est d'arriver à toi : 

Montre-m'en le chemin et choisis-le pour moi ! 

Sur l'orageuse mer de la vie et du monde, 

Abondante en écueils, en naufrages féconde, 



MEMOIRES DE MON PERE. 

Pur mes propres efforts, las do lutter en vain, 

Je me laisse emporter par ton souffle divin... 

Oui, mon sauveur, mon père encor plus que mon maître, 

Que par ton esprit saint je puisse enfin connaître 

Et tout ce que je dois et tout ce que je puis, 

Et tout ce que tu veux et tout ce que je suis, 

Et tout ce que je fus et tout ce qu'il faut être! 

Toi qui soutiens ma vie, après l'avoir fait naître, 

Dévoile-moi sans cesse, avec force et clarté, 

Ainsi que mes devoirs, toute la volonté! 

Pour être tendre époux, maître juste ou bon père 

Sans cesse, en me donnant ce qui m'est nécessaire, 

Découvre-moi le mal afin de l'éviter; 

Découvre-moi le bien, pour au moins le tenter! 

Rends-moi toujours fidèle à tes saintes maximes. 

Partout et tour à tour, touchantes et sublimes: 

Le premier des devoirs de la religion 

Est l'entier dévouement, l'humble soumission. 

Fais-moi chérir, mon. Dieu, cette loi merveilleuse 

Qui console et soutient l'âme pure et pieuse, 

Qui fait, dans les devoirs, placer tous les désirs, 

Qui fait, dans la vertu, trouver tous les plaisirs, 

Et suivant son penchant, ou forçant sa nature, 

Pour plaire au Créateur, servir la créature ! 

Que pour moi seul sévère, indulgent pour autrui, 

Des malheureux l'espoir et des faibles l'appui, 

Du bonheur d'obliger faisant mon bien suprême. 

Des autres occupé, n'oubliant que moi-même, 

Je sache, au sein du monde c%i le ciel m'a jeté, 

Avec adresse, esprit, force et surtout bonté, 

Rendre, en le haïssant, le vice haïssable, 

Rendre à tous, en l'aimant, la loi toujours aimable. 



'21 



H 



VIII 



LES MÉMOIRES DE MADAME LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 



I 



Une de nos lectures de salon, en ce moment, est 

uvrage de madame la duchesse d'Abrantès. 

Nous en sommes au douzième volume de ses Mé- 



■ 



■ 






03 



I 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

moires, et elle nous en annonce encore deux : il faut 
tout son esprit pour rendre intéressante une œuvre 
d'aussi longue haleine. Elle l'est beaucoup par les 
rapports que son auteur a eus avec Napoléon, par la 
part qu'elle a prise aux affaires de cette curieuse 
époque et par les détails quelquefois un peu Irop mi- 
nutieux qu'on y trouve sur la cour d'alors. Je ne peux 
cependant partager toutes ses admirations, d'abord 
pour les beaux jours de la Convention, et ensuite pour 
le grand homme que j'ai aussi parfois admiré, mais 
pas aussi exclusivement que madame la duchesse. 
Dans cette admiration, il y a de la générosité, il faut 
le reconnaître, car souvent Napoléon l'a traitée assez 
cavalièrement, et il a même agi fort durement et fort 
injustement envers le général Junot qui l'idolâtrait. 
Les amis de Napoléon doivent être moins flattés des 
éloges de celle dame en voyant que leur idole les par- 
tage avec la détestable assemblée dont je parlais plus 
haut. 

Cela me rappelle une petite anecdote de mon père : 
il voyait souvent madame la comtesse de C... Cette 
dame le regardait avec des yeux très-tendres, ce qui 
flattait singulièrement son amour-propre; mais, un 
jour, il s'aperçut qu'elle regardait tout aussi tendre- 
ment la pincette qu'elle tenait cà la main, et, comme 
on peut le croire, il fut beaucoup moins fier des té- 
moignages de sensibilité qu'il partagea.it avec un 
pareil objet. 

Revenant maintenant à Bonaparte, ou, si l'on veut, à 
l'Empereur, que madame d'Abrantès loue avec enthou- 
siasme aux dépens de tous les Bourbons passés, pré- 
sents et futurs, je dirai que je ne puis être de son avis. 



MÉMOIRES DE MON PERE. 23 

Je ne puis comparer, quoi qu'elle en dise, l'extrême 
bonheur que la France a goûté sous son règne avec 
la prospérité réelle dont elle a joui, pendant seize ans, 
sous Louis XV1I1 et Charles X. Je suis bien loin de 
nier la gloire dont Napoléon s'est couvert, grâce en 
partie à la bravoure de ses troupes et à l'habileté de 
ses généraux; mais je n'oublie pas que cette gloire a 
fini par amener deux fois les étrangers à Paris. N'y 
a-t-il pas eu aussi de la gloire à conquérir Alger, qui 
avait jusque-là résisté aux plus formidables puissances 
■et dont toute l'Europe était honteusement tributaire? 

Si je remonte à Louis XIV, n'y a-t-il pas eu aussi 
de la gloire sous ce règne, qui a donné son nom à tout 
un siècle, et ce prince ne soutiendrait-il pas avanta- 
geusement la comparaison avec le héros de madame 
d'Àbrantès? Au moyen de faibles armées de vingt à 
vingt-cinq mille hommes, Louis XIV a augmenté d'un 
tiers le territoire de la France et lui a donné cette 
puissance qui l'a rendue depuis si redoutable. 

Napoléon, avec des armées de cinq ou six cent, mille 
hommes, a tellement diminué sa force, qu'elle a subi 
deux invasions honteuses, qu'elle a été diminuée d'é- 
tendue, et qu'elle aurait été démembrée, sans la pro- 
tection de ces Bourbons qu'on ne peut accuser sans in- 
justice. 

Louis XIV a couvert cette belle France d'un triple 
rang de places bien fortifiées, de ports de mer excel- 
lents, de monuments magnifiques, après avoir créé 
une marine qui a lutté avec avantage contre celle de 
toutes les puissances. 

Napoléon a fait anéantir cette marine qui s'était 
illustrée sous Louis XVI ; il a aussi fortifié des places; 






2i MÉMOIRES DE MON l'ÈUE. 

mais Danlzick, mais Anvers, mais toutes celles qui 
avaient été à nos ennemis sont retombées entre 
leurs mains, par suite des désastreuses retraites ou des 
douloureuses défaites de Moscou, de Leipsick, de Wa- 
terloo ! Excepté l'achèvement de la partie gauche du 
Louvre et la continuation de quelques quais, il n'a 
laissé que des constructions commencées : celle de la 
Madeleine, celle de l'arc de l'Etoile, celle du quai 
d'Orsay. 

En législation, Louis XIV n'a pas légué des monu- 
ments moins durables et moins utiles; ses règlements, 
ses ordonnances resteront toujours admirés et souvent 
invoqués. 

Louis XIV a contracté effectivement des dettes pour 
un milliard ; mais ce milliard a été bien employé, 
puisqu'il a servi, en partie, à faire disparaître les 
Pyrénées, en réunissant l'Espagne à la Erance. 

Napoléon, par les deux seules années d'invasion, a 
coûté à notre malheureux pays près de trois milliards, 
et nous voyons ce qui en est résulté : pour nous un 
royaume amoindri, une population décimée; pour 
lui le rocher de Sainte-Hélène!... 

Qu'on cesse donc de vanter si fort ce règne qui a 
coûté tant de larmes, tant de sang et tant d'or à la 
Fiance; qu'on cesse surtout de vouloir le faire briller 
aux dépens des règnes glorieux et profitables aux 
peuples, que les Bourbons ont gouvernés paternelle- 
ment depuis tant de siècles. 

Il y a dans l'ouvrage de madame d' A bran tes une 
phrase dont j'ai été à portée de connaître le peu de 
vérité; elle dit que Napoléon n'a jamais pensé qu'à 
donner la paix au monde. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 25 

Plus que personne je sais le contraire, et je le sais 
par madame la comtesse de Montesquieu, dont per- 
sonne ne niera la véracité. 

Elle était chez le roi de Rome lorsque l'Empereur, 
qui la traitait avec une distinction qu'il n'accordait 
guère qu'à elle, entra avec le maréchal Berthier. 

11 commença par dire à ce général, en regardant 
son fds : « Voilà une petite main qui, j'espère, don- 
nera un jour un bon coup de sabre ! — Ah ! répondi! 
madame de Montesquiou, elle aura avant, je m*en 
flalto, répandu plus d'un bienfait. » 

Le pacifique monarque ne répondit rien, mais il 
parut peu content de cette généreuse exclamation. 

Il ajouta, toujours parlant au prince de Wagram : 
« Lorsque je pense à mes vastes projets, je sens qu'il 
faut encore douze ans de guerre. » 

C'était en 181 2 qu'il s'exprimait ainsi. L'on peut 
calculer ce qu'eût été la France après douze ans de 
guerre de plus, surtout quand on pense à la manière 
dont il la faisait alors, prenant chaque année trois 
conscriptions au lieu d'une, et épuisant le royaume 
d'hommes et d'argent... C'était ainsi qu'il prouvait 
son goût pour la paix, son amour pour la France et 
son désir de rendre ses peuples heureux. 

11 avait trouvé un moyen de plus de les ruiner : c'é- 
taitle blocus continental, qui désolait le commerce. Il 
défendait sévèrement à ses sujets et à tous les souve- 
rains qu'il traitait comme tels, de rien porter en An- 
gleterre et d'en rien rapporter ; il déclara même à 
cette époque, la guerre à la Russie, sous le vain pré- 
texte que l'empereur Alexandre n'était pas fidèle à ce 
système désastreux pour tout le continent, et pen- 















gfj MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

dant ce temps, il accordait des licences ou permis- 
sions de faire ce commerce défendu, et, les faisant 
payer au profit de son trésor particulier, il en retirait 
des sommes énormes. 

On en a la preuve par les centaines de millions 
qu'il avait entassés dans les caveaux des Tuileries. 



IX 

ANECDOTES 



Pour varier un ton que la continuité des réflexions 
politiques pourrait faire paraître trop grave, je passe 
à des sujets moins relevés. 

Mes souvenirs remontant bien souvent jusqu'à 
mon père, qu'il me soit permis de raconter ici quel- 
ques aventures peu importantes assurément, mais qui 
peindront son caractère gai, son caractère obligeant, 
et feront connaître son courage distingué : il est si 
doux de parler des gens qu'on a aimés ! 

Il revenait d'un assez long voyage ; sa voiture casse 
à Versailles : il monte dans une voiture publique pour 
gagner Paris. 

Il s'amuse à persuadera ses nombreux compagnons, 
dont il n'était point connu, qu'il est habitant d'une 
province éloignée et qu'il n'a jamais vu la capitale. 

Il joue complaisamment le rôle d'un niais provin- 
cial faisant les questions les plus multipliées et les 
plus sottes, auxquelles ses compagnons répondaient 
complaisamment, assez contents de faire l'éducation 






MÉMOIRES DE MOIS PÈRE. 27 

de ce pauvre imbécile et de lui montrer qu'ils en sa- 
vaient bien plus que lui. 

Lorsqu'il voyait passer une voiture à quatre che- 
vaux, il demandait si ce n'était pas un prince, et 
quand il en apercevait une à six, il s'écriait que c'é- 
tait sans doute le roi. On riait de ses naïvetés, et on 
s'amusait de son ignorance; mais bientôt on eut à 
s'en alarmer, car, voyant venir un élégant carrosse 
attelé de six fringants coursiers (c'était l'équipage de 
sa belle-sœur), il témoigna son admiration et son désir 
d'être, une fois dans sa vie, aussi brillamment voi- 
ture : il ajouta qu'il était tenté d'en essayer, et de 
faire arrêter le carrosse. On lui dit qu'il était fou ; 
mais, sourd à toutes les remontrances, il fait signe au 
cocher; il descend de la diligence, se fait ouvrir la 
portière de madame de.... et monte lestement, en 
faisant des signes d'amitié à ses compagnons stupéfaits. 
Un jour, il allait à pied dans Paris; un orage subit 
inonda les rues et surtout la rue du Bac, dont le ruis- 
seau s'étendait jusqu'aux deux murs : il avait oublié 
sa bourse et n'avait pas de quoi payer le léger tribut 
réclamé pour ces ponts portatifs, ces étroites planches 
qui s'établissent sur-le-champ en pareille occasion. Il 
était peu embarrassé de ce contre-temps, car il avait 
des bottes, et se préparait à passer courageusement le 
fougueux torrent. 

Il aperçoit une bonne vieille femme qui, n'ayant 
pas plus d'argent que lui et ayant moins de facilité 
pour risquer le passage, se lamentait sans oser l'en- 
treprendre. Il s'approche d'elle, la prend dans ses 
bras et la dépose de l'autre côté, pénétrée d'une re- 
connaissance partagée par les assistants, qui applau- 




■ 







28 



MÉMOIRES DE MON PERE. 



dirent à la touchante bonté de ce beau jeune homme. 

Je doute que beaucoup de nos jeunes libéraux et de 
nos jeunes parvenus, malgré leur amour de l'égalité 
et leur désir de popularité, en fassent autant. 

Ce beau jeune homme fit une autre action plus 
méritoire et plus difficile, car ce n'était plus une 
vieille femme, mais une très-jolie personne de dix- 
huit ans qui en était l'objet. Elle s'approcha de lui 
dans un endroit solitaire du jardin des Tuileries,. en 
lui faisant des avances qui paraissaient répugnera son 
caractère autant qu'à sa figure distinguée. 

Touché de ses larmes, il ne lui répondit que par 
des questions pleines d'intérêt et de bienveillance; il 
apprit qu'elle était d'une honnête famille, qu'ayant 
perdu récemment ses parents en province et restant 
sans aucune ressource, elle était venue à Paris dans 
l'espoir d'y trouver des moyens d'existence; qu'ils lui 
avaient tous manqué et qu'elle se voyait réduite, 
la mort dans le cœur, à celui qu'elle essayait ce 
jour-là. 

Mon père, n'abusant ni de sa confiance ni de sa po- 
sition, s'informa de l'exactitude de son récit, et, le 
trouvant absolument conforme à la vérité, il vint eé- 
néreusement à son secours, et, la confirmant dansles 
principes de vertu dans lesquels elle avait été élevée, 
il la mil dans une situation à ne plus craindre les 
incitations de la misère. 

A vingt ans il commanda un régiment de cavalerie. 
Il chargea vaijlamment un carré d'infanterie à la ba- 
taille de Minden. Son cheval fut tué sous lui, et son 
régiment tellement écrasé, que sur vingt et un offi- 
ciers, il 'y en eut dix-neuf tués ou blessés. Cette glo- 



MÉMOIRES DE MON PEP.E. 29 

rieuse action lui valut, à l'heure même, la croix de 
Saint-Louis. 



LE PORTRAIT 



Malgré ma répugnance à me faire peindre, je me 
décidai à le faire, il y a quelques années, bien géné- 
reusement, et je peux ajouter bien ridiculement. 
J'avais reçu à Montmirail, où j'étais alors, une lettre 
très-bien écrite de toute façon. La jeune personne qui 
l'avait signée me mandait qu'elle était Italienne, 
qu'elle venait de perdre ses parents et qu'elle n'avait 
d'autre ressource que son pinceau. Elle se recom- 
mandait à moi, 'en m'envoyant une jolie miniature 
que je m'empressai de payer le double de sa valeur. 

Mon premier soin, en arrivant à Paris, fut d'aller 
lui demander quels services je pouvais lui rendre. 
Elle me répondit qu'elle n'aspirait qu'à trouver du 
travail, et que son genre étant surtout le portrait, 
elle serait heureuse que* je lui procurasse l'occasion 
d'en faire quelques-uns. « En avez-vous, lui dis-je, 
quelqu'un à montrer, pour donner une idée de votre 
talent?» Elle me répondit que non. « Eh bien, re- 
pris-je, malgré mon peu de goût pour voir reproduire 
ma triste figure, je vais vous la prêter comme man- 
nequin. » 

Elle accepta avec reconnaissance et vint, chaque 
matin, me donner une séance de deux heures. Elle 
m'avait prié de ne pas regarder son travail avant qu'il 




H 11 

■r 






30 



MÉMOIRES DE MON PERE. 



fût fini, et d'empêcher qu'on ne le regardât, parce 
que cela, disait-elle, la troublait et la dérangeait : je 
le lui promis et je lui tins parole. 

Au bout d'une quinzaine de jours qui lui semblè- 
rent moins longs qu'à moi, parce* que nous lui fai- 
sions faire de bons déjeuners et que nous avions 
beaucoup d'attentions pour elle, je lui demandai la 
permission de jeter enfin les yeux sur son ouvrage. 
Quelle fut ma surprise en voyant une figure grotes- 
que qui aurait déparé une boîte de vingt sous ! Je la 
dispensai, comme on peut croire, de continuer ses 
séances, et je payai son affreuse peinture comme si 
elle eût été bonne, sans songer à lui reprocher de 
m'avoir trompé et de m'avoir ainsi ôté le désir de lui 
être utile. 

Ce portrait eut pourtant le mérite d'amuser beau- 
coup mes enfants : c'était à qui l'aurait pour le jeter 
au feu. 



XI 



LES FRÈRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE 



ET L ENSEIGNEMENT MUTUEL 



J'ai eu à m'occuper, ces jours-ci, d'un Frère de la 
Doctrine chrétienne qui est à la tête d'une école gra- 
tuite. Nous avons eu assez de peine à l'y maintenir à 
l'époque de la Révolution. On voulait absolument le 
chasser; tout le monde maintenant veut lui envoyer ses 
enfants. 

J'ai plus d'une fois eu la satisfaction d'être utile à 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 51 

ces bons Frères, et c'est en me mettant à la tête de 
leurs ennemis que j'y suis parvenu. Il y a trois ans, 
par exemple, M. Odilon Barrot, préfet de Paris, voulut 
bien me nommer membre d'un nombreux conseil pour 
l'instruction publique. La première question qui fut 
agitée dans la première séance fut la destruction des 
Frères des Écoles chrétiennes : je les défendis et par- 
vins à les sauver. 

J'ai dit que je m'étais mis à la tête de leurs enne- 
mis : je vais expliquer comment cela se fit; mais il 
faut, à cette intention, remonter beaucoup plus haut. 

Pendant les Cent Jours, l'enseignement mulucl fut 
apporté d'Angleterre sous le ministère de Carnot, ce 
qui, au reste, lui donnait une défaveur que rien n'a pu 
détruire. L'excellent abbé Gautier, bien connu par ses 
utiles soins pour l'enfance, fut nommé membre d'une 
société pour la propagation de cette méthode qu'il 
avait étudiée en Angleterre. Cette société fort irréli- 
gieuse lui faisait passer de pénibles moments : il me 
supplia de lui venir en aide en tâchant de seconder ses 
pieux efforts; j'y consentis, et bientôt j'acquis même 
une assez grande influence dans cette société. J'y fis 
entrer le vertueux duc Mathieu de Montmorency, le 
vénérable abbé Desjardins et l'estimable M. l'abbé 
d'Aslros. 

Nous composâmes des tableaux de lecture très-or- 
thodoxes assurément, car ils étaient tirés de l'Écriture 
sainte, des Pères, etc. 

Nous fîmes un règlement que nous soumîmes au 
cardinal de Périgord, archevêque de Paris, et qui fut 
approuvé par lui. 

Nous obtînmes que les écoles d'enseignement inu- 



3-2 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

tuel seraient placées sous la surveillance des curés : 
tout cela devait satisfaire et rassurer le clergé. Mal- 
heureusement il n'en fut pas ainsi. Il refusa mala- 
droitement, selon moi, de s'associer à nos efforts mo- 
ralisateurs, et, malgré nos efforts, il ne consentit pas 
à nous donner, pour mettre à la tète de nos écoles, des 
jeunes gens de son choix. Nous les aurions fait instruire 
dans cette méthode qui devait, tôt ou tard, se propager 
par toute la France. En effet, ingénieuse, économique 
et amusante, elle convient aux parents ainsi cpi'aux 
enfants. C'est une faute qui a augmenté mon aversion 
pour l'esprit de parti. Les hommes religieux doivent 
le sentir maintenant, et ils le sentiront de plus en 
plus, ainsi que la vérité de ce que nous leur disions 
alors : « Si c'est un hon instrument, comme nous le 
croyons, servez-vous-en utilement; si c'est une arme 
dangereuse, emparez-vous-en sagement pour pouvoir 
la briser! » 

Toutes nos raisons, toutes nos remontrances furent 
inutiles. 

Si je défendais la religion, le clergé, les Frères de 
la Doctrine chrétienne contre l'enseignement mutuel, 
ou plutôt contre ceux qui avaient commencé à le diri- 
ger et dont les intentions leur étaient peu favorables, 
je défendais cette méthode intéressante contre des ad- 
versaires qui auraient voulu la détruire et contre quel- 
ques ministres qui voulaient du moins l'entraver. 

J'eus plus de succès de ce côté, et j'ai heureuse- 
ment contribué aux progrès de cette découverte en 
réalisant le bien que beaucoup de gens en espéraient 
avec raison, et en empêchant le mauvais usage que le 
philosophisme pouvait en faire. Si j'avais été secondé 



• •■'• 



MEMOIRES DE MON PÈRE. 53 

par les gens honnêtes, raisonnables et religieux, j'au- 
rais mieux encore atteint ce double but. 

Les Frères des Ecoles chrétiennes et leurs partisans 
ne doivent pas du moins se plaindre de cet enseigne- 
ment et de moi, car j'employai tous nies moyens à 
empêcher qu'il ne leur nuisît, et, depuis son établis- 
sement, leur nombre a triplé. 

Cet accroissement est dû à l'heureuse émulation 
qui s'est élevée entre les deux méthodes : j'avais prévu 
ce résultat désirable, et je m'en étais servi pour les 
défendre toutes les deux, et pour les proléger l'une 
contre l'autre, ou plutôt l'une par l'autre. 

Les espérances que je donnais se sont ainsi réali- 
sées, et ceux qui me blâmèrent d'abord, comme cela 
m'est arrivé bien souvent, Unirent par m'approuver. 

Dans beaucoup d'affaires ma manière de voir et 
d'agir est assez particulière pour que beaucoup de 
gens s'en choquent, croyant qu'elle échouera; ils la 
désapprouvent d'abord, mais lorsqu'ils voient qu'elle 
réussit... ils m'applaudissent. 

On dit, par exemple, que j'ai quelque adresse et 
que je mène assez souvent à bien ce que j'entre- 
prends. 

Eh bien, ma seule adresse, comme je l'ai peut-être 
dit ailleurs, est une grande franchise, une véracité 
qui va jusqu'au scrupule avec le plus de tact et le 
plus de mesure que je puis, et un mélange utile de 
douceur et de fermeté. 

Celte marche peu commune, peu employée, déjoue 
les plus fins et désarme les plus entêtés. Ainsi celui 
qui ne connaît et n'emploie aucun des moyens d'es- 
crime en usage embarrasse beaucoup, et iinil souvent 
ii. 3 



■■IMBI 



34 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

par vaincre l'adversaire qui en a t'ait une longue 
étude. Il y a tant de gens qui sont maladroits à force 
d'adresse. 



xn 



LES TRAPPISTES Bfi LA MEILLERAU-j 



J'ai vu ces jours-ci quelqu'un qui a visité la Trappe 
de la Meilleraie pendant la Restauration. Il m'a donné 
des détails fort intéressants sur ce bel établissement, 
qui renfermait alors plus de cent religieux dont une 
parlie étaient Irlandais. Ils ne faisaient pas de la 
prière, à laquelle ils étaient pourtant très-assidus, 
leur unique occupation; ils s'adonnaient à l'agricul- 
ture et à différents autres travaux en fer, en cuir, 
d'après les différentes méthodes perfectionnées qu'ils 
ont rapportées d'Angletei're. 

Ils inspiraient enfin une telle confiance au pays, que 
quatre ou cinq conseils généraux des déparlements 
voisins avaient voté des fonds pour y envoyer des 
jeunes gens qui s'y seraient formés au travail. 

L'état florissant de celte maison excita l'envie de 
quelques chefs des manufactures du pays. Aidés de 
beaucoup de malveillants, ils obtinrent du gouverne- 
ment, en 1831, la destruction de cet établissement 
aussi utile par ses travaux, que recommandable par 
ses vertus. 

Le supérieur, l'abbé Antoine, ayant prévu cet acte 
de violence et d'injustice, avait donné d'avance, à 
chacun de ses religieux, des vêtements de laïques et 
une petite somme d'argent. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. ÔS 

Lorsque la force armée vint pour les chasser, il la 
reçut avec beaucoup de politesse, mais avec beaucoup 
de calme et de fermeté. Il fit donner à rafraîchir aux 
soldats, en leur disant qu'ils ne pouvaient entrer dans 
le couvent parce qu'on y chantait en ce moment l'of- 
fice.» Il consentit ensuite à renvoyer tous les étrangers, 
mais il ne consentit point à détruire l'établissement : 
il assura qu'on n'en avait pas le droit, et montra des 
litres de propriété qui prouvaient que celte maison 
lui appartenait. (1 est parvenu à y rester avec quel- 
ques français; mais... hélas!... si les louanges du 
Seigneur s'y chantent encore, le bien du pays ne s'y 
fait plus comme autrefois. 

Cela me rappelle qu'en Suisse, je suis allé visiter 
une réunion de Trappistes, établis dans une partie du 
canton de Fribourg, appelée la Vallée sainte. Je fus 
édifié de leur manière de vivre, mais l'austérité m'en 
parut excessive. M. de l'Étrange, renchérissant sur 
leur premier réformateur, M. de Kancé, avait rendu 
la règle infiniment plus sévère; rigueur bien su- 
perflue, assurément, dans ces régions excessivement 
élevées, couvertes de neige pendant près. de six mois. 

Ils se privaient de tout, même souvent de pain, 
pour pouvoir élever et instruire de pauvres enfants. 

J'étais jeune alors et bien portant. Je prétendis que 
je leur donnerais des leçons de sobriété, parce qu'à 
celte époque de l'année ils faisaient deux repas, tan- 
dis que moi, toute l'année, je n'en faisais qu'un. 

Quoique je ne me sentisse aucune vocation pour 
l'état de Trappiste, je n'en admirais pas moins ces 
saints établissements du repentir, où les plus coupa- 
bles trouvent la paix, et les fins malheureux descon- 



iin 






50 



MÉMOIRES DE MON PÈRE, 
solations. Là, dans l'oubli du passé, dans l'espérance 
de l'avenir, dans la vue constante de l'éternité, 
l'homme, à chaque pas qu'il fait dans le temps, se 
rapproche du ciel, l'unique but de son pèlerinage, et 
achève de remplir les conditions de l'échange qu'il 
doit bientôt faire de cette vallée de larmes contre le 
séjour des joies éternelles. 

Pour en revenir aux pieux Trappistes de la Meille- 
faie, l'accusation de conspiration dirigée contre eux 
était si peu fondée, que ce fut seulement en sortant de 
leur maison qu'ils apprirent la mort de Louis XVIII, 
l'avènement au trône de son frère, Charles X, et la 
révolution qui l'en avait renversé. 



XIII 



UNE GRAVURE D'UN TABLEAU DE GÉRARD 



.l'ai parlé de mon goût pour les beaux-arts : je le 
dois à quatre voyages en Italie. J'y avais puisé quel- 
ques connaissances en peinture. Le célèbre peintre 
Gérard m'invita un jour à venir voir la gravure de 
son superbe tableau de l'entrée d'Henri IV à Paris. Je 
lui fis tous les compliments qu'elle "méritait; mais 
j'ajoutai, en m'excusant de ma hardiesse, qu'un des 
côtés de la gravure me semblait imparfait. Il sounl 
et me répondit qu'il avait beaucoup de confiance dans 
ma manière de voir, mais qu'il ne pouvait se persua- 
der qu'un ouvrage fait par le plus habile graveur de 
l'Italie et surveillé par lui, Gérard, depuis six mois, 
eût l'imperfection que jedai reprochais. Je me retirai 



MÉMOIUES DE MON PÈRE. 



57 



un peu honteux, en pensant qu'il avait raison; mais 
grande fut ma surprise, et assez grande ma satisfaction, 
quand je sus quelque temps après qu'il avait dit à 
quelqu'un de ma connaissance : — « M. de Doudeau- 
ville m'a fait l'autre jour, sur la gravure de mon 
tableau, une observation que j'ai trouvée d'abord plus 
que hasardée; mais, depuis, j'en ai reconnu toute la 
justesse. » En effet, quelques semaines après, cette 
gravure parut sans l'imperfection que j'avais osé si- 



gnaler. 



XIV 



SÉANŒ GÉNÉRALE DE L'ENSEIGNEMENT MUTUEL 



Comme mes vingt places et quelques centaines de 
lettres à écrire chaque mois ne suffisent pas à mon 
activité, je viens de préparer un petit discours que 
j'aurai à faire à la séance générale de l'enseignement 
mutuel, que je dois présider pour la septième ou hui- 
tième fois. 

Celte assemblée, qui se lient dans une immense salle 
de rHôtel-de-Yille, est composée de sept ou huit cents 
personnes, parmi lesquelles se trouvent beaucoup de 
femmes très-agréables et très-élégantes. 11 m'a paru 
qu'il serait assez piquant, afin de ne pas trop me ré- 
péter, de faire un petit sermon à celte réunion très- 
libérale et très-peu religieuse. Ordinairement on m'y 
écoute très-gracieusement, et on m'applaudit, avec 
bienveillance. Nous verrons s'il en sera de même cette 
fois. Voilà le discours tel qu'il est : 



38 



MÉMOIRES DE MON PERE. 






« Messieurs et mesdames... 

« Les hommes seulement n'ont pas droit à notre 
gratitude pour leur constante assiduité à nos séances 
générales, et les clames ont bien des titres à nos hom- 
mages, lorsqu'il s'agit d'éducation. Messieurs et mes- 
dames, je me vois encore de nouveau dans la douce 
nécessité de vous adresser, pour la cinquième ou 
sixième fois (ce qui me fait espérer votre indulgence), 
quelques paroles sur l'objet qui nous réunit. 

« Cet objet est l'instruction de l'enfance et de la 
jeunesse. 

« Si cette question doit paraître importante à tous 
les pères de famille, combien à ce titre ne doit-elle pas 
m 'intéresser, moi qui suis père, grand-père, arrière- 
grand-père et peut-être bientôt trisaïeul. 

« Membre de la Société d'enseignement mutuel 
depuis que cette méthode a été adoptée en France, et 
l'un de ses premiers présidents honoraires depuis bien 
des années, je puis, mieux qu'un autre, apprécier le 
zèle de celte réunion, les services qu'elle a rendus et 
le genre d'instruction qu'elle a adopté. 

« Si elle a eu la sagesse de donner à ce mode d'en- 
seignement une juste préférence, elle a eu la prudence 
et la générosité de n'en exclure, de n'en persécuter 
aucun. 

« J'ose dire que j'ai tâché de lui donner, dans tous 
mes emplois, l'exemple utile de cette impartialité, car 
je ne prêche pas, ainsi que bien d'autres, la liberté 
pour être tyran- et la tolérance pour" me montrer ex- 
clusif. 

« J'ai, déplus, une habitude maladroite, insensée : 



MÉMOIRES DE MON TÈRE. 38 

c'est de prendre, ici comme partout, le parti des faibles 
et des opprimés. 

« Quand on voulut, sans la connaître, attaquer notre 
méthode, je la défendis chaudement; quand on cher- 
cha ensuite à poursuivre d'autres méthodes rivales, 
qui, elles aussi, peuvent offrir des avantages, je les 
défendis de mon mieux. 

« J'ai toujours pensé que, si les hommes sont libres, 
c'est surtout en ce qui concerne l'éducation de leurs 
enfants. Selon moi, c'est la première, la plus dési- 
rable et la plus sacrée de toutes les libertés. 

« J'ai toujours pensé aussi qu'assez de braves cham- 
pions se trouvent toujours pour seconder les vainqueurs 
et appuyer la puissance, et qu'il doit èlre permis à 
quelques imprudents comme moi de soutenir la fai- 
blesse et de venir au secours des causes abandonnées. 

« En conséquence de mes principes et par suite de 
ce système, plus la religion a été attaquée, et plus je 
l'ai soutenue et encouragée. Je sais qu'il y a un peu de 
gothique dans celte conduite et dans cette opinion; 
mais le gothique est à la mode et on me l'a par- 
donné. 

« Vous tous aussi, qui voulez bien m'écouter avec 
patience, vous me le pardonnerez, je l'espère, car la 
religion arrive assez naturellement lorsqu'il s'agit 
d'éducation; les plus grands législateurs de tous les 
siècles l'ont pensé ainsi, et l'on m'excusera de juger 
comme eux, moi qui n'ai d'autre mérite que'celui de 
les admirer, les croyant plus habiles que moi, et 
même, si l'on me permet de le dire, que beaucoup 
de mes contemporains. 

« En effet, la religion bien entendue ne doit-elle 



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40 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

pas rendre les peuples plus soumis aux lois, lessouve 
rains moins despotes et tous les hommes plus exacts à 
remplir leurs devoirs. 

« Les pères veulent des enfants obéissants, raison- 
nables, sages comme eux, et, soit dit bien entre nous, 
souvent plus sages qu'eux : n'est-ce pas la religion 
seule qui peut opérer ce prodige? Les enfants vou- 
draient leurs parents moins sévères, moins égoïstes, 
plus avares de réprimandes ; et la religion peut seule 
donner l'esprit d'indulgence et de douceur!... 

« Un mari voudrait une femme réservée, économe, 
bonne ménagère, excellente mère de famille, char- 
mante, empressée à lui plaire... à lui uniquement, 
se parant constamment de sa vertu, parure qui n'est 
pas ruineuse, ayant beaucoup de douceur pour lui, 
beaucoup de force contre tous les autres, il voudrait 
enfin une femme parfaite. 

« Je croirais facilement qu'il en existe un grand 
nombre, surtout parmi celles qui m'écoutent; mais 
je crierais au miracle, si l'une d'elles réunissait toutes 
ces qualités sans avoir des principes religieux. 

« Une femme jolie, spirituelle, agréable, voudrait 
que son époux la trouvât telle, qu'il fût aimable pour 
elle, presque autant que pour celles qu'il voit pour la 
première fois; qu'il ne réservât pas pour l'intérieur 
son humeur et sa brusquerie, et n'allât pas prodiguer 
dans le monde ses soins et ses attentions; qu'if oubliât 
parfois qu'il est maître et un maître souvent despote, 
malgré le libéralisme du siècle et les progrès de la 
philosopliie; qu'il consentit à être ami, s'il a cessé 
d'être amant; enfin, qu'il n'allât pas chercher chez 
les autres ce qu'il trouverait plus sûrement chez lui. 



MÉMOIRES M) MON l'ÈRE. 41 

« Que celte tendre épouse invoque la religion, 

qu'elle la fasse aimer à son mari, qu'elle obtienne de 

lui qu'il s'en rapproche, elle obtiendra alors ce qu'elle 

espère et me remerciera de ma recette ! 

« D'ailleurs les dames, qui savent aujourd'hui tant 
de choses, n'ignorent pas que c'est au christianisme 
qu'elles doivent leur influence, leur position sociale; 
elles n'ignorent pas non plus que, dans tous les pays 
où il n'a pas pénétré, elles sont dans une infériorité, 
dans un état de souffrance qui font honte à noire sexe, 
et qui prouvent à quel point il a usé et abusé de la loi 
d» plus fort. 

a Si nous devenons tous un beau jour, ou plutôt un 
mauvais jour, des esprits forts, frémissez, mesdames, 
car j'ai l'honneur de vous prévenir que, très-peu ten- 
dres, très-peu galants, très peu romanesques, très-peu 
roi antiques même sont les philosophes. Je dois, de 
plus, vous avertir que ceux qui ne croient à rien, ne 
croient pas beaucoup à vos qualités édifiantes. 

« Je vous le demande toujours à. vous, mesdames, 
n'y a-t-il pas moins de galanterie en France depuis 
qu'il y a plus de philosophes? 

« Et ici je parle de cette galanterie chevaleresque, 
de cette élégante courtoisie qui nous faisait citer et 
imiter par tous les autres peuples, et que nous avons 
remplacée peu avantageusement par des formes, je 
voudrais pouvoir dire par des mœurs plus républi- 
caines. 

«J'ai parlé de la royauté des femmes; parlons de 
la royauté qui s'exerce une couronne sur la tète. Croyez- 
vous que l'idée religieuse soit de trop dans l'esprit d'un 
roi? Est-ce du mal que les souverains croient qu'il y a 








■■■ 



il MEMOIRES DE MON PÈRE, 

une puissance au-dessus d'eux, et que le plus redou- 
table d'entre eux n'est que l'humble sujet d'un pou- 
voir bien autrement redoutable? 

« Les nations ont tout intérêt, ce me semble, à se 
sentir gouverner par des chefs qui ne croient pas 
qu'elles ont été créées pour eux, qui sont persuadés, 
au contraire, de la puissance invisible et certaine 
d'un juge suprême qui les vengera de leurs injustices 
et les punira de leurs abus de pouvoir, d'un maître de- 
vant lequel ils doivent trembler, si eux-mêmes font 
trembler ceux qu'ils gouvernent. 

« J'avoue que je n'ai pas l'esprit de trouver un 
grand mal, un grand danger, une grande mala- 
dresse, dans une croyance qui leur suggère ces ré- 
flexions, et leur fait envisager le trône de cette ma- 
nière. Qui leur dira, sinon la religion, que leurs 
moindres sujets sont leurs égaux et que le seul pri- 
vilège dont ils jouiront en définitive sera d'être jugés 
plus sévèrement que les autres?... 

« J'ai la bonhomie de croire aussi que l'on devrait 
parler au peuple un peu plus de ses devoirs, et un 
peu moins de ses droits, en lui persuadant qu'une sage 
obéissance aux lois vaut mieux pour lui qu'une sou- 
veraineté chimérique; que l'essentiel n'est pas d'être 
l'égal des autres, quand les autres ne sont ni bons, ni 
vertueux; qu'il n'y a de progrès que par la lutte, et 
qu'il n'y a pas de lutte si on ne peut arriver, par elle, 
à se distinguer des autres par la vertu ou par l'habi- 
leté! Mais, pour que cette lutte soit pacifique et que ses 
résultats tournent au profit de la société, il faut que 
l'esprit du peuple soit imbu de la sainteté, de la su- 
blimité de la morale religieuse. 



MÉMOIRES DE MON PERE. 



43 



« Mes auditeurs, je le sens, trouvent que mon dis- 
cours a duré assez longtemps; ils sont prêts a me dire 
que, dans la pratique des vertus chrétiennes que je 
leur recommande, j'ai oublié la charilé, qui consiste 
aussi à ne point imposer au prochain des tâches au- 
dessus de leurs forces et à céder la place à ceux qui 
sont plus dignes de l'occuper : je cesse donc d'exercer 
cette patience, et j'appelle d'autres orateurs qui, par 
les détails dans lesquels ils entreront, vous intéresse 
ront bien plus que je n'ai su le faire. » 




\v 



LE DUC DE RICHELIEU ET L'EMPEREUR ALEXANDRE 



J'ai eu aujourd'hui une conversation très-intéres- 
sante avec une personne intimement liée autrefois avec 
le duc de Richelieu. Celte conversation m'a appris 
des choses que je ne savais pas, et m'a confirmé dans 
l'idée des immenses services que cet homme d'État a 
rendus à notre pays et de la choquante ingratitude qui 
les a payés. 

On lui a beaucoup reproché, ainsi qu'à Louis XVIII 2 
d'avoir signé un traité déshonorant, et d'avoir sacrifié 
les intérêts de la France aux intérêts des souverains 



étrangers. 



On va voir si ces reproches sont fondés. 

Le duc de Richelieu ayant appris, pendant que ces 
souverains étaient encore à Paris, qu'ils projetaient 
le démembrement de sa patrie, courut trouver l'empe- 












U MÉMOIRES DE MON PERE. 

reur Alexandre, et lui témoigna sa douleur ainsi que 
son indignation d'une manière très-énergique. 

a II est vrai, lui dit l'empereur, c'est le désir, c'esl 
le projet de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse, 
mais ce n'est pas le mien, et je m'opposerai de mon 
mieux au plan de partage que vous allez voir. » 

Il lui montra alors le partage presque arrêté entre 
ces trois puissances; elles prenaient la Franche-Comté, 
la Lorraine, l'Alsace, ainsi que toutes les places fron- 
tières jusqu'à Dunkerque. 

Il lui remit.ee plan, qui a été depuis donné par le 
duc de Richelieu à sa femme : elle l'a conservé pré- 
cieusement et l'a montré à plusieurs personnes, entre 
autres à madame la Dauphine 

Alexandre ajouta : « Je vais rassembler dans les 
plaines de Champagne toutes mes troupes, auxquelles 
on ne croit pas/ parce que cette année elles n'ont pas 
dû arriver jusqu'à Paris. Sous le prétexte de faire de 
grandes manœuvres, je montrerai que je peux, en me 
joignant à Louis XVI II, obtenir de force pour la 
France ce qu'on ne voudrait pas lui accorder de bonne 
grâce. » 

On voit par ces détails combien M. de Richelieu a 
été, par le moyen de l'empereur de Russie, utile à 
Louis XVIII, et combien Louis XVIII a été utile à la 
France. 

La conduite d'Alexandre a été d'autant plus géné- 
reuse qu'il avait découvert à Vienne un traiié fait par 
M. deTalleyrand, traité qui devait l'irrilcr au dernier 
point contre nous. 

Après la première Restauration, ce ci-devant prélat 
avait été envoyé auprès de l'empereur d'Autriche, et il 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 15 

avait conclu avec ce prince et avec l'Angleterre une 
alliance offensive et défensive contre l'empereur de 
Russie. Singulière récompense pour la manière noble 
et magnanime dont celui-ci s'était comporté à cette 
époque mémorable : en effet, malgré les autres puis- 
sances, il avait sauvé la France, ne souffrant pas qu'on 
lui prît, non-seulement une province, une ville de 
son ancien territoire, mais empêchant même qu'on 
enlevât les statues et les tableaux dont elle avait dé- 
pouillé les pays qui pouvaient alors en exiger la resti- 
tution. 

Il ne put empêcher, à la seconde restauration, les 
vainqueurs de s'emparer provisoirement, disaient-ils, 
de quinze ou seize de nos places fortes; mais ce fut 
lui qui les fit rendre, à la demande du duc de Riche- 
lieu, au bout de deux ans au lieu de cinq, comme on 
était convenu. 



XVI 
L'INOCULATIOiN 

ET LA PRÉSENTATION A LA COUR 

La mère de ma femme avait l'horreur de l'inocula- 
tion 1 ; elle s'était même fait un devoir d'empêcher 
qu'on l'appliquât aux siens. A peine m'eut-elle épousé 
que mes parents l'engagèrent, la forcèrent^ même, 
malgré sa répugnance, à se faire inoculer. Soit sa dis- 
position naturelle, soit la crainte que lui donnait la 

1 Le vaccin. 









I 



.46 MÉMOIRES DE MON PÈRE, 

maladie, et particulièrement sa mère, elle fut grave- 
ment incommodée, surtout par la visite que lui rendit 
cette dernière, à qui l'on cachait soigneusement cette 
opération. La petite vérole rentra et fut au moment 
de causer de grands ravages. 

Pour réparer ces imprudences, on en commit une 
plus grande encore : on avait annoncé, longtemps 
d'avance, sa présentation à la cour; le jour en fut 
fixé, et pour ne pas donner l'éveil sur cette inocula- 
tion, qui eût fort compromis sa famille, car il était 
expressément défendu d'en faire aucune à Paris, on 
l'obligea d'aller à Versailles, quoique à peine en con- 
valescence; ce qui devait la tuer la sauva. Cette pré- 
sentation fut si pénible pour elle, sous tous ' les 
rapports, qu'elle lui donna un violent accès de fièvre 
et une abondante transpiration ; cette transpiration fit 
sortir l'humeur, rentrée en partie, et rétablit tout à 
fait sa santé. 



xvn 



LE CRUCIFIX DU PAPE 



J'avais été assez heureux pour Vendre, pendant 
mon ministère, quelques services à Sa Sainteté. Le 
nonce m'en témoignait de la reconnaissance; je lui 
demandai, pour ma récompense, un crucifix béni 
par le pape : il me le promit. J'attachais beaucoup de 
prix à la bénédiction et bien peu à la matière ; cepen- 
dant, je l'avoue, je pensais que ce crucifix serait digne 
du Souverain Pontife et du ministre du roi très-chré- 
tien. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. il 

11 se fit attendre longtemps. Enfin, un jour on 
m'apporte, delà part de monseigneur, un paquet long 
de sept à huit pouces et gros à proportion; je pensai, 
et je ne me trompais pas, que c'était le crucifix. 
« Pour qu'il soit si petit, me disais-je, il faut qu'il 
soit d'une matière bien précieuse. C'est trop bon de la 
part du Sainl-Père, mais ce n'est pas à moi à me 
plaindre de sa munificence. » — Pendant que je fai- 
sais ces réflexions et que j'étais embarrassé d'avance 
de l'obligation où j'étais d'accepter un si beau pré- 
sent... j'ouvris le paquet, fait avec beaucoup de soin. 

J'y trouvai un crucifix de... quinze sous, au plus. 

On devine ma surprise et mon léger désappointe- 
ment : ils furent suivis de longs éclats de rire de moi 
et de ceux qui avaient été témoins de mes réflexions, 
et, pour cette fois, je dirai de mes prétentions. 

Le nonce ayant appris que ce présent avait été trouvé 
peu magnifique, se hâta de m'en faire donner un 
autre... Celui-là valait au moins cent sous. ' 



XVIII 
L'ORANGE DE MALTE 



Un des hommes les plus élégants, les plus agréables, 
les plus à la mode de ma jeunesse, celui dont les 
jeunes gens copiaient avec empressement les manières 
et les costumes, le duc de Périgord, alors le comte 
Àrchambaud de Périgord, est dans le plus triste état. 

Sa tète s'est fort affaiblie : c'est la suite de ses succès 
et de ses excès; sa fortune s'est altérée : c'est la suite 


















MB 



18 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

de l'affaiblissement de sa tèle, el l'ou vient de saisir 
el de vendre jusqu'au dernier de ses meubles. Son 
frère, le prince de Talleyrand, conserve fort bien sa 
tète, lui, quoiqu'il ait sept ou huit ans de plus, quoi- 
qu'il soit d'une complexion bien plus faible, et 
quoiqu'il n'ait pas tenu une conduite plus régulière. 
Ce frère si riche, si fastueux, pouvait empêcher la 
banqueroute, et il ne l'a pas fait; cela prouverait que 
si sa tèle est bonne, son cœur n'est guère bon. Ce- 
pendant, il faut en convenir, il lui a donné... de 
très-bons conseils; mais l'éloquent sermon de ce 
bizarre prédicateur a été peu fructueux. 

Dans le temps du mariage de la fille du duc de 
l'érigord, la comtesse .lust de Noailles, il avait, pour 
présent de noces, donné magnifiquement, à sa nièce 
chérie.. . une orange. Il est vrai qu'elle était de Malle. 



XIX 



CONSEIL .V CHAULES X 



W MOMENT DU PROCES DES M1MSTRES 



Je viens de retrouver une lettre que je proposai à 
Charles X d'écrire aux deux Chambres, pendant le 
procès de ses ministres, après la révolution de 
juillet 1850. Alors, je m'affligeais du silence du roi, 
pendant que ses ministres couraient risque d'être 
condamnés à mort pour lui avoir obéi et pour avoir 
signé, malgré eux, des ordonnances qu'ils désapprou- 
vaient, et je pensais qu'une lettre dans le genre de 



MÉMOIRES DE MON TÈRE. 49 

celle que je lui fis passer à Holyrood, pourrait leur 
sauver la vie et faire honneur à son cœur. 

Je la lui envoyai par une occasion que je croyais 
sûre : j'ignore si elle lui est parvenue; mais, ce que 
je sais, c'est qu'il ne l'a pas écrite. 

Ce n'est pas la première fois, comme on l'a vu, 
qu'il a refusé de tenir compte de mes avis et de suivre 
mes conseils; il a quelquefois regretté, sans doute, 
d'en avoir fait si peu de cas. 

Je n'en avais, comme on s'en doute, parlé à qui 
que ce fût, afin que cette démarche parût être du fait 
de son inspiration propre. 

Voici ce projet que j'envoyai, je le répète, à 
Charles X, au mois de septembre 1830. 



« Septembre 1830. 

« Volontairement ou involontairement, mes inten- 
tions ont été et sont encore entièrement méconnues : 
je n'ai jamais eu, plus que mon frère Louis XVIII, la 
pensée d'une contre-révolution; j'en donne ma parole 
de roi : tous ceux qui m'ont approché, même avant 
mon avènement à la couronne, peuvent l'assurer, eux 
et tous les ministres qui ont travaillé avec moi : l'un 
d'eux ne doit pas être suspect, il a donné sa démission 
lors du licenciement de la garde nationale; je lui 
parlai avec confiance avant cette époque ; et, depuis 
bien des années, il peut dire s'il ne m'a pas toujours 
entendu parler de mon sincère attachement à la Charte 
et aux institutions accordées par mon frère. 



■■■■■ 



■■■■■■■m 



50 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

« Mais je voyais cette Charte violemment compro- 
mise; les événements ont justifié mes prévisions : j'ai 
voulu, en usant de l'article XIV, la défendre et la 
consolider. 

« Je voyais ma dynastie menacée depuis long- 
temps... les faits ont prouvé que je n'avais pas tort; 
j'ai regardé comme un devoir bien plus pour le bon- 
heur de la France que pour l'avantage de ma famille, 
de résister à ceux qui voulaient la renverser; mais on 
ne peut me supposer d'avoir eu le projet d'attaquer 
Paris avec six ou sept mille hommes. Si j'avais moins 
aimé ma patrie, j'aurais pu lutter avec ma garde, une 
partie de l'armée et une partie du royaume; mais le 
sang avait déjà trop coulé pour mon cœur. Puisse la 
France, par mon nouvel exil et parle sacrifice que je 
lui ai fait de mon trône, trouver le bonheur, le repos 
et la gloire que je lui ai toujours désirés ! 

« Je pensais qu'aucun gouvernement, surtout en 
France, ne pouvant contre-balancer l'effet d'un levier 
aussi puissant que celui de la presse portée à ce point 
de licence où nous la voyons, — le présent, le passé, 
l'avenir diront si je n'avais pas raison, — j'ai voulu 
suspendre les journaux pour chercher, pour trouver 
un moyen d'accorder à la presse une liberté raison- 
nable et possible. 

« Quoi qu'il en soit, tout ce qui s'est fait a été fait 
par moi seul : les minisires accusés n'ont eu que le 
tort de signer les ordonnances par respect, par soumis- 
sion à mes volontés; la responsabilité n'en peut donc 
peser sur eux. Ne la fait-on pas d'ailleurs peser sur 
moi, cette responsabilité, et la déchéance du trône, en 
admettant que je l'aie encourue, ce que je nie; n'est- 



MÉMOIRES DE MON PERE. 51 

elle pas une réparation lelle qu'il soil inutile d'en 
chercher une autre? 

« S'il en est autrement, je m'offre avec confiance à 
la place des victimes innocentes; elles ont risqué leur 
vie pour moi, il est juste que je donne la mienne pour 
elles, sachant imiter le courage de mon malheureux 
frère; je saurai sans crainte et sans regret porter ma 
tête sur l'échafaud, où Louis XVI a terminé sa doulou- 
reuse existence ; ainsi que lui et jusqu'à mon dernier 
soupir, je prierai pour la France, à laquelle je suis si 
sincèrement dévoué... Un jour viendra où elle rendra 
justice à mes intentions; elle n'oubliera pas la prospé- 
rité qu'elle nous a due pendant tant d'années et même 
pendant tant de siècles. » 

Je viens aussi de retrouver les papiers dont j'ai 
parlé antérieurement et qui prouvent l'ordre que 
j'avais laissé dans la maison du roi, au lieu de toutes 
les dettes dont on l'avait surchargée : 

Excédant de dépenses 402,078 fr. 

Disponible 959,510 

Le tout signe : La Bodili.erie. 

De plus, une lettre également signée de lui, où il 
me disait : — « J'ai trouvé de bons chefs dans les di- 
visions, et l'ordonnance du 24 janvier 1827, que l'on 
vous doit, monsieur le duc, a beaucoup contribué, par 
suite de son exécution ponctuelle, à la régularité ac- 
tuelle des recettes et des dépenses de la maison du roi. » 

Ces témoignages d'approbation sont assez satisfai- 
sants, venant d'un successeur qui, pour l'ordinaire, 
blâme assez volontiers l'administration antérieure à 



■ 
■ 



pp 



■ 



52 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

la sienne, et d'un homme aussi habile en finances que 

M. le baron de la Bouillerie. 



RECHERCHES HISTORIQUES 

SDR LA CONSOMMATION DU SUCRE 

Hier, 4 mai 1856, dans l'une des salles de l'Hôtel 
de Ville, j'ai prononcé le discours qu'on a lu précé- 
demment. L'assemblée était composée de sept ou huit 
cents personnes. Elle a, comme de coutume, été très- 
indulgente, Irès-bienveillante, et mon discours, écouté 
avec beaucoup d'attention, a été fort applaudi, malgré 
son expression religieuse. 

Un des discours qui suivirent ma petite allocution, 
vantait beaucoup les missions étrangères, mais c'é- 
taient les missions protestantes, et l'on n'y disait pas 
un mot des missions catholiques. 

Or il faut savoir que l'Angleterre paye des sommes 
énormes à ces missionnaires qui ne servent que sa 
politique et s'occupent très-peu de la religion, tandis 
que nos missionnaires, dénués de presque tous moyens, 
la propagent aux dépens de leur repos et souvent de 
leur vie. Aussi, malgré leur pauvreté et malgré l'im- 
portance que donne partout la richesse, sont-ils beau- 
coup plus considérés, beaucoup plus respectés que 
leurs antagonistes chez les peuples païens et sauvages 
où ils portent la lumière de l'Évangile. 

Le président royaliste, légitimiste et catholique, a 
été un peu surpris de voir des demi-républicains le 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. Kî 

féliciter de son discours et l'assurer de leur attache- 
ment, de leur estime et de leur vénération. 

Dans cette séance, l'un des orateurs a présenté des 
détails curieux sur la consommation du sucre en France 
à différentes époques. 

Il résulte de ces recherches que, sous Henri IV, le 
sucre était encore si rare en France qu'il se vendait à 
l'once chez les apothicaires, comme aujourd'hui le 
quinquina : en 1700, la consommation totale de la 
France ne dépassait pas encore un million de kilo- 
grammes. Le débit de celte denrée s'accrut tellement, 
dans le dix-huitième siècle, qu'en 1789 on en con- 
somma vingt-trois millions de kilogrammes : les 
guerres de la Révolution et les droits exorbitants dont 
Napoléon frappa les sucres exotiques réduisirent la 
consommation, en 1812, pour tout l'empire français, 
qui se composait alors de quarante-quatre millions 
d'habitants, à sept millions de kilogrammes. Après la 
paix, en 1815, cette consommation était déjà re- 
montée à seize millions de kilogrammes, et elle aug- 
menta successivement jusqu'en 1822 jusqu à cin- 
quante-cinq millions; en 1825, la guerre d'Espagne 
ayant fait augmenter les prix, la consommation fut 
un instant réduite à quarante millions, mais elle 
monta bientôt à soixante et un millions de kilo- 
grammes. La France ayant alors trente-deux mil- 
lions cinq cent mille habitants, on a calculé que c'était 
deux kilogrammes et demi ou cinq livres par per- 
sonnes. Malgré celte progression rapide, il paraît que 
nous sommes encore loin de celle des États-Unis, qui 
consomment cinq kilogrammes de sucre par tête, de 
l'Angleterre, qui en consomme sept, et de l'île de Cuba, 



H 




5i MÉMOIRES DE MON PERE. 

où, dit M. Humboldt, ceux qui n'ont pas vu de leurs 
yeux l'énorme quantité de sucre qui s'emploie dans 
l'Amérique espagnole, doivent être étonnés que la 
France entière n'en consomme, pour ses propres be- 
soins, que trois ou quatre fois autant que l'île de Cuba, 
dont la population libre n'excède pas trente-quatre 
mille habitants. 



XXI 



UiNE FEMME QUI VEND SES DENTS 



Étant ministre, j'appris qu'une jeune personne 
avait eu la courageuse tendresse, le touchant dévoue- 
ment de se faire arracher des dents superbes pour 
subvenir aux besoins de sa pauvre mère qui mourait 
de faim. 

Ému de ce récit, je lui écris pour l'engager à venir 
me voir, bien décidé à récompenser cet amour filial, 
et à lui donner ainsi qu'à sa mère de quoi faire cesser 
ce noble et douloureux sacrifice. 

Ces dents qu'elle vendait si cher devaient orner une 
bien jolie bouche; cette bouche devait accompagner 
de bien beaux yeux, des yeux où brillait tout l'enthou- 
siasme de la vertu et du dévouement... Bref, cette 
conduite vraiment héroïque avait tellement surexcité 
mon imagination, que je me formais de cette femme 
l'idée la plus agréable, la plus intéressante, la plus 
séduisante, en un mot. 

Elle entre : quel est mon désappointement en voyant 
une pauvre fille contrefaite, presque borgne, affreuse 
enfin; ses dents, il est vrai, étaient fort belles. La folle 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 55 

du logis avait oublié qu'une femme laide peut avoir 
de belles dents. 

Ce désenchantement ne diminua pas ma bonne vo- 
lonté d'être utile à cette pauvre fille, mais il calma 
mon enthousiasme, et je m'en consolai en pensant que 
j'aurais un peu plus de mérite à ma bonne action. 

XXII 
FÊTE CARILLONNÉE 

J'arrivais dans une terre en Bourgogne où j'avais un 
procès avec trois communes qui réclamaient tous mes 
bois avec leur produit depuis longues années, le tout 
montant à trois millions. Mon serviteur me fit remar- 
quer que toutes les cloches étaient en branle pour fêter 
mon arrivée, et qu'on me carillonnait comme on l'eût 
fait il y a cinquante ans. 

Pénétré de reconnaissance pour un accueil auquel 
je devais si peu m'attendre, surtout après la révolu- 
tion de juillet, j'allais faire complimenter le maire, 
remercier les habitants, récompenser généreusement 
les sonneurs, quand il me vint un modeste doute. 

Fort prudemment je me décidai à obtenir un plus- 
ample informé : j'appris alors que je n'étais pour rien 
dans tout ce tapage et qu'il s'adressait au saint du 
lendemain. 

Cela me rappelle une petite anecdote dont les cloches 
font encore le sujet. 

Un jour qu'elles s'agitaient et résonnaient de leur 
mieux dans les airs, le concierge de mon père entre 
chez lui tout rouge, tout essoufflé, tout irrité. c< Qu'avez- 



II 


















■ 






50 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

vous donc, lui dit mon pore? — Vous n'entendez pas, 
monsieur le vicomte? — Si fait, sûrement, car il fau- 
drait être sourd pour ne pas entendre le bruit effroyable 
de la belle sonnerie du village; mais qu'est-ce que cela 
me fait? — Imaginez-vous, monseigneur, que c'est pour 
un de vos voisins qui vient de mourir. — Eh bien ! il a 
eu peut-être tort d'aller dans l'autre monde, mais on 
a raison de sonner pour lui dans celui-ci. — On a 
grand tort, c'est un honneur qui n'est dû qu'au sei- 
gneur du lieu : ah ! si monsieur le vicomte venait à 
décéder, je ne dis pas, nous sonnerions alors de grand 
cœur! » 



xxm 
LES INTÉRÊTS D'UN QUARTERON D'ŒUFS 

La ville de Montmirail, où je suis en ce moment, 
vient de perdre une personne fort âgée qui l'habitait 
depuis longtemps. Elle était d'une bonne famille, 
mais très-pauvre, et elle avait été obligée, dans sa 
jeunesse, de travailler pour vivre. Il en était bien 
autrement à l'époque de son décès : elle a laissé 
deux cent mille francs. Cette fortune est due à beau- 
coup d'économie... — d'autres emploiraient peut-être 
un terme moins doux — et à un talent de placement 
qu'elle poussait très-loin. Ainsi, l'on a trouvé dans ses 
papiers : 

« Prêté à *** un quarteron d'œufs, sous la condi- 
tion, s'il ne les rend pas dans un mois, d'y joindre un 
quarteron de noix. » 

C'est ainsi qu'on fait de bonnes affaires. 






MÉMOIRES DE MON PÈRE. 57 



XXIV 
LE CHATEAU DE M. DE POLIGNAC 

Je suis allé voir le château du prince de Polignac, 
éloigné d'environ deux lieues de Montfbrt-l'Amaury : 
il est assez considérable, mais il n'a rien de remar- 
quable par lui-même; ce qui l'est davantage, c'est un 
village charmant composé d'une quarantaine de jolies 
maisons. M. de Polignac les a fait construire pour les 
donner aux propriétaires de l'ancien village qu'il veut 
détruire. Ce village lui déplaisait, je ne sais pourquoi, 
car il ne cachait aucun point de vue. Les constructions 
nouvelles sont nulles pour l'agrément du château ; aussi 
je ne comprends 1 pas cette dépense qui a dû être extrê- 
mement considérable. 

L'ex-ministre y est fort regretté, fort désiré, car il y 
avait fait beaucoup de bien; et s'il y revient, il y trou- 
vera la réception la plus flatteuse et la plus touchante. 

Jules César disait : « J'aimerais mieux être le pre- 
mier dans un village que le second dans Rome. » 

11 eût été à désirer pour lui-même et pour la France 
que le prince de Polignac en eût dit autant, et qu'il 
ne se fût pas éloigné de ce joli village qu'il a construit 
à si grands frais. 



xxv 
NOTRE CHÈRE RÉVOLUTION 

Un journal donne aujourd'hui avec détails les dé- 
penses depuis la "révolution de juillet jusqu'en 1 S55 . 









K , 












58 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Le total se monte à six milliards sept cent soixante- 
huit millions neuf cent quatre-vingt-trois mille francs, 
et il ajoute : « Telle est la situation en l'honneur de la- 
quelle la nation française est invitée en ce moment à 
se réjouir dans les fêtes ordonnées pour les trois glo- 
rieuses journées. » 

Avant de quitter Paris, le conseil nommé par 
M. l'archevêque, afin de distribuer des secours aux 
orphelins du choléra, a entendu un rapport fort inté- 
ressant à ce sujet. 

11 restait à payer une trentaine de mille francs pour 
le superbe reliquaire en argent destiné à renfermer 
les restes de saint Vincent de Paul. Odier, le joaillier, 
a intenté, avec les formes les moins convenables, un 
procès pour les faire payer sur-le-champ à monsei- 
gneur l'archevêque. 

Le prélat a fait un appel à la charité de ses ouailles, 
et cinq mille francs au delà de la somme nécessaire 
lui ont été donnés... M. de Quélen les a employés au 
profit 3es orphelins du choléra. 



XXVI 



MONSIEUR LE COMTE DE MONTESQUIOU 



Encore un malheur, et celui-ci m'est fort sensible : 
c'est la mort de mon beau-frère, le comte de Montes- 
quiou, grand chambellan de Napoléon. 

La plus tendre amitié nous unissait depuis plus de 
cinquante ans, et, malgré une marche fort différente 
en politique et des opinions très-opposées, nous n'a- 
vons jamais eu ensemble la moindre altercation. Sûrs 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 59 

l'un de l'autre, nous étions réciproquement fort in- 
dulgents pour la politique. Jl nous a rendu tous les 
services qui dépendaient de lui sous l'Empire, et je 
lui ai été le plus utile que j'ai pu sous la Restauration. 
Les événements, les circonstances l'avaient insen- 
siblement poussé dans un sens; mes sentiments et 
j'ajouterai la Providence m'avaient conduit dans une 
autre route ; mais nous ne nous en estimions et nous 
ne nous en aimions pas moins. 

Cette séparation m'est pénible, et la religion, seul 
baume pour de pareilles plaies, vient l'adoucir : 
il a fini très-chrétiennement, très-religieusement, ce 
qui ne doit pas étonner, d'après les principes qu'il 
avait toujours eus; c'est aussi ce qui soutient sa pieuse 
compagne, ainsi que les amis ou les parents qui pen- 
sent comme elle. 

Ce coup bien douloureux rouvre pour moi des plaies 
encore saignantes. En moins d'un an, j'ai perdu mon 
gendre, qui mérite bien tous nos regrets; ma belle-fille, 
qui les excite vivement tous les jours, ainsi que son 
charmant enfant, mort dans la même semaine; mon 
neveu, le marquis de Valence; en ce moment, je perds 
mon excellent ami, et, dans la même année, j'ai 
tremblé pour les jours de trois de mes petits-enfants. 
Sans la consolante idée d'une autre vie bien diffé- 
rente de celle-ci, d'une heureuse immortalité, d'une 
éternelle réunion à ceux que l'on pleure, comment 
supporterait-on tant de peines, tant de chagrins!... 

Nous voyons, hélas ! comment sans elle on les sup- 
porte, ou plutôt comment on ne les supporte pas. Le 
fardeau paraît-il trop lourd, on se jette de côté. 
Les suicides se sont multipliés d'une manière ef- 



&■» 



60 



MEMOIRES DE MON PERE. 



frayante depuis quarante ans que la sombre philoso- 
phie a remplacé la bienfaisante religion. L'année 1 795 
en a offert plus de treize cents dans la seule ville de 
Versailles, dont la population est peu considérable; 
comme s'il n'y avait pas eu assez de bourreaux dans 
ces temps de calamités, le suicide en augmente le 
nombre. On eût dit qu!on trouvait dans le tombeau un 
asile contre la mort. 

Mon pauvre beau-frère a joué un rôle assez consi- 
dérable pendant l'Empire pour que je puisse entrer 
dans quelques détails à son sujet. 

11 était fils du marquis de Montesquiou, premier 
écuyer, avant la révolution de 1789, de Monsieur, 
comte de Provence, frère de Louis XVI. 

Il n'avait pas un esprit aussi brillant que son père, 
auteur de plusieurs pièces de théâtre fort agréables, 
et de beaucoup de vers charmants, mais il avait des 
qualités plus solides. 

Voyant en 1790 que son père adoptait entièrement 
des idées démocratiques qui lui paraissaient dange- 
reuses, il désira la place de ministre plénipotentiaire à 
Dresde pour s'éloigner de lui. 

Ce premier pas décida de toute sa vie. 

11 le sépara de tous ceux qui émigrèrent et restèrent 
attachés à l'ancienne monarchie. 

Quand Bonaparte eut pris le titre d'empereur, le 
nouveau monarque chercha à s'entourer des noms les 
plus connus et des familles les plus marquantes de 
l'ancien régime : il nomma le comte de Montesquiou 
à la place du prince de Talleyrand, qui ne l'a jamais 
pardonné ni à l'Empereur ni à mon beau-frère. 

C'est un tort de plus qu'il a eu à l'égard de ce der- 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 01 

nier, car non-seulement M. de Montesquiou n'avait fait 
aucune démarche, mais il n'avait pas eu la moindre 
pensée qu'on pût songer à lui. 

Lorsque la Restauration arriva, il fut, comme 
on peut s'en douter, trailé assez froidement par le 
nouveau roi Louis XVIII et par son frère le comte 
d'Artois. 

Cependant on commençait à le voir avec plus de 
bonté, et je n'étais peut-être pas étranger à ce chan- 
gement, car je tâchais de lui rendre sous le roi, tous 
les services qu'il m'avait rendus sous l'Empereur, 
lorsqu'un nouvel événement contribua pour longtemps 
à empirer sa position déjà si difficile auprès des princes. 
Il était aide-major général de la garde nationale de 
Paris depuis plusieurs années, et le marquis Dessoles 
en était le major général. 

Au 20 mars, M. Dessoles lui fit dire, au milieu de 
la nuit, qu'il partait avec le roi, contraint d'aban- 
donner Paris à l'approche de Napoléon; qu'il lui 
remettait par ordre de Monsieur, comte d'Artois, 
colonel général, le commandement de cette garde. 

Il fut obligé d'obéir, et de se trouver le lendemain à 
l'arrivée de son ancien patron, qui ne manqua pas de 
le rétablir sur-le-champ dans son ancienne dignité. 

On se doute qu'au second retour des princes, il ne 
fut pas vu de bien bon œil, ni par eux, ni par leurs 
partisans, car un autre incident était encore venu 
accroître le mécontentement. 

La comtesse de Montesquiou, qui avait été nommée 
malgré elle gouvernante du roi de Rome, quelques 
années avant la Restauration, voulut, par dévouement, 
suivre son pupille, forcé de quitter la France et d'aller 



62 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

à Vienne, auprès de son grand-père, l'empereur 
d'Autriche. 

Le comte Anatole de Montesquiou, mon neveu, était 
allé voir sa mère, quelque temps avant que Napoléon 
quittât l'île d'Elbe pour revenir en France. ' 

On prétendit qu'Anatole avait eu connaissance de 
ces projets de retour, et qu'il n'était allé à Vienne que 
pour enlever le roi de Rome et le ramener à son 
père. 

M. deTalleyrand, par suite de son animosité, enga- 
gea l'empereur d'Autriche, auprès duquel il se trou- 
vait comme ambassadeur de Louis XVIII, à le faire 
arrêter pendant quelques jours. 

La supposition était de toute fausseté, mais on ne 
put le prouver assez clairement pour qu'il ne restât 
pas quelques soupçons qui ont nui au père et aux en- 
fants sous la Restauration. 

C'est ce même Anatole qui est chevalier d'honneur 
de la reine actuelle 1 , ce qui n'a pas peu contribué à 
confirmer les bruits qui avaient couru dansle temps; 
et cependant, mon neveu n'a accepté cette place auprès 
de madame la duchesse d'Orléans, il y a six ou sept 
ans, qu'avec l'autorisation de Charles X, et ce fut moi 
qui la demandai. 

Mon beau-frère, bon fils, bon père, bon mari, bon 
parent, bon ami, homme de beaucoup d'esprit et de 
capacité, s'est toujours acquitté avec talent de toutes 
les places dont il a été chargé; chéri de tous ceux qui 
l'ont approché, il est regretté par tous ceux qui l'ont 
connu. 



1 Marie-Amélie. 



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■ 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 63 

Je le sens, et je le sentirai jusqu'à mon dernier 

moment, la perte d'un ami de cinquante années est 

un grand événement dans la vie et laisse un grand vide 

dans le cœur. 

Son second fds, le comte Alfred de Montesquiou, est 
marié à la fille d'un Français qui s'est rendu célèbre 
dans l'Inde : le général Perron, ayant épousé la fille 
d'un petit souverain, était devenu souverain lui-même; 
il avait une armée à lui avec laquelle il a fait longtemps 
une guerre opiniâtre aux Anglais. Après plusieurs 
défaites, il fut assiégé et pris dans une de ses places 
fortes, où il avait renfermé ses trésors; il revint en 
France, ne rapportant que dix millions avec des poi- 
gnées de diamants et des monceaux de châles su- 
perbes. 

A la vérité, M. de Bourienne, ancien secrétaire de 
Bonaparte et alors envoyé à Hambourg, eut l'attention 
de le débarrasser d'une bonne partie de ses châles. 

L'entrée en était défendue en France; mais il lui 
permit d'en emporter la moitié, à condition qu'il lui 
laisserait l'autre. 

Cette manière d'exercer ses fonctions ne lui a pas 
réussi, car il a perdu à la Bourse ce qu'il avait si peu 
légitimement gagné ; et il est mort banqueroutier, 
après avoir eu une fortune très-considérable. 

C'est du général Perron que je tiens l'anecdote des 
châles. 



Je viens d'avoir connaissance d'un événement qui 
m'a paru si intéressant, que j'en insère ici le louchant 
récit. 



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MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



XXVII 
L'INCENDIE SUR LA MER 

ou 

LES PEUX NÈGRES DE LA GOELETTE LES SIX-SŒUIÎS 

Il était nuit, le ciel était serein, la mer était calme. 

Vingt-huit personnes étaient à bord. Tout semblait 
promettre une traversée beureuse : l'air était balsa- 
mique et pur; le chant des matelots se mariait douce- 
ment au bruit des vagues, et le capitaine Hondoul, 
tranquillement assis auprès de madame Mulfit, une 
passagère du bâtiment, devisait du pays natal; à 
quelques pas d'eux, tout à coup un cri de terreur est 
parti du milieu des ondes; une flamme brillante a 
jailli; le feu, par une imprudence inexplicable, venait 
de prendre à la goélette, et l'incendie se propageait 
avec une rapidité effrayante. 

Tout ce que l'énergie a de plus actif et de plus puis- 
sant est mis à l'instant même en œuvre pour combattre 
l'affreux danger. Hélas ! inutiles efforts ! — La mer 
venait de s'élever, et l'horizon était obscurci; l'em- 
brasement s'étendait vainqueur; la flamme monte, 
grossit, roule, serpente, et bientôt un cercle magique 
enveloppe le bâtiment; il brûle, il s'enfonce dans la 
mer, il n'est plus. 

C'était en avril 1829, aux jours variables du prin- 
temps; un canot échappé aux ravages de l'incendie 
avait seul offert un rayon de salut à l'équipage des 
Six-Sœurs; les passagers s'y étaient entassés pêle-mêle : 



MÉMOIRES DE MON PERE. 65 

nouveau désespoir! Ils s'aperçoivent que dans leur 
embarcation, trop petite pour les contenir tous, il ne 
resterait plus assez de place au pilote pour agir et les 
arracher au naufrage, s'il s'élevait la moindre tem- 
pête, et déjà les flots mugissaient, et déjà grondait le 
tonnerre. C'en est fait! le canot trop plein que nul 
bras ne peut diriger va disparaître sous les vagues. Le 
capitaine et ses marins délibèrent à la hâte sur le parti 
à prendre. Quelques victimes sont nécessaires au salut 
général. 11 faut débarrasser l'embarcation des indi- 
vidus qui la surchargent. Deux d'entre eux vont périr 
les premiers. Puis, s'il en faut plus, on verra. Mais, 
qui sacrifier? Qui choisir? 

Et comment jeter impunément à la mer ces vigou- 
reux enfants du Sénégal, dont le corps pesant et la 
force athlétique opposeraient la plus énergique résis- 
tance à des volontés homicides? Point de doute, ils se 
débattraient, et une pareille lutte, au milieu d'un frêle 
bateau qui, au moindre mouvement, peut être sub- 
mergé, ne larderait pas à les livrer tous aux abîmes 
de l'onde. L'orage redoublait de violence : il n'y a pas 
un moment à perdre; une nouvelle décision est prise; 
Hondoul t le sang glacé dans les veines, se couvre le 
visage de ses mains : la femme et l'enfant périront! 

Un nègre avait ouï la sentence; il frappe sur l'épaule 
de son frère de couleur; ils échangent à voix basse 
quelques paroles vives et brèves qui s'adressent à 
madame Mulfit : « Lui et moi, dit-il, faire place à 
maîtresse; vous revoir patrie. » 

Puis il se tourne vers le capitaine et continue d'un 
ton solennel : 

« Jure à moi de sauver maîtresse! Et nous... tout 
u. 5 



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6 r, MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

de suite... à la mer. — Non ! interrompit ma- 
dame Mulfit, que ces mots venaient d'éclairer : je 
n'accepte pas ce dévouement admirable; mes nègres 
sont jeunes et braves; leur force peut vous secourir, 
mais moi!... inutile et à charge... C'est à moi, 
messieurs, à mourir; veuve... je m'offre... Je suis 
prête. Une prière seulement; que mon enfant soit 
sauvé! qu'il soit le vôtre, capitaine!... » 

La pauvre mère, tout en larmes, arrachant son fils 
du sein de la nourrice, l'élevait en ce moment dans 
ses bras, et, à la lueur des éclairs, le présentait au 
chef du navire... Passagers et matelots, tous adop- 
taient l'enfant de la veuve. 

« Pauvre petit!... Nous l'embrasser!... » s'écrient 
avec transport les deux nègres en pressant de leurs 
noirs visages la blanche ligure de l'enfant. « Adieu! 
petit maître! A là-haut! » et du doigt ils montraient le 
ciel ; puis, aux longs éclats de la foudre, ils s'élancent 
à la mer : tous deux roulent au fond des gouffres. 

Prodige inespéré! Il ne faudra plus de victimes : ce 
dévouement sublime a désarmé la colère céleste; le 
vent tombe etl'orage a fini. . . L'embarcation est sauvée. 

Je trouve dans un cahier d'une société dont je suis 
président honoraire, quelques petits détails qui m'ont 
paru assez intéressants : 



MEMOIRES DE MON PERE. 



C7 



NOTICE- 
des LIEUX D'OU L'ON TIRA DANS LE PRINCIPE QUELQUES-UNES DES PLANTES 
QUI SERVENT A LA VIE, QUELQUES FRUITS QUI GARNISSENT NOS TABLES, ET 
QUELQUES FLEURS OUI ORNENT NOS JARDINS. 



L'abricot provient de l'Arménie (Asie); 

L'ail, d'Orient, — les amandiers, de Mauritanie (Afrique du Nord); 

L'anis, d'Egypte; 

L'artichaut, de Sicile et d'Andalousie; 

L'asperge et l'aveline, d'Asie; 

L'aster ou reine-marguerite, de la Chine; 

Le café, de l'Arabie (Asie) et des îles Antilles (en Amérique); 

Le cacao, du Mexique et du Pérou; 

La châtaigne, de Lydie (Asie Mineure); 

Le chou blanc, du Nord; 

Le chou-fleur, de Chypre (ile de la Méditerranée); 

Le cerfeuil, d'Italie; 

Les cerises, du Pont (Asie Mineure); 

La capucine, du Mexique et du Pérou; 

Le chou rouge et le chou vert , des Romains, qui les avaient reçus 

d'Egypte; 
Le citron, de la Médie (Asie); 
Les citrouilles, d'Astrakan (Russie); 
Le coing, de l'Asie ; 
Le concombre, de l'Espagne; 
Le cresson, de l'île de Crète, aujourd'hui Candie ; 
L'échalotte, d'Ascalon, ville de Syrie (Asie); 
L'épinard, de l'Asie Mineure; 
La figue, de la Mésopotamie (Asie); 
Le fenouil, des îles Canaries; 
Le froment, d'Asie ; 

Le girofle, des îles Moluques dans la mer des Indes; 
La grenade, d'Asie; 
Le haricot, des Indes (Asie); 
Le jasmin, de l'Asie; 

La laitue, de l'île de Cos (ile de la Méditerranée); 
Le laurier, de lîle de Crète ; 
Les lentilles, de France; 
Le lis, de S; rie; 
Le marronnier sauvage, de l'Inde ; 



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I 



es MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Le melon, de l'Orient ou de l'Afrique ; 

Le narcisse, d'Italie; 

Les navets, de France ; 

Les noisettes, du Tout; 

Les noix, de l'Asie; 

L'œillet, d'Italie; 

Les oignons, d'Egypte; 

Les olives, de Grèce ; 

Les oranges, de l'Inde ou de Tyr (en Asie); 

La pèche, de Perse; 

Le persil, d'Egypte ou deSardaigne; 

La pomme, de Normandie (France); 

La pomme de terre, du Brésil (Amérique du Sud). 

La poire, de France; 

La prune, de Svrie; 

Le raisin, d'Asie; 

Le ricin, des Indes (Asie); 

Le riz, d'Ethiopie (Afrique); 

Le raifort, delà Chine; 

Le sarrasin, d'Asie; 

Le seigle, de la Sibérie (Russie); 

Le sureau, de Perse; 

Le tabac, d'Amérique ; 

Le thé, de la Chine; 

Le topinambourg, de l'Amérique ; 

La tulipe, de la Cappadoce (Asie). 



XXVUi 
ANECDOTES SUR L'EMPEREUR 



Nous possédons pour un mois la comtesse de Mon- 
tesquiou, sœur de madame de Doudeauville. C'est 
l'ancienne gouvernante du fils de Napoléon, et elle 
nous raconte à son sujet des anecdotes qui nous inté- 
ressent. 

Peu de temps avant la cassation du mariage de l'Em- 
pereur avec l'Impératrice Joséphine, cette dernière la 
fit entrer dans un cabinet très-retiré, en lui disant 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 69 

qu'elle avait des choses importantes à lui faire voir, et 
elle retira du fond de son secrétaire un papier qu'elle 
y conservait précieusement; c'était le procès-verbal de 
son mariage avec Bonaparte, dont beaucoup de gens 
mettaient en doute l'existence, assurant du moins que 
ce mariage n'avait jamais été fait devant l'Eglise. 

Ce procès-verbal portait que la bénédiction nuptiale 
leur avait été donnée par le cardinal Fescb, en pré- 
sence des témoins nécessaires; et tous avaient signé. 

On ignore comment, d'après un acte aussi authen- 
tique, ce mariage a pu être cassé par le conseil de 
l'archevêque, chargé de pareilles affaires. 

On pourrait aussi s'étonner que, après de telles 
preuves d'authenticité, l'empereur d'Autriche ait con- 
senti à donner sa fille à un homme vraiment marié ; 
mais doit-on s'étonner de quelque chose en politique! 

Une autre anecdote assez piquante, et que je ne crois 
pas avoir racontée ailleurs, est ce qui se passa à l'oc- 
casion de ce mariage. 

Bonaparte conduisit madame de Beauharnais, qu'il 
voulait épouser, chez le notaire de cette dernière, à 
qui elle voulait parler de ce projet. Le notaire, qui ne 
le connaissait pas, et qui était un très-honnête homme, 
parla vivement à sa cliente contre ce mariage, lui re- 
présentant à quel point son choix était mauvais. 11 in- 
sista et lui fit observer qu'elle pourrait en faire un 
meilleur; en épousant un officier de fortune, elle 
s'exposait à faire dire que c'était un vrai mariage de 
garnison. 

Elle ne fut pas arrêtée par toutes ces bonnes rai- 
sons. Sous le rapport de la fortune, elle n'eut pas trop 
à se repentir d'avoir épousé le petit officier. Cet évé- 



70 



MEMOIRES DE MON PERE. 



nement est assez piquant; mais, ce qui l'est peut-être 
encore davantage, c'est que Napoléon, qui avait tout 
entendu du cabinet voisin, et qui devait être très-irrité 
de cette violente opposition du notaire, le choisit pour 
celui de la cour lorsqu'il fut empereur. 

On voit par cet exemple qu'il avait vraiment beau- 
coup de grandeur, de noblesse et de générosité dans 
les sentiments ; qu'il savait rendre justice au véritable 
mérite, et laisser de côté toute rancune mesquine. 

J'y vois une preuve de plus qu'il- n'aurait pas mal 
reçu la lettre que je lui envoyai quand je refusai la 
place de chambellan, lettre que je finissais en lui di- 
sant « qu'il me pardonnerait de donner à ses nouveaux 
sujets l'exemple de la fidélité. » 

Madame de Montesquiou est peut-être la seule per- 
sonne pour laquelle Napoléon ait eu de la considéra- 
tion, et à laquelle il en ait témoigné. 

Il ne la rencontrait jamais sans lui ôter son chapeau 
avec beaucoup de respect. 

11 disait quelquefois : « Si j'avais à ma cour dix ou 
douze femmes comme madame de Montesquiou, je ne 
serais pas embarrassé pour les placer. » 

Cependant elle était loin de ramper devant lui. 11 
lui fit proposer la place de dame dhonneur de la se- 
conde impératrice; elle refusa : « J'ai été trop atta- 
chée à la première, lui dit-elle, pour vouloir occuper 
une pareille place auprès de celle qui lui a succédé. » 

Le fils me ramène à la mère. On reprochait à ma- 
dame Lcetitia son excessive économie ; elle répondit : 
« Il faut bien que j'épargne; n'aurai-je pas tôt ou tard 
sept ou huit souverains qui me tomberont sur les 
bras, a 






MÉMOIRES DE MON PÈRE. 71 

On connaît ce trait d'économie assez étrange : Une 
de ses nièces, personne très-pieuse, qui demeurait 
chez elle depuis peu de temps, désirait se confesser. 
La bonne tante y consentit, et elle trouva qu'il était 
de sa dignité que le prêtre vînt dans son logis ; mais il 
n'y avait pas de confessionnal. On le lui dit ; cette dif- 
ficulté ne l'arrêta pas : 

« Il n'y a qu'à prendre, répondit-elle, la guérite de 
la sentinelle qui est à la porte. » 

Le curé trouva plus simple de faire transporter un 
confessionnal de son église. 

L'Empereur était extrêmement violent, extrêmement 
emporté envers tous ceux qui le connaissaient; c'était 
son humeur, et puis il croyait en imposer ainsi. Ce- 
pendant il ne s'est jamais impatienté contre madame 
de Montesquiou ; une seule fois, alors qu'elle lui avait 
apporté une réponse qui le contrariait vivement, il 
parcourait la chambre en gesticulant, en déclamant 
dans sa fureur, comme c'était son usage; mais sans 
cesse, il s'interrompait pour lui dire : « Cela ne 
s'adresse pas à vous... Vous avez fait ma commission 
comme je le voulais; ce n'est pas votre faute si on vous 
a fait une sotte réponse. » 

Ses colères étaient si iortes, si terribles, si terri- 
fiantes, qu'un homme considérable qui lui était at- 
taché fut saisi d'effroi à ce point d'en tomber malade; 
et qu'un autre, qu'il traitait ordinairement avec 
bonté, en mourut dans la semaine. 

Un jour de vendredi saint, il arrive pour dîner; 
ma belle-sœur était auprès de lui. Tout le dîner était 
maigre, et il en murmura en disant que le maigre lui 
faisait toujours mal. 






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n MÉMOIRES DE MON l'ÈRE. 

« Si cela est, lui dit-elle, pourquoi ne demandez- 
vous pas du gras? 

— C'est à cause de vous, madame la dévote, » lui 
répondit-il en riant. 

Un jour qu'elle tenait le petit Napoléon sur ses ge- 
noux, il lui dit en plaisantant : « A vos yeux, c'est un 
petit ange; s'il mourait, il irait droit au ciel. Je dois 
donc trembler de le voir entre vos bras. 

— Avec de pareilles idées, reprit-elle en plaisan- 
tant aussi, vous avez, en effet, fort mal choisi la gou- 
vernante de votre fils. » 

Le maréchal Duroc fut tué dans la campagne de 
1815. Napoléon s'occupa lui-même de ses funérailles; 
le curé auquel il en parlait lui faisait de grands com- 
pliments sur son génie, sur ses victoires, sur sa gloire. 
Il répondit fort simplement : « Je suis un instrument 
entre les mains de la Providence ; elle s'en est, servi, 
elle s'en sert. Mais lorsqu'il ne lui sera plus néces- 
saire, elle le brisera ou le jettera de côté. » 

Il n'avait jamais deviné plus juste, et, plus d'une 
fois, à Sainte-Hélène, il a dû se rappeler ces paroles. 



XXIX 
LE LOUP PÊCHE 



On sait que, du temps du cardinal de Retz, on a 
péché un gros esturgeon dans le Petit-Morin. 

De mon temps, on y a fait une pêche plus extraor- 
dinaire encore : celle d'un énorme loup. 

Voici l'histoire : 

Mes gardes avaient tendu un piège à loups dans un 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 73 

bois qui borde le Petit-Morin. L'un d'eux, en faisant 
sa visite hier matin, ne trouva plus son piège : il crai- 
gnit d'abord qu'on ne l'eût volé; mais quelques traces 
de sang lui persuadèrent qu'il avait été entraîné par 
quelque animal qui s'y était trouvé pris. Ces traces de 
sang le conduisirent à la rivière, et il imagina que 
l'animal, voulant retourner à un grand bois voisin, 
avait essayé de la traverser, et qu'arrêté par le piège 
qu'il traînait après lui, il s'y était... noyé. 

On vint me raconter toutes ces conjectures. J'avais 
peu de confiance dans ces calculs, tout ingénieux 
qu'ils fussent; néanmoins je permis de fouiller la 
rivière. 

C'est ce qu'on a fait, et effectivement on y a trouvé 
un gros loup avec le piège qui était resté à sa patte. 

Celte pêche, d'une espèce nouvelle, a fait l'amuse- 
ment du pays. 



xxx 
AUTRES ANECDOTES 

Je racontais plus haut des anecdotes concernant 
Napoléon ou ce qui l'approchait; en voici deux de 
plus : 

Je les ferai suivre de quelques autres traits, re- 
parties et bons mots que j'ai lus ou entendus raconter. 
Les ana ont été dans un temps fort à la mode. Je de- 
mande grâce pour le goût d'autrefois. 

Tout le monde sait combien l'archichancelier Cam- 
bacérès tenait ridiculement à l'étiquette. Un soir, la 
comtesse Alexandre de la Rochefoucauld, dame d'hon- 



74 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

neur de l'impératrice Joséphine, arriva à son assem- 
blée avec une robe à courte queue : Cambacérès, piqué 
de cette familiarité, lui reprocha ce manque d'égards. 
Madame de la Rochefoucauld lui répondit d'un ton 
assez haut pour être entendue de tout le monde : 
« Je prie Votre Altesse de m'excuser; je sors de chez 
l'impératrice, et je n'ai pas eu le temps de m'ha- 
biller. » 

M. de Talleyrand avait invité à dîner le général L**\ 
Celui-ci tardant trop à venir, on se mit à table; il 
arriva au milieu du premier service, et il s'excusa de 
son relard, en disant qu'il avait été retenu une heure 
par un pékin. « Car, monseigneur, ajouta-t-il, nous 
avons la coutume, nous autres soldats, d'appeler pékin 
tout ce qui n'est pas militaire. — C'est comme nous, 
répliqua le prince, nous appelons militaire tout ce 
qui n'est pas civil. » 

Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une 
table prirent querelle l'un contre l'autre : 

«Monsieur, dit le plus irrité, si j'étais à côté de 
vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi, tenez-le pour 
reçu. — Monsieur, repartit l'autre, si j'étais à côté 
de vous, je vous passerais mon épée au travers du 
corps; ainsi, tenez-vous pour mort. » 

« Ne trembles-tu pas de me saigner? disait le grand 
Condé à un jeune chirurgien qui s'apprêtait à lui tirer 
du sang. — Moi' monseigneur? c'est à vous de trem- 
bler, » répondit le frater. 

M. le président de*** était fort gros, mais fort spi- 
rituel. Un jour, au parterre de l'Opéra, quelqu'un, 
incommodé de sa taille, lui dit brutalement : « Quand 
on est si rond, on ne devrait pas venir ici. — Monsieur, 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 75 

lui répondit doucement le président, il n'est pas donné 
à tout le monde d'être plat. » 

M. de iMalesherbes venait de donner au roi sa dé- 
mission de la place de secrétaire d'Etat; ce ministre 
rencontra dans les appartements un chirurgien fa- 
meux, mais très- familier : 

« Vous nous quittez donc, pater? lui dit le docteur. 

— Oui, frater, » répondit M. de Malesherbes. 

Un jeune homme payé par les ennemis de Lamotte 
pour siffler sa tragédie d'Inès, fut tellement attendri à 
la scène des enfants, qu'il dit en pleurant à un de ses 
camarades du parterre : « Tiens, mon ami, siffle pour 
moi, je n'en ai pas la force. » 

Madame Denis, nièce de Voltaire, voulant apprendre 
l'anglais, disait toujours bread. « Mais, madame, les 
Anglais prononcent bred. — Bread! hredl à quoi cela 
sert-il, dit-elle, de changer ainsi les noms? Ces Anglais 
sont bien ridicules ! Pourquoi ne pas dire tout simple- 
ment eu pain ! » 

On se rappelle la lettre que le cardinal Maury adressa 
à Bonaparte et qui lui valut, à son rappel en France, 
la pension de trente-six mille francs et les regards 
favorables du maître. Peu de temps après son retour à 
Paris, se trouvant chez une dame de beaucoup d'es- 
prit, il vit son portrait très-bien gravé : « Rien ne 
pouvait être plus flatteur pour moi, lui dit-il, que de 
voir mon portrait chez vous. — Monseigneur, lui ré- 
pondit cette dame, je l'ai eu avant la lettre. » 

« N'avez-vous pas de honte, disait un habitué au 
maître du café des Variétés, de servir à vos pratiques 
trois petits morceaux de sucre, pesant à peine une 
once, lorsque tous vos confrères en donnent quatre 



■ 






76 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

très-forts qui valent presque un quarteron? — De gros 
morceaux de sucre ! répéta le maître du café, je n'ai 
jamais donné dans ce charlatanisme-là. » 

Un diseur de bonne aventure qui rendait ses oracles 
en plein air, fut un jour arrêté et traduil devant le 
tribunal de police correctionnelle. « Tu sais donc lire 
dans l'avenir? lui dit le président, homme de beau- 
coup d'esprit, mais trop plaisant pour un magistrat. 

— Oui, monsieur le président, répondit gravement 
le sorcier. — En ce cas, tu sais le jugement que nous 
allons prononcer? — Certainement. — Eh bien ! que 
t'arrivera-t-il ? — Rien. — Tu en es sûr? — Oui, 
vous allez m'acquitter. — T'acquitter ! — Sans doute. 

— Et pourquoi? — C'est que, si vous aviez dû me 
condamner, vous n'auriez pas ajouté l'ironie au mal- 
heur. » 

Le président déconcerté se tourna vers les juges, et 
le sorcier fut acquitté. 

M. le comte de *** avait beaucoup d'-espiût, mais il 
était très-distrait. Le désir de voir ce "qu'il y avait de 
curieux à Rome l'engagea à en faire le voyage. Le pape, 
informé de son arrivée, ne négligea rien pour satis- 
faire sa curiosité, et lui fit montrer ce qu'il y avait de 
plus beau et de plus intéressant. Il lui demanda en- 
suite s'il était satisfait. « On ne peut davantage, ré- 
pondit le voyageur; il ne me manque plus, saint-père, 
que de voir le cérémonial qui s'observe pendant la 
vacance du saint-siége. — Ah ! pour ceci, reprit le 
pape, je vous ferai, je vous l'avoue, attendre le plus 
longtemps que je pourrai. » 

Un barbier coupa feu monseigneur l'évêque d'A- 
miens en le rasant. 11 s'en allait, très-honteux, après 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 77 

avoir reçu son payement. Le prélat le fit rappeler, et, 
lui donnant une autre pièce de monnaie, lui dit : 
« Vous avez été payé pour la barbe, il faut que je vous 
paye aussi pour la saignée. » 

Un souverain, despote d'autrefois, disait un jour à 
un de ses courtisans : « Vous devez faire tout ce que je 
vous commande, dussé-je vous dire de vous jeter à la 
rivière. » Ce qu'entendant le courtisan, il courut vers 
la porte. «Où allez-vous donc si vite? lui demande le 
monarque. — Apprendre à nager, répond l'autre. » 

Un sultan, toujours d'autrefois, fait venir un bar- 
bier et lui dit en lui montrant deux pistolets : « Si tu 
me coupes, je te tue. » La barbe fut faite et très-bien 
faite. «Tu devais avoir bien peur? lui dit le grand- 
seigneur. — Pas du tout, reprend le barbier : si j'avais 
eu le malheur de faire une coupure au sublime visage 
de Votre Hautesse, je l'aurais sur-le-champ tellement 
prolongée, que je lui aurais fait passer la fantaisie et 
la possibilité de m'occir. » 

A la fin de la campagne de 1761, MM. les comtes 
de Fougères et de Luzernes, lieutenants généraux, 
commandaient la maison du roi à l'armée. Un garde 
du corps que des affaires instantes rappelaient dans 
sa province vint leur présenter sa démission et les 
prier de lui accorder son congé et ses certificats de 
service. « Quoi ! monsieur, lui dirent ces deux géné- 
raux, vous quittez le service du roi pour aller planter 
vos choux? — Oui, messieurs, répondit froidement 
l'honnête militaire, je vais bêcher mon jardin de ma- 
nière à ce qu'il n'y vienne ni luzerne, ni fougère. » 

Le célèbre Vaucanson, pour le dernier acte de 
Cléopâtre, tragédie deMarmontel, avait fait un ser- 



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I 






78 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



pent mécanique qui, au moment où cette reine vou- 
lait se donner la mort, s'élançait en sifflant et lui per- 
çait le sein. A la première représentation de cette 
pièce, on demanda à un étranger ce qu'il en pensait : 
« Je suis, répondit-il, de l'avis du serpent. » 

M. de Fontenelle se trouvant à table avec deux jeunes 
sols assez avantageux, il fut, au dessert, question des 
différentes manières d'exposer la même chose en fran- 
çais. Nos deux étourdis lui demandèrent sur le ton 
badin s'il était mieux de dire : Donnez-nous à boire, 
que : Apportez-nous à boire. M. de Fontenelle leur 
répondit en souriant. « Il faut dire : Menez-nous 
boire. » 

On a dit qu'il y avait d'illustres scélérats, mais qu'il 
n'y avait pas d'illustres avares. Cette opinion de ma- 
dame de Lambert est bien contredite par l'exemple 
du célèbre duc de Marlborough. Cet homme, avide de 
gloire, était encore plus avide de richesses, et, pour 
satisfaire ce honteux besoin, il ne reculait devant 
aucun moyen. Un homme qui désirait obtenir une 
place lucrative alla le prier de la demander pour 
lui. « Si je l'obtiens, lui dit-il, j'ai mille guinées dont 
milord pourra disposer à sa volonté, et je lui donne 
ma parole de n'en parler à personne. — Donne-m'en 
deux mille, répondit le duc, et va le dire, si tu le 
veux, à tout le monde. » 

Sous le règne de Philippe III, deux cordeliers espa- 
gnols louaient Dieu, en allant au supplice, de ce qu'il 
les avait trouvés dignes de sceller de leur sang la 
vérité de l'Evangile. Le roi, en les entendant, dit : 
« Voilà des hommes bien malheureux d'être punis 
pour une chose dont ils paraissent si fort persuadés. » 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 7!> 

Le saint-office, scandalisé d'une pareille compassion, 
voulut bien se contenter de faire tirer au roi une pa- 
lette de sang qui fut brûlée par le bourreau. 

Un jeune homme fort sot parlait d'un livre intitulé : 
L\irt de faire des gens d'esprit et des grands hommes. 
« Il est malheureux, dit un plaisant, que le père de ce 
jeune homme n'ait pas connu cet ouvrage. » 

Piron ayant pbiisanté un homme qui n'entendait 
pas raillerie, celui-ci lui demanda raison de ses sar- 
casmes. « Soit, » dit Piron. On part pour aller se 
battre hors de Paris. Piron, pressé par la soif, s'ar- 
rête dans un café et boit abondamment de la bière. 
Son adversaire arrive en sueur au lieu du rendez- 
vous; ne voyant pas celui qu'il a défié, il court de 
tous les côtés pour le découvrir, mais inutilement. 
Harassé, il rentre chez lui et meurt d'une fluxion de 
poitrine. Quelques jours après, on demandait au 
poëte comment il s'en était tiré avec son adversaire. 
« Fort bien, répondit Piron ; je l'ai enrhumé. » 

M. de Nedouchel était extrêmement anglomane. Un 
jour, il était à cheval à la portière de la voiture du roi, 
qui allait à Choisy; il avait plu, et M. de Nedouchel, 
trottant dans la boue, éclaboussait le roi, qui, mettant 
la tête à la portière, lui dit : « Monsieur de Nedouchel , 
vous me crottez au mieux. — Oui, sire, à l'anglaise, » 
répondit d'un air très-satisfait de lui-même M. de 
Nedouchel, qui, au lieu des mots : Vous me crottez 
au mieux, avait entendu : Vous trottez au mieux. 

Dans la guerre de 1 75G, le maréchal de Broglie ob- 
servait un jour avec une grande attention la position 
des ennemis. Un de ses aides de camp, officier très- 
distingué, vint lui demander s'il n'avait pas d'ordre à 






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80 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

lui donner. « Allez-vous-en au diable ! » lui dit le ma- 
réchal, impatienté d'être troublé dans ses observations; 
puis, se reprenant aussitôt : « Revenez, dit-il affec- 
tueusement à l'officier; vous êtes si brave que vous 
seriez capable d'y aller. » 

Le vénérable Pie VII traversant au Louvre la grande 
galerie des tableaux, la foule se prosternait sur son pas- 
sage pour recevoir sa bénédiction. Deux fats, croyant 
faire une chose admirable, affectèrent de se'tenir de- 
bout et de ricaner quand le pontife s'approcha d'eux. 
« Messieurs, leur dit Pie VII, la bénédiction d'un 
vieillard n'est point à dédaigner. » 

Bonaparte ayant chargé un de ses généraux de tâ- 
cher d'effrayer le pontife pour le faire consentir à ce 
qu'il désirait, le Saint-Père répondit à cet officier, qui 
le trouva faisant le plus modeste repas : « Monsieur, 
un souverain qui n'a besoin pour vivre que d'un écu 
par jour n'est pas un homme qu'on intimide aisé- 
ment. » 

Henri Cazey, cousin de la reine Elisabeth, se pro- 
menait un jour, en rêvant, dans les jardins du palais, 
au-dessous des fenêtres de la reine. Sa Majesté l'aper- 
çoit et lui demande en plaisantant : « A quoi pense un 
homme quand il ne pense à rien? — Aux promesses 
d'une femme, répondit Cazey. — C'est très-bien, mon 
cousin, reprit Elisabeth, je ne disputerai pas avec 
vous. » Quelque temps après, Cazey sollicite les hon- 
neurs de la pairie, qu'elle lui avait promis. « Bon, lui 
dit-elle, ce sont des promesses de femme. » Cazey en 
mourut de chagrin. 

Il est d'usage, dans plusieurs campagnes, de voir à 
l'église les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. ' 81 

Un religieux, prêchant devant de bons paysans, fut 
interrompu, au milieu de son sermon, par quelqu'un 
des auditeurs qui babillait ; ce bruit lui causant des 
distractions, il en fit ses plaintes. Une femme se lève 
aussitôt, et, croyant devoir venger son sexe, qu'on ac- 
cuse à tort de babil et de caquetage, s'écrie : « Au 
moins, mon révérend, ce n'est pas de notre côté. — 
Tant mieux, ma bonne, tant mieux, cela finira plus 
tôt. » 

On racontait à un Gascon une chose extraordinaire ; 
il souriait, a Quoi ! Monsieur, lui dit-on, vous ne me 
croyez pas? — Pardonnez-moi; mais je ne répéterais 
pas votre histoire, à cause de mon accent. » 

La ci-devant grande-duchesse de Berg, la princesse 
Caroline, ne souffrait qu'avec impatience la vue de sa 
belle-sœur, femme du roi de Naples Joseph ; elle fré- 
missait d'envie chaque fois qu'elle-même était obligée, 
en public, de la traiter de Majesté. 

Un jour qu'elle se plaignait vivement à Bonaparte 
de ce qu'il n'avait pas songé à lui donner une cou- 
ronne, celui-ci lui répondit avec sang-froid : « Vos 
plaintes m'étonnent, madame ma sœur; on dirait, à 
vous entendre, que je vous ai privée de la succession 
du feu roi notre père. » Et sur ce il lui tourna le dos. 

Une dame de Saint-Chaumont, petite ville de la gé- 
néralité de Lyon, qui avait quelque intérêt à se mé- 
nager la faveur de l'intendant, M. Boullon, avait soin 
de lui envoyer en cadeau de superbes dindes de ce 
pays, où elles sont estimées pour leur grosseur et la dé- 
licatesse de leur chair. Il y avait quelque temps qu'elle 
n'avait fait de présent de ce genre, lorsque, invitée 
chez lui, elle en vit servir une énorme sur la tahle. 
h. 6 



I 

■ 









8 2 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

« Monsieur l'intendant, vous avez là une bien belle 
dinde. — Ah! madame, répliqua-t-il naïvement, vous 
êtes la reine des dindes. » 

Une petite histoire toute récente nous a beaucoup 
divertis. Une jeune Sœur converse du couvent-pen- 
sionnat que nous avons fondé à Monlmirail soigne, 
avec beaucoup d'attention, la supérieure malade; on 
lui dit d'aller demander un petit potage pour elle. 
Elle court avec empressement à la cuisine et demande : 
« Vite, vite, un tripotage pour la chère mère ! » 

On fut quelque temps à deviner ce que pouvait vou- 
loir dire cette ordonnance du médecin, et l'on rit 
beaucoup lorsqu'on eut découvert le quiproquo de la 
jeune ingénue. 



XXXI 
LOUIS XVIII ET LA CONFESSION 



Beaucoup de gens pensent que Louis XVIII était très- 
peu religieux; j'ai toujours pensé le contraire, et ces 
jours-ci j'en ai acquis une preuve de plus. Quelqu'un 
qui était dans l'intimité de madame la comtesse du 
Cayla, amie intime de ce prince, me racontait : 
«qu'un jour, étonnée de ce qu'elle n'allait pas, 
comme à son ordinaire, le mercredi, passer sa jour- 
née avec le roi, cette dame lui dit : « 11 fait ses dévo- 
« tions, ainsi qu'à toutes les grandes fêtes de l'année, 
« et il passe la veille de ces fêtes dans la retraite. » 

Une autre fois, Louis XV11I racontait à madame du 
Cayla sa conversation avec le fameux Martin, et il lui 
disait qu'effectivement cet homme lui avait parlé 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 85 

d'une pensée coupable qu'il avait eue dans sa jeunesse, 
et qu'il n'avait jamais confié cette pensée à personne 
qu'à son confesseur, a Eh bien, reprit-elle, le confes- 
seur n'a-t-il pas pu être indiscret ? » 

Louis XVIII se fâcha à cette question , en disant, 
qu'il n'y avait pas d'exemple d'une indiscrétion de ce 
genre et qu'elle n'était pas possible. Il ajouta avec 
raison que c'était une des grandes preuves de la vérité 
de notre religion. 

En effet, un secret, même indifférent, confié à 
quatre personnes, est bientôt publié, et des milliers 
de secrets les plus importants ont été confiés à des 
millions de prêtres, dont quelques-uns étaient des scé- 
lérats, comme pendant notre première révolution, 
sans qu'il en soit jamais résulté la moindre indiscré- 
tion. 

La chose est si prouvée, si avérée, que même les 
impies n'ont presque jamais osé la révoquer en doute. 

xxxn 
M. LE COMTE DE CHABROL ET M. DE MOATDEL 



M. le comte de Chabrol a été, sous Charles X, mi- 
nistre de la marine et des finances. J'ai eu hier avec 
lui une conversation de deux heures qui m'a fort in- 
téressé. 

Il me racontait la manière dont MM. de Villèle et 
de Corbière avaient décidé, avaient forcé ce prince, 
presque malgré lui, à casser la garde nationale de 
Paris en 1827. 

Ayant beaucoup de peine à vaincre sa résistance 







■ 



u MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

contre un parti aussi violent, ils lui dirent que, s'il 
n'y consentait pas, ils donneraient leur démission et 
paraîtraient le lendemain à la Chambre en habits de 
députés. 

M. de Chabrol m'assura que, un an après cette dis- 
solution, il avait été question de faire rentrer M. de 
Villèle au ministère. Ses amis l'avaient engagé à venir 
à Paris dans cette intention, et des libéraux aussi mar- 
quants que prononcés, qui voyaient avec effroi s'ap- 
procher la révolution, y consentaient. 

Deux obstacles s'opposèrent à ce projet : » 

D'abord la prétention de M. de Villèle à obtenir la 
présidence du conseil, que le prince de Polignac vou- 
lait conserver, et la volonté même du roi. 

Il avait peut-être senti le joug un peu trop pesant 
que M. de Villèle lui avait imposé; et d'ailleurs, vou- 
lant à cette époque gouverner par lui-même, il tenait 
à s'entourer d'hommes disposés à lui obéir seulement. 

Aussi dit-il à M. de Chabrol, qui était resté à son 
poste et qui avait alors sa confiance : « Villèle me de- 
mande une audience; il l'aura, mais je ne lui parlerai 
que de sa famille, de sa terre et de sa santé : de poli- 
tique, pas un mot. » 

Le lendemain, M. de Villèle rencontra le même M. de 
Chabrol, et celui-ci lui demanda s'il avait été content 
du roi. « Enchanté, répondit l'autre; il m'a témoigné 
une entière confiance et m'a parlé de tous ses projets. 
— Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Chabrol ; 
Sa Majesté m'a assuré'le contraire. » On devine l'em- 
barras de cet homme d'État, qui s'était perdu à force 
de finesse. 

Pour prouver son crédit, pendant qu'il était encore 



MÉMOIRES DE MON PERE-, 85 

en place, il fit donner, par une mesure bien singu- 
lière et bien fausse, le cordon bleu à son ami, M. de 
Corbière et à M. de Peyronnet, les deux minisires 
contre lesquels la France était le plus animée. 

On peut résister à l'opinion. On doit quelquefois 
même la braver; mais il ne faut jamais la narguer, et 
c'est ce que M. de Villèle fit plus d'une fois, ainsi que 
Charles X, dans celle dernière année, où tant de 
fautes furent commises. 

M. de Chabrol, eh me parlant de ces cordons si mal 
placés, me racontait une circonstance qui prouve 
facilité bien plus que la force de son caractère. 

11 en fit de vifs reproches à M. de Villèle, et malgré 
leur intimité ordinaire, h la suite de cette explication, 
ils restèrent très- froidement pendant quelques jours. 
« Quand il fut question au conseil de cette nomina- 
tion, me dit-il, je demandai la parole ; tout le monde, 
le roi lui-même, parut très-inquiet de ce que j'allais 
dire. On s'attendait à de sévères remontrances, à de 
jusles représentations ; tous furent bien surpris lorsque 
je me bornai à demander qu'on étendît cette faveur à 
quelques amiraux. » 

Cela ressemble un peu à l'histoire d'Arlequin, qui 
racontait qu'un grand homme, un homme très-consi- 
dérable, avait voulu lui donner des coups de pied dans 
le ventre. « J'ai bien su l'en empêcher, ajoutait-il. — 
C'est bien heureux, bien habile; et comment avez- 
vous fait? — Je me suis retourné. » 

M. de Chabrol, lui aussi, s'était retourné. 



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86 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



XXXIII 

LE COMTE DE MONTBEL 

Le comte de Montbel, dernier ministre de Charles X, 
est devenu fou à Vienne ; on m'a raconté à ce sujet des 
détails assez singuliers, qu'on tenait de M. de Mel- 
ternich . 

Une jeune et jolie Autrichienne, d'une grande nais- 
sance, mais sans fortune, se décida à l'épouser. 

Le lendemain de ses noces, il va trouver M. de Met- 
ternich, et lui dit qu'il s'aperçoit qu'il vient de con- 
tracter une alliance fort déraisonnable; que n'ayant 
pas de pain à donner à ses enfants, il était décidé à 
vivre avec sa femme comme avec une sœur. Le mi- 
nistre de l'empereur lui répondit qu'il aurait dû faire, 
la veille du mariage ces réflexions, qui le lendemain 
étaient un peu tardives. 

Cependant, il lui donna une lettre de recommanda- 
tion pressante pour M. de Blacas. Le nouveau marié 
partit pour Prague avec sa jeune femme, à qui il devait 
obtenir une place auprès de Mademoiselle. En che- 
min, M. de Montbel témoigna une vive inquiétude : il 
prétendit qu'on ne l'appelait à Prague que pour le 
faire mourir sur l'échafaud. On eut la plus grande 
peine à le faire arriver au but de son voyage. 

A Prague, il renouvela l'expression de ses craintes, 
et il assura qu'il n'y resterait que si M. de Blacas le 
laissait coucher dans sa chambre. 

A peine le duc de Blacas, qui y avait consenti, était- 
il couché, à peine son valet de chambre avait-il emporté 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 87 

la clef, après avoir, suivant son usage, fermé la porte 
à double tour, que M. de Montbel courut à la fenêtre 
pour se jeter dans la cour. 

M. de Blacas se précipite à bas de son lit pour l'en 
empêcher ; alors le pauvre comte se jette sur des rasoirs 
qu'il aperçoit et veut se couper le cou. 

Nouveaux efforts du duc pour s'y opposer et pour se 
garantir lui-même des blessures que le malheureux 
M. de Montbel pouvait lui faire en se débattant. 

Cette terrible lutte eut lieu toute la nuit, jusqu'au 
moment où le valet de chambre vint désemprisonner 
son maître; dans ce vaste château il n'y avait pas de 
sonnettes, et par conséquent nul moyen de se faire 
entendre de ses gens. 

Le comte, alors, a été saisi et conduit à Vienne dans 
une maison de santé, avec un peu d'amélioration dans 
son état 1 . 

xxxiv 
MADAME JACOTEAU 

LA PEINTURE SUR ÉS1A1L 



Je viens de voir un tableau en émail sur porcelaine 
de madame Jacoteau, bien connue par son rare talent 
dans ce genre. Ce tableau, qui est une copie de 
Raphaël représentant le sommeil de l'enfant Jésus, 
ayant auprès de lui la Vierge et un petit saint Jean, 
est aussi grand que l'original, c'est-à-dire qu'il a deux 
pieds de largeur sur un et demi de hauteur. 

' M. de Montbel, promptement guéri, est décédé en 1861, au château 
de Frohsdorff. 



8S MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Cette proportion énorme pour cette espèce de pein- 
ture est bien au-dessus de ce qu'on faisait autrefois. 

Cet ouvrage est charmant, et pour le dessin, et 
pour l'expression, et pour le coloris. Il rappelle par- 
faitement le modèle, et il a sur lui l'avantage de pou- 
voir durer deux ou trois fois plus longtemps. 

Louis XVIII a dit à l'auteur, avec beaucoup de grâce, 
après avoir admiré cette admirable production : — 
«Nous en sommes fiers, et Raphaël en serait jaloux. » 

Madame Jacoleau m'a assuré, — et je le crois, — 
que la France était le seul pays où l'on eût autant per- 
fectionné la peinture sur émail. 

Par ordre de ce prince, elle avait commencé les 
portraits des rois de France. Charles X avait ordonné 
de continuer ce travail. Louis XVIII les portait alter- 
nativement sur une superbe boîte, où il les renouve- 
lait à volonté. 



xxxv 
LES RÉVOLUTIONS COUTENT CHER 

Les révolutions coûtent cher aux particuliers, plus 
cher encore aux gouvernements : M. de Rothschild 
en a fait la triste expérience, '1 y a cinq ans; il disait 
ces jours-ci. à quelqu'un de ma connaissance que la 
révolution de juillet 1830 lui avait coûté trente- 
cinq millions, non pas pour la faire, comme M. Laffitte, 
mais parce qu'elle avait été faite. Celui-ci, qui en a dit 
son meâ cidpâ, a été complètement ruiné par elle; 
l'autre en a été seulement un peu gêné ; mais il a re- 
gagné depuis, et au delà les sommes que ces événe- 
ments lui ont coûté. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 89 

Quelle fortune que celle qui peut supporter impu- 
nément une pareille perte ! Aussi les banquiers sont-ils 
maintenant de véritables puissances. Napoléon le pen- 
sait- si bien, qu'il n'a jamais voulu entrer dans la voie 
des emprunts; il disait : — « Les banquiers devien- 
draient mes maîtres, et ce sont eux qui décideraient de 
la paix ou de la guerre. » 




xxxvi 
LES ÉPINES DE M. DE CAZLS 

On cite un mot assez plaisant de M. de Sémonville, 
ci-devant grand référendaire : il avait embelli le jar- 
din du Luxembourg de la plus belle collection de 
roses que l'on connaisse; à ce propos, il disait gaie- 
ment ces jours-ci : — « Quant à mon successeur, 
M. de Cazes, il ne nous a encore préparé que la plus 
belle collection d'épines. » 

XXXVII 
MADAME LA COMTESSE DE SIMIANES 

La société vient de faire une perle qui lui sera sen- 
sible, celle de madame la comtesse de Simianes; 
remplie d'esprit, de grâce et d'agréments de tout 
genre, elle avait, dans sa jeunesse, occupé d'elle la 
cour et la ville, et les jeunes aussi bien que les vieux, 
car elle était aimable et cbarmante pour tous. Avant 
la révolution de 89, elle était alors au suprême degré, 
ce qu'on appelait une femme à la mode. Elle brillait 
au milieu de cette société à part d'bommes et de 
femmes qui, par leurs manières et leur esprit, domi- 



rf***" 



90 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

liaient les noms les plus illustres, les personnes les 
plus riches et les plus grands personnages. 

Rien de pareil ne se trouve maintenant : il n'y a 
plus à la mode que l'ambition, l'intrigue, et par- 
dessus tout, l'amour de l'argent. 

A la tête de cette société, madame de Simianes 
donnait partout le ton ; la reine elle-même consultait 
l'oracle et se conformait à ses arrêts, aussi bien que la 
dernière de celles qui voulaient ne pas quitter cette 
sphère de bon goût. 

Madame de Simianes régnait, en France, bien plus 
que Marie-Antoinette elle-même. Son empire s'étendait 
bien plus loin, car beaucoup de jeunes gens prirent 
part à la guerre d'Amérique pour mériter ses applau- 
dissements. Que n'eussent-ils pas tenté pour mériter 
son cœur! J'en vis un grand nombre à leur retour de 
cette guerre; ils ne parlaient que d'elle, et comme du 
temps des chevaliers de la Table ronde, ils avaient fait 
de sa pensée et de son image l'âme, l'espoir, l'en- 
couragement de cette chevaleresque expédition. 

Après avoir vu périr la plus grande partie de ses pa- 
rents et de ses amis, elle s'était retirée à la terre de 
Cyrée, qui lui avait été laissée par M. du Châtelet, et 
qui est célèbre par le long séjour de Voltaire avec une 
autre dame du Châtelet, parente de celui que je viens 
de nommer. 

Madame de Simianes avait remplacé sa brillante 
existence par de bonnes œuvres, et ses succès flatteurs 
par une solide piété; aussi, elle était aimée dans ce 
village comme jadis à Paris, et elle y est regrettée 
comme partout où on l'a connue. 

Sa fin a eu cela de remarquable, qu'une personne 



MÉMOIRES DE MON PERE. 91 

qui lui était attachée depuis son enfance est morte 
quelques heures après elle, dans son château . 

La même chose était arrivée peu auparavant, à la 
mort de madame la princesse de Poix. 

Elle avait une ancienne femme de chambre qui lui 
était extrêmement dévouée; malade, mais sans danger, 
elle fut tellement frappée de la mort de son excellente 
maîtresse, qu'elle la suivit le même jour au tombeau. 

Madame de Simianes avait toujours conservé le sou- 
venir d'un petit événement dont j'ai peut-être déjà dit 
un mot; elle en parlait souvent avec une espèce de 
vénération. 

Elle devait figurer un soir à la cour, dans un qua- 
drille, avec madame de Doudeauville, que ma mère, 
un peu inconsidérément peut-être, avait introduite 
dans ce monde brillant et dissipé, quoiqu'elle n'eût 
que quinze ans; et pendant que moi, tout aussi jeune, 
je voyageais en Italie. 

Léonard, fameux coiffeur d'alors, était arrivé très- 
tard chez ma femme, en lui disant que les autres dan- 
seuses l'avaient retenu plus longtemps qu'il ne fal- 
lait : il fit entendre que c'était par jalousie de leur 
part; « mais, ajouta-t-il, vous n'y perdrez rien, ma- 
dame, et je vais employer tout mon art à vous mettre 
en état de rivaliser de beauté avec les autres dames 
du quadrille. » 

Madame de Simianes entra pendant cette toilette qui 
occupait tant le coiffeur, et devait aussi, naturel- 
lement, occuper celle dont l' amour-propre avait été 
mis si vivement en jeu... Elle la trouva, au lieu de 
cela, lisant tranquillement et sans distraction, les 
vêpres de la fêle du jour. 



92 



MÉMOIRES DE MOK PÈRE. 



XXXVIII 

M. BOSIO ET M. IIUVÉ 

Le gouvernement de Juillet va faire placer au mo- 
nument expiatoire de la rue d'Anjou, monument qui 
a été achevé pendant mon ministère, un beau morceau 
de sculpture de Bosio ; il représente l'apothéose de 
Louis XVI. Cette action m'a surpris. On ne devait pas 
s'y attendre, en voyant ce qui se passe sur une des 
places de Paris. 

Ce même gouvernement fait détruire à grands frais 
la chapelle considérable, en voie de construction, déjà 
fort avancée, sur le terrain où a été assassiné le duc 
de Berry. Cet édifice, élevé en expiation d'un crime 
isolé, comme disaient les libéraux, n'a aucun rapport 
avec la politique; il aurait dû être respecté par la Bé- 
volulion. Mais M. le duc de Berry a donné le jour à 
M. le duc de Bordeaux, et les hommes du pouvoir nou- 
veau, en se montrant les ennemis du père, ont voulu 
prouver qu'ils n'étaient pas les amis du fils. 

J'ai visité ces jours-ci un monument bien impo- 
sant et qui fait honneur à l'architecte, M. Huvé. Ce 
monument est, à mon avis, bien supérieur à la 
Bourse, que nous avons fort admiréejusqu'ici. L'artiste 
qui en a fait les plans est jeune encore, et a toujours 
montré autant de délicatesse que d'habileté. 

Pendant la Bestauralion, il refusa souvent des 
places avantageuses que je voulais et pouvais lui faire 
obtenir; il trouvait que ses collègues les méritaient 
mieux que lui. Il a été récompensé de sa généreuse 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 93 

modestie, et j'en jouis d'autant plus, que la modestie 
est fort rare aujourd'hui et que plus rares encore sont 
les succès. 

Il y a une vingtaine d'années, ce même M. Huvé, 
désirant concourir pour le prix d'architecture proposé 
tous les ans par l'Académie, resta, suivant l'usage, 
enfermé pendant plusieurs heures pour s'occuper du 
projet proposé. Un premier travail ne l'ayant pas satis- 
fait, il en recommença un second, qui le laissa en- 

.core mécontent de lui-même. Les deux ouvrages 
pourtant obtinrent les deux premiers prix ; plusieurs 

, des juges prétendirent que ces prix ne pouvaient être 
accordés à la même personne. Cependant la majorité 
décida que ces prix n'étaient pas accordés aux artistes, 
mais à leurs œuvres. 

xxxix 
LES CORSETS 



Un jour, Napoléon reçut la visite d'un individu qui 
avait obtenu une audience. Cet étranger fut introduit 
par son mameluck, et, comme le fidèle serviteur res- 
tait, son maître lui dit qu'il n'avait plus besoin de 
lui. 

11 eut besoin de lui répéter celte injonction pour le 
faire sortir de la salle de réception. 

Quand le visiteur fut parti, Bonaparte fit venir le ma- 
meluck : « Àh çà ! lui dit-il, qui t'engageait à rester 
ainsi dans ma chambre, et presque malgré moi? 

— Mon inquiétude pour les jours de Votre Majesté, 
répondit le mameluck; l'homme que vous avez reçu 










94 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

est un Corse, et les gens de cetle nation sont capables 
de tout. » 

L'empereur sourit. 



XL 

M. VILLEMAIN 

Dans un examen public, un jeune élève subissait 
depuis quelques minutes les sarcasmes de M. Ville- 
main, parce que, soit défaut de mémoire, soit timi- 
dité, il n'avait pu faire une seule réponse satisfai- 
sante aux questions de l'examinateur. 

« Eh bien, lui dit enfin ce dernier, se faisant l'écho 
d'une vieille et plate plaisanterie, vous me direz peut- 
être combien il y a d'arches au Pont-Euxin? » 

L'enfant, blessé, releva la tête : «Autant, monsieur, 
que d'éditions à V Histoire de Cromwell, » répondit-il 
au plaisant, qui ne plaisanta plus. C'était l'œuvre sans 
aucun succès de M. Villemain. 

Ce mot me rappelle une autre scène digne d'une 
comédie. 

J'arrive un jour chez madame Récamier pour lui 
parler d'une affaire assez importante. J'y trouve 
M. Villemain ; j'imagine que, comme il m'a précédé, 
il ne tardera pas à s'en aller. Mais mon espoir est 
trompé; il reste avec une persévérance qui m'étonne, 
m'ennuie et m'impatiente. Cependant j'étais décidé à 
avoir le dernier, en le laissant partir le premier; 
enfin, au bout d'un temps assez long, il se lève, prend 
congé et part. 

Je témoigne alors à madame Récamier ma surprise 






MÉMOIRES DE MON PÈRE. 95 

de cette ténacité. « Elle n'est rien moins que surpre- 
nante, me dit-elle en riant; il en disait assurément 
autant de vous. Il était occupé à me lire un de ses 
écrits quand vous me fîtes demander si vous pouviez 
entrer; je répondis affirmativement, parce que j'aime 
beaucoup à vous voir, et parce que je croyais, vu 
l'heure avancée, que vous ne resteriez qu'un instant. 
Le contraire arrivant, j'avais envie de rire de voir 
avec quelle opiniâtreté vous luttiez à qui ne céderait 
pas la place. » 

Je commençai par m'excuser de mon indiscrétion 
et par lui reprocher son silence; mais je finis par 
prendre part à ses rires, en pensant à la singulière 
figure que nous avions faite l'un et l'autre pendant près 
d'une heure. Cette ridicule scène avait eu du moins 
l'avantage de divertir celle qui en était spectatrice. 






XLI 



UN VOLEUR NORWÉGIEN 



On vient d'arrêter en Nonvége un fameux brigand 
nommé Oulie-Hielan. Par sa taille, par sa force, par 
son esprit aventureux, il rappelle les héros de nos 
épopées chevaleresques, quoiqu'il ne fût pas aussi 
preux. Dans d'autres temps, et secondé par d'autres 
circonstances, il serait devenu peut-être un Alexandre, 
un César, un Napoléon. Il avait formé une petite 
troupe capable d'exécuter des hauts faits qui devaient 
illustrer son nom et sa mémoire; malheureusement il 
n'avait ni de quoi la payer ni de quoi l'armer. Il fut 
obligé de demander aux passants les moyens de sub- 



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90 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

venir à toutes ces dépenses ; mais c'était toujours avec 
une extrême politesse pour les hommes et une exces- 
sive galanterie pour les femmes qu'il avait recours à 
ces emprunts forcés. Il était aussi beau que brave, et 
jamais un mauvais propos ne sortait de sa bouche. 
Lorsqu'il arrêtait une voiture, il donnait la main aux 
voyageurs pour les aider à descendre, et prenait des 
voyageuses le plus grand soin, les faisant asseoir le 
plus commodément qu'il pouvait, à l'abri de la pluie 
et du vent, pendant que ses compagnons visitaient en 
détail les malles et les coffres. 

Il n'était pas moins bienfaisant que galant; et s'il 
prenait beaucoup aux riches, il donnait beaucoup 
d'argent aux pauvres. 

Dans une circonstance, il lui arriva de se donner 
lui-même, et voici comment : 

Le besoin de se cacher l'avait retenu six semaines 
chez une bonne femme qui l'aimait beaucoup sans le 
connaître; car, plein de vigueur et de bonne volonté, 
il travaillait plus que trois ouvriers ordinaires. 

Celte femme ne pouvait payer les impôts, et on lui 
annonça qu'on allait la mettre en prison. Oulie- 
Hiélan, touché de son désespoir, lui dit : « J'irai à 
votre place. Je suis Oulie-Hiélan; ma tète est mise à 
prix, allez me dénoncer. Vous aurez la récompense 
promise, et, quanta moi, je saurai me tirer d'affaire 
ensuite. » 

Il obligea sa pauvre hôtesse $ réaliser ce plan, 
quoique cette femme lui témoignât toute la répu- 
gnance qu'elle éprouvait à employer un pareil moyen; 
mais enfin elle fit ce qu'il voulait : elle le livra aux 
autorités du pays. Il fut enchaîné et partit pour la 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 97 

ville, au milieu de vingt soldats venus pour l'arrêter. 

Le soir de la première journée, il les régala, et les 
enivra si bien avec de l'eau-de-vie qu'il avait em- 
portée, qu'il les endormit tous; alors il sortit douce- 
ment; et, brisant ses fers, car il était, ainsi que je l'ai 
dit, d'une force prodigieuse, il parvint à s'échapper. 

Repris une seconde fois, et ce fut la dernière, il 
fut conduit à Christiania; mais, arrivé aux portes, la 
multitude des curieux attirés par, son renom fut 
telle, qu'il ne pouvait pénétrer dans la ville. 

Les clames, qui avaient tant entendu parler de lui, 
de ses égards et de ses bons procédés pour les per- 
sonnes de leur sexe, s'intéressèrent si vivement à lui, 
qu'elles prolestèrent en sa faveur auprès du gouverne- 
ment suédois, offrant même mille dollars pour sa 
rançon, s'il promettait de renoncer à son genre de vie. 

« Dites aux dames de Christiania, répondit cet 
homme extraordinaire, que je suis plus fier de l'in- 
térêt qu'elles me témoignent que de la couronne de 
Suède; dites-leur qu'il me serait impossible de m'ac- 
coutumer à une autre manière de vivre, et que je suis 
incapable de leur faire une promesse que je ne saurais 
pas tenir. » 

Les voleurs suédois ne sont pas les seuls honnêtes. 
L'Angleterre, de ce côté, ne se trouve pas au-dessous 
de la Suède. Il y en a même en France, comme le 
prouve l'anecdote suivante : 

Un de ces honnêtes gens rencontra un jour une 
femme qui pleurait en allant au marché, où elle de- 
vait trouver son créancier, qui lui demandait avec 
menaces cinq cents francs qu'elle n'avait pas. 

Notre charitable voleur les lui donna, et je laisse à 

!.. 7 




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**^ 



98 MÉMOIRES DE MON PÈRE, 

penser les transports de reconnaissance qu'excita sa 
générosité ; mais ce n'était pour lui qu'un prêt. 11 at- 
tendit le créancier au détour d'un bois, et, comme 
celui-ci était devenu son débiteur, il l'obligea à lui 
restituer la somme. 

Je sens que les casuistes n'approuveraient pas tout 
à fait cette manière de procéder; mais les chevaliers 
d'industrie, accoutumés à prendre le bien d'autrui, 
se regardent comme de petits saints quand ils ne font 
que reprendre le leur. 



XLII 
LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X 

M. le comte de Ponlécoulant, pair de France, me 
donnait ces jours-ci des détails qui prouvent plus que 
tout ce qu'on peut dire les dangers que nous avons 
courus lors de ce jugement à la chambre des Pairs. 

M. de Pontécoulant était employé particulièrement 
à l'instruction de cette fameuse affaire. 

Celui qui commandait les cinq ou six cents hommes 
chargés de nous garder et de nous défendre contre la 
fureur des factieux l'avait assuré que nous pouvions 
être tranquilles, et que nous n'avions rien à craindre. 

Mais le matin même du jugement, il vint le trouver 
et lui dit que les dispositions de sa troupe étaient tel- 
lement alarmantes, qu'il y avait tout à redouter pour 
nous; si nous ne condamnions pas les ministres à mort; 
et qu'il ne pouvait répondre de rien, sinon de mourir 
le premier en nous protégeant. 

Ses paroles étaient si positives, et son air si effrayé 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



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et si effrayant, que M. de Pontécoulant s'occupa, pen- 
dant cette dernière séance, à faire son testament. 

Il est bien honorable pour la Chambre des pairs, 
comme je l'ai dit ailleurs, je crois, que, malgré ces 
terribles menaces et ce péril imminent, il ne se soit 
trouvé que trois votes pour la mort, sur près de cent 
soixante membres présents. 

XLI1I 
LA BARBE ET LE MESSIE 

En voyant la barbe longue et touffue du fils aine du 
duc de Fitz-James, qui était allé lui faire sa cour, 
Charles X s'écria : « Quelle singulière toilette ! Quelle 
mascarade! Est-ce que vous vous êtes fait juif?» 
S'apercevant que son visiteur était quelque peu mor- 
tifié de cette apostrophe, il reprit gaiement, en faisant 
allusion à l'attente des royalistes : « Ah ! oui, parce 
que vous attendez le Messie... n'est-ce pas?» 



XLIV 
LA V.VNITÉ AU MOULIN 

Jusqu'où ne vont pas la prétention et la vanité de 
nos jours ? 

Je ne voyais plus que des chevaux et des mulets 
dans mes moulins que j'ai visités, et autrefois ces 
animaux y étaient fort rares. J'en ai demandé la rai- 
son : on m'a répondu que c'était parce que messieurs 
les garçons meuniers se trouvaient humiliés de mener 
des ânes, et qu'on avait été obligé de remplacer ceux- ci 
par des animaux plus dignes de ces messieurs. 






100 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



XLV 



LE LUXE AU MOYEN AGE 

En quinze ans seulement, de 1136 à 1154, il y 
eut plus de onze cent quinze châteaux bâtis en Angle- 
terre. L'on croit que le luxe s'est extrêmement accru 
depuis cent cinquante ans , c'est une erreur : il était 
plus grand à cette époque qu'on regarde comme à demi 
barbare. 

Au repas de noces du comte de Cornouailles, en 
1245, l'on servit trente mille plats, et, en 1251, 
soixante bœufs furent fournis, par le seul archevêque 
d'York, pour le mariage de Marguerite d'Angleterre 
avec Alexandre, troisième roi d'Ecosse. 

Lorsque Thomas Becket voyageait, il élait suivi d'en- 
viron deux cents cavaliers, écuyers, pages, clercs et 
officiers de sa maison; il élait accompagné de huit 
chariots tirés chacun par cinq forls chevaux, remplis 
de provisions de tout genre, et de douze chevaux de bât, 
portant son argent, sa vaisselle d'or et ses autres bijoux. 

Les fêtes et les habits étaient d'une magnificence 
inconcevable. On vit paraître dans un tournoi mille 
chevaliers vêtus d'une robe uniforme faite de soie qui 
était alors fort chère et fort recherchée, et le lende- 
main, ils se montrèrent avec d'autres vêtements non 
moins riches. 

Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui 
coûta soixante mille marcs d'argent. 

A côté de ce luxe, on trouve une note d'Edouard II 
qui tranche d'une manière remarquable avec ces sottes 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 101 

dépenses: c'est te mémento d'une minime somme de 
cinq schellings, empruntés à son barbier pour jouer 
à croix ou pile. 

Les repas étaient très-soignés et offraient des raffi- 
nements que nous ignorons aujourd'hui, car on y trou- 
vait la recherche trop célèbre de la cuisine romaine. 

Les écrivains actuels et les philosophes du siècle 
passé, remplis d'orgueil et de suffisance, se persua 1 
dent que, grâce à leur esprit et à leurs talents, la 
langue française a pris beaucoup d'extension en Eu- 
rope. Rien n'est moins exact. En Angleterre, par 
exemple, où le français est si peu répandu aujour- 
d'hui, il était autrefois le langage reçu à la cour, à la 
ville et même dans les campagnes : les actes et les lois 
étaient écrits en français. 



XLVI 

LES RÉGICIDES DEPUIS 1789 

Il vient de paraître une brochure de M. l'abbé de 
Pradt qui est fort curieuse. Celte fois il prêche très- 
bien en disant le contraire de ce qu'il a répété sou- 
vent : « La philosophie antireligieuse a perdu sa 
cause, dit-il; la philosophie antiroyaliste aura le même 
sort. On revient au trône comme on est revenu aux 
autels. » 

En Europe, les États qui n'ont eu ni philosophie, 
ni partis, la Prusse, l'Autriche, l'Espagne et d'autres 
encore sont restés vierges de régicides : c'est dans les 
autres surtout, comme chez nous, que surgissent les 
Lacenaire, lesFieschi, lesAlibaud. 



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102 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

L'abbé de Pradt donne ainsi la liste des attentats 
contre les personnes royales depuis 1 789 : 



Gustave IU, roi do Suède 1792 

Louis XVI 1795 

Marie-Antoinette 1793 

Leur fils, le Dauphin 1794 

Madame Elisabeth 1794 

Le duc d'Orléans , 1794 

Paull" < 1805 

Le duc d'Enghien 1804 

Le duc de Ber-y 1820 

Le prince de Condé, 1830 

Murât, roi de Naples 1815 

Sultan Sélim 1806 

Louis XVIII, blessé à Dilligen 1 795 

Bonaparte attaqué par Aréna 1800 

La machine infernale 1804 

Georges, roi d'Angleterre, par le baron de la Salha. . 1815 

Louis-Philippe par Bergeron 1832 

— par Fieschi 1835 

— parAlibaud 1836 

— par Meunier 1838 

— • par Darmès 1840 

DÉTRONEMENTS. 

Pie VI, mort à Valence ... 

Pie VIL. 

La maison d'Espagne. 

La maison de Suède 

Napoléon et toute sa famille 

Charles X et toute sa famille 

Le roi des Pays-Bas 

Le duc Charles de Brunswick 

L'empereur Nicolas à Varsovie . . . - 

MORTS EN EXIL. 

Le prince de Condé . 

Les deux princesses, tantes de Louis XVI 

Les épouses de Louis XVIII et de Charles X. .... 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 103 

XLVII 
LONDRES ET LE CLERGÉ ANGLAIS 

L'accroissement de la ville de Londres est bien re- 
marquable. Elle avait, au commencement du dix- 
huilième siècle, une population à peu près égale à 
celle de Paris, mais cette capitale de l'empire bri- 
tannique est devenue le centré de l'industrie natio- 
nale et du commerce général de la Grande-Bretagne 
avec toutes les parties du monde. La Tamise présente 
une forêt de mâts depuis le port de Londres jusqu'à 
Woolwich : la surface de cette ville couvre cinq lieues 

carrées. 

Le nouveau recensement de 1 834 fait connaître que 
la population actuelle de Londres s'élève à un million 
six cent mille cinquante habitants. 

Les rues et les places publiques de cette métropole 
sont éclairées au gaz. On compte cinquante mille lu- 
mières au gaz hydrogène dans les maisons particu- 
lières. L'éclat de chacune de ces lumières est égal à 
celui de cinq cents chandelles de suif : la préparation 
du gaz destiné à l'éclairage de cette ville nécessite la 
consommation annuelle de cinq cent mille quintaux 
métriques de charbon de terre. 

Les conduits du gaz qui n'ont qu'un demi-pouce de 
diamètre donnent une lumière égale à celle de vingt 
chandelles. La force éclairante de ces conduits est de 
cent chandelles lorsqu'ils ont un pouce de diamètre, 
et de quatre cent vingt chandelles lorsque leur dia- 
mètre est de deux pouces. 






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101 



MEMOIRES DE MON PERE. 



XLVIII 
REVENU COMPARÉ DU CLERGÉ 

DAAS LES ILES BRITANNIQUES ET DANS PLUSIEURS AUTRES PARTIES DU MONDE 

Les dîmes, payées annuellement sur les revenus de 
la terre, au clergé anglican, s'élèvent à 8,975,525 
livres sterling ou 154,555,125 francs; les revenus 
des terres appartenant aux évèchés et aux chapitres 
sont de 18,575,000 francs. Les mines de charbon de 
terre et de fer donnent, au même clergé, un produit 
annuel de 12 millions de francs. On doit ajouter à ces 
sommes considérables 95,502,500 francs, qui pro- 
viennent des dîmes payées par les villes, des sommes 
allouées en sus des dîmes, aux curés et aux desservants 
des paroisses, des allocations destinées aux construc- 
tions et aux réparations des églises et des produits des 
fondations des collèges et des écoles, pour l'éducation 
ecclésiastique s'élevant à un total de 260,010,925 fr. 

Le clergé français reçoit annuellement 20,250,000 
francs pour une population de 55 millions de catho- 
liques. 

Le clergé espagnol possède un revenu de 28 millions 
de francs pour une population de 1 1 «allions d'âmes. 

Le clergé italien, qui dessert 17 millions de catho- 
liques, reçoit du pays 19,500,000 francs par an. 

Le clergé, pour une population dans laquelle les 
catholiques comptent pour 20 millions d'âmes, coûte 
24 millions de francs à l'Autriche. 

La Hollande, dont la population n'est que de 2 mil- 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 105 

lions 500,000 habitants, dépense 4 millions de francs 
par an pour son clergé protestant. 

Le clergé de Belgique, pour 5 millions de catho- 
liques, ne reçoit que 5 millions de francs. 

Le clergé protestant de la Suède reçoit, pour une 
population de 5,400,000 âmes, un revenu annuel de 
près de 6 millions de francs. 

La Russie ne fournit à son clergé grec, pour 54 mil- 
lions de disciples, qu'un revenu annuel de \ 2 ,500,000 
francs; le clergé protestant du même empire coûte 
annuellement 10 millions de francs pour 8 millions 
de personnes appartenant à cette croyance. 

Ce tableau démontre que les clergés protestants 
coûtent, dans les divers pays de l'Europe, en raison 
de leur population, plus que le double, comparative- 
ment aux clergés catholique ou grec, et que le clergé 
anglican occasionne, à lui seul, dans les Iles-Britan- 
niques, une dépense annuelle qui, prise isolément, 
est plus grande que celle qu'occasionnent, en masse, 
tous les clergés de toutes les autres parties de l'Europe, 
ainsi que de l'Amérique. 

On a dit, dans le parlement britannique, que les 
richesses du clergé sont nécessaires pour établir et 
accroître dans le peuple l'esprit religieux et conserver 
la morale évangélique. D'après ce principe, le peuple 
anglais devrait être six fois plus religieux que le 
peuple français, et dix fois plus religieux que le peuple 
russe. 









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MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



XLIX 
DÉTAILS STATISTIQUES 

Je lis dans quelques rapports de plusieurs sociétés 
dont je suis président ou président honoraire, quel- 
ques articles assez intéressants, par exemple que le 
nombre des lois ou ordonnances, depuis quarante-six 
ans, s'élève à 76,758 ; 

25,565 sous l'Assemblée constituante; 

14,418 pendant le Consulat, l'Empire et les Cent- 
Jours; 

54,554 sous Louis XVIII et Charles X ; 

Et enfin 6,425 depuis l'avènement de Louis-Phi- 
lippe I er . 

Les assurances contre l'incendie s'élèvent, en 
France, à 8,500,000 francs, et en Angleterre, à 
14 millions de francs. Pendant l'année 1855, il a été 
publié chez nous 525 ouvrages de philosophie et de 
théologie générale, 105 de jurisprudence, 275 de 
politique, 282 de sciences naturelles ou médicales, 
74 de sciences exactes, 84 sur les beaux-arts, 178 sur 
les arts industriels, 758 sur l'éducation, 290 sur 
l'histoire, 685 de littérature, romans et théâtre, 
299 de poésies, et 216 en langues étrangères. 

Il en résulte 82,288 feuilles typographiques; en les 
multipliant par 1,500, moyenne approximative du 
tirage, on a eu un résultat de 128 millions. 

A Paris seulement, il y a 547 journaux quotidiens, 
hebdomadaires, mensuels et trimestriels. D'après le 
nombre de toutes ces feuilles imprimées, qui con- 
somment 500,000 rames de papier, on composerait, 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 107 

en les ajoutant les unes aux autres, pendant une seule 
année, un immense ruban qui aurait 55,000 lieues 
de longueur, c'est-à-dire plus de trois fois et demi 
le tour de la terre. 

La durée de la vie aux États-Unis est bien moindre 
qu'en France, depuis l'enfance jusqu'à l'âge mûr; 
mais au delà, l'avantage resterait aux Américains. On 
comptait, en 1850, 508 centenaires dans les États de 
l'Union. 

La mortalité dans le Nord et le Sud est plus considé- 
rable que dans les climats tempérés, et dans les villes 
plus que dans les campagnes. 

On vit plus longtemps dans l'état de mariage que 
dans le célibat. Les femmes de vingt-cinq ans qui sont 
mariées, ont à peu près, en moyenne, trente-six ans à 
vivre; celles qui ne le sont pas n'en ont que trente et 
un; _ 70 femmes mariées sur 100 arrivent à cin- 
quante ans, — 52 seulement parmi celles qui ne le 
sont pas. 11 en est de même des hommes : 48 hommes 
dans l'état de mariage arrivent à soixante ans contre 
22 célibataires, — 27 contre 11 à soixante-dix ans, — 
et 9 contre 5 à quatre-vingts. 

La mortalité, sur les vaisseaux négriers, est ef- 
froyable : 5 vaisseaux, partis ensemble d'Afrique pour 
la Havane, avec, chacun, de 200 à 1,000 esclaves, ont 
offert les résultats suivants : 

Le premier avait perdu 162 esclaves pendant la tra- 
versée; le second, 192; le troisième, 408; le qua- 
trième, 600, et, sur le cinquième, tout était mort. 

Malgré tous les efforts, la traite continue toujours ; 
depuis cinq ou six ans, il est parti du seul port de la 
Havane à Cuba, 252 vaisseaux négriers pour la côte 



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108 



MEMOIRES DE MON PERE. 



•l'Afrique; les Anglais, qui tirent parti de tout, en 
ont pris 106. 

Les Américains des Etats-Unis, si amateurs de la 
liberté, favorisent ce honteux trafic et ne veulent pas 
abolir chez eux l'esclavage. 

La consommation de viande est bien plus considé- 
rable chez les Anglais que chez nous : elle est actuel- 
lement, à Londres, de 110,000 bœufs, pesant envi- 
ron 800 livres chacun ; de 50,000 veaux, du poids de 
140 livres à peu près; de 25,000 agneaux et de 
200,000 cochons. 

Dans les vastes plaines, depuis Buénds-Ayres jusqu'à 
l'océan Atlantique, il existe 1 2 millions de bêtes à cornes 
et 5 millions de chevaux, appartenante des particuliers. 

Depuis l'embouchure de l'Orénoque jusqu'au Mara- 
caïbo, on compte environ 1,200,000 bœufs, 180,000 
chevaux et 90,000 mulets, qui errent librement dans 
les vastes plaines de ce pays. Le nombre des chevaux 
sauvages est immense dans la grande vallée du Missis- 
sipi, et principalement dans le pays des Osages. 

L'âne aussi s'est beaucoup multiplié en Amérique. 
Si un cheval égaré tombe au milieu d'un troupeau 
d'ânes sauvages, ceux-ci l'entourent, le mordent et le 
frappent jusqu'à ce qu'ils l'aient tué. Ils se montrent 
cruels à ce point, apparemment parce qu'ils sont ja- 
loux de sa beauté et de sa supériorité; ainsi, l'âne que 
nous croyions si humble, est aussi coupable de vanité. 

Les cochons, les chèvres et les moutons se sont mul- 
tipliés considérablement dans le nouveau monde. Cette 
énorme quantité d'animaux de toute espèce, est le 
produit de quelques couples apportés par les Espa- 
gnols, au seizième siècle. 



MÉMOIRES DE MON PÈUE. 



109 



LA CHINE ET L'ANGLETERRE 



De l'Amérique je passe à la Chine, auprès de la- 
quelle les États européens sont de vraies miniatures. 
Cet empire contient environ 541 millions d'habitants, 
à quoi il faut ajouter une armée permanente de 
1,182,000 hommes pour la Chine et de 1,200,000 
hommes pour la Tartarie. 

Le revenu de la Chine est d'environ 691 millions, 
ou à peu près 2 francs par tète, ce qui est bien moins 
considérable que les impositions de nos États euro- 
péens, moins riches peut-être, moins industrieux et 
sûrement moins étendus. 

Chaque habitant, en France, paye par tête 54 fr. 
Vantez après cela notre civilisation, nos talents admi- 
nistratifs, nos régimes constitutionnels, et, par-dessus 
tout, les gouvernements à bon marché ! 

Le commerce intérieur est, en Chine, si important, 
si considérable, qu'on y fait très-peu de cas du com- 
merce extérieur. Un unique port, celui de Canton, est 
ouvert aux étrangers, et encore sont-ils soumis à mille 
vexations, et même exposés à toute sorte d'humilia- 
tions. 

L'Angleterre est la mieux traitée, c'est-à-dire la 
moins mal traitée. 

Le thé est le grand objet de ce commerce. Elle en 
consomme près de 52 millions de livres, et la con- 
sommation du reste du monde civilisé ne s'élève qu'à 
22 millions. 



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110 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Le thé vert est beaucoup moins sain que le thé noir, 
soit parce qu'il est d'une moindre qualité, soit parce 
que sa préparation est moins soignée, soit parce que 
les Chinois, pour lui rendre l'aspect et la couleur 
qu'il a souvent perdus, l'exposent de nouveau à la 
chaleur et le mêlent avec du bleu de Prusse ou autres 
substances délétères. 

Notre vin de Champagne s'y vend assez favorable- 
ment; mais c'est l'opium surtout qui y est très-re- 
cherché, quoiqu'il y soit et peut-être parce qu'il y 
est prohibé. Il en entre en Chine pour plus de 
70 millions de francs. Sa prohibition est fondée sur 
un principe moral. L'opium produit sur ceux qui en 
font un usage habituel et immodéré une espèce 
d'ivresse qui affaiblit leur intelligence et les conduit à 
l'idiotisme, en abrégeant leur existence. 

Les impôts ont éprouvé, en Angleterre, une aug- 
mentation bien considérable depuis cent vingt ans. 
En 1704, ils étaient de 142 millions de francs; en 
1820, de 1,400,000,000 de francs, mais ils ont été 
beaucoup réduits depuis. 

Georges III, dans les vingt-huit premières années de 
son règne, dépensa 11,251,000,000 de francs, dont 
3,550,000,000 d'emprunt. 

La prospérité de l'Angleterre a été en augmentant, 
ainsi que ses impôts, et les hommes d'État qui, de- 
puis la perte de ses possessions en Amérique, ont sans 
cesse annoncé sa banqueroute, avec le terrible boule- 
versement qui devait en être la suite, se sont complè- 
tement trompés. 

Son commerce est si immense, et ses douanes sont 
si productives (500 millions environ, au lieu de cent 






MÉMOIRES DE MON PÈRE. Hl 

et quelques seulement, chez nous), que ses charges, 
quoique énormes, sont moins pesantes que les nôtres. 

Mais une vraie plaie pour l'Angleterre est la taxe des 
pauvres ; elle s'élève à plus de 200 millions, et si elle 
était aussi forte dans tout le royaume que dans le comté 
de Sussex, elle serait de 25 francs par habitant. A ce 
taux, la France payerait pour cet objet 800 millions. 

Ces secours immenses à domicile favorisent la pa- 
resse et découragent le travail, puisque l'ouvrier de 
toute espèce est sûr, en se donnant la moitié moins de 
peine, d'avoir le même payement, ce qu'il ne gagne 
pas par ses mains lui étant fourni par cette caisse des 
pauvres. L'Angleterre, en 1811, a secouru, on pour- 
rait dire soudoyé, 2,774,094 habitants; en 1821, 
5,591,475; en 1851, 5,914,500. 

La quantité de café entré en Europe pendant l'an- 
née 1855 s'élève à 210,600,000 livres; la plus 
grande quantité est entrée par Hambourg. 



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DEUX SOUFFLETS ET UN TRAPPISTE 

Nous lisons dans ce moment, en famille, un ouvrage 
qui nous intéresse beaucoup : c'est le voyage du trap- 
piste Gérambe à Jérusalem. Ce livre est rempli de dé- 
tails attachants et qu'on ne trouve pas dans les autres 
itinéraires de ce genre. 

On m'a raconté de l'auteur de cet ouvrage une 
anecdote assez piquante. Avant d'être moine, il était 
baron, et avant d'être trappiste, il était chambellan 
de l'empereur d'Autriche. Poussé par le désir de 



112 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

quitter le monde et de finir ses jours dans la relraile, 
il vint trouver le supérieur de la Trappe et lui fit part 
de son projet. 

Celui-ci lui répondit que ce projet était inexécu- 
table ; qu'il fallait, pour le cloître, des vertus et des 
habitudes qu'il ne pouvait avoir acquises dans la haute 
société où il avait vécu. « Jl faut surtout, ajouta-t-il, 
une humilité à toute épreuve. » Gérambe lui répond 
qu'il est prêt à tout, qu'à tout il est préparé. « Je vais 
vous prouver le contraire, » répond le saint abbé, et 
aussitôt il lui applique deux forts soufflets. 

Le fier baron baisse les yeux et ne dit mot. 

Le supérieur, émerveillé autant que touché, lui 
saute au cou et le reçoit dans sa maison, en lui disant 
qu'il est vraiment digne de consacrer sa vie à servir 
Dieu et à louer le Seigneur dans l'humble congréga- 
tion choisie par lui. 

A la révolution de 1850, qui a supprimé les cou- 
vents de cet ordre, le père de Gérambe obtint de faire 
le pèlerinage de Jérusalem, et c'est le récit de ce pè- 
lerinage qui nous inspire tant d'intérêt. Le public par- 
tage cet intérêt, car déjà l'on s'occupe d'une seconde 
édition. 

Le général Bonaparte avait parcouru d'une manière 
un peu moins tranquille une partie de ces contrées. 
Si, devenu empereur, il m'avait fait l'honneur de me 
consulter, je lui aurais conseillé de bien belles choses, 
surtout dans ce pays où ont échoué les formidables 
croisades de l'Europe entière, et les forces, ainsi que la 
prudence, de saint Louis. Au lieu de faire une guerre 
injuste , maladroite et malencontreuse à son ami , 
l'empereur Alexandre, il se serait réuni à lui pour 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 113 

chasser les Turcs, pour délivrer de leur joug la Pales- 
tine, et pour expulser de l'Inde les Anglais, en suivant 
les traces d'Alexandre le Grand. 

Napoléon avait beaucoup de bon sens ; il l'a prouvé 
dans beaucoup de circonstances et par beaucoup de 
mots remarquables. Il disait souvent avec un soupir, 
en songeant à la puissance de la légitimité : « Ah ! 
si j'étais seulement mon petit-tils. » 

Il parlait avec une sérieuse conviction de son pré- 
décesseur Charlemagne et de son oncle Louis XVI. On 
lui faisait un jour compliment sur la forte organisa- 
tion de l'Empire; il répondit : « Je fais du stuc; le 
temps seul peut faire du marbre. » 

Il appréciait tellement les noms historiques que, 
ayant un jour, aux Tuileries, demandé à quelqu'un 
comment il s'appelait, et ce quelqu'un lui ayant ré- 
pondu : Montmorency, il s'inclina en disant : « Je 
vous demande bien pardon. » 



lu 



CORVISART ET NAPOLÉON 



LES DEUX CHARLATANS 



Le docteur Corvisart jouissait d'une grande liberté 
auprès de Napoléon. Entrant un jour dans une salle 
des Tuileries où était l'empereur, au milieu de ses 
courtisans, ce dernier diL en riant à ceux qui l'en- 
touraient : a Voilà le plus grand charlatan de l'Em- 
pire. — Sauf une exception, reprit le médecin en 
riant aussi. — C'est vrai, s'écria gaiement Napoléon, 



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114 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



je passe encore avant lui; mais c'est une nécessite et 
presque une obligation. Le charlatanisme est encore 
plus utile en gouvernement qu'en médecine. » 



lui 



LES TAXES EN ANGLETERRE 

J'ai déjà parlé des impositions énormes de l'Angle- 
terre En 1605, elles n'étaient que de 15 millions de 
francs, et maintenant elles s'élèvent à 1,178,000,000 
sans compter les frais de perception, qui sont de 100 
à 1 50 millions de francs, les taxes sur les pauvres, qui 
sont de plus de 200 millions, et celles pour l'entretien 
des routes, des établissements publics et des paroisses, 
qui sont considérables. 

J'en parle de nouveau pour avoir l'occasion de rap- 
porter un passage du discours de lord Brongham, 
orateur renommé : 

« Nous payons des taxes sur tout ce qui entre dans 
la bouche, couvre le dos ou est placé sous nos pieds ; 
des taxes sur tout ce qui est agréable à voir, à en- 
tendre, à sentir, à goûter; des taxes sur tout ce qui 
est sur terre, sous l'eau ou sous terre; sur tout ce qui 
vient de l'étranger ou qui croît chez nous ; des taxes 
sur les matières brutes; des taxes sur la valeur qui 
leur est donnée par l'industrie de l'homme; des taxes 
sur les sauces qui provoquent notre appétit et les 
drogues qui nous rendent la santé, sur l'hermine qui 
couvre le juge et la corde qui étrangle le criminel, sur 
le bouquet de la mariée et sur les clous de cuivre du 
cercueil. Au lit, debout, au levant, au couchant, il 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 115 

faut payer, toujours payer... L'écolier fouette sa toupie 
taxée; l'imberbe conduit son cheval taxé, avec une 
bride taxée, sur une route taxée. L'Anglais à l'agonie, 
versant une médecine, qui a coûté sept pour cent, 
dans une cuiller qu'il a payée quinze pour cent, se 
rejette sur un lit d'indienne qui a payé vingt-deux 
pour cent; il fait son testament sur un papier timbré 
qui coûte huit livres sterling, et il expire dans les 
bras d'un apothicaire qui a payé cent livres pour avoir 
le droit de le faire mourir. Ses propriétés sont taxées 
de deux à dix pour cent ; on exige des droits énormes 
pour l'enterrement dans le cimetière. Ses vertus sont 
transmises à la postérité sur un marbre taxé, et c'est 
seulement lorsqu'il est réuni à ses ancêtres qu'enfin il 
ne paye plus de taxes. » 

Les taxes étaient un peu moins considérables chez 
les anciens, et les fêtes qu'on donnait au peuple 
étaient plus multipliées et plus magnifiques, sans être 
bien satisfaisantes. Au lieu des tristes boxeurs ou des 
combats de coqs qu'on voit dans le riche pays dont je 
parlais plus haut, il y avait d'immenses combats de 
lions, d'éléphants, et même, hélas! de gladiateurs. 

Sous le clément Trajan, dix mille de ces derniers 
s'égorgèrent pour le plaisir de ces Romains si vantés. 
Cinq cents lions et dix-huit éléphants furent mis à 
mort sous Pompée, et le prince que j'ai cité précé- 
demment porta la magnificence jusqu'à faire com- 
battre onze mille animaux de même espèce. 

L'Angleterre offre un phénomène singulier pour la 
durée de la vie humaine. 

Au commencement de ce siècle, un tiers de la popu- 
ation laborieuse du pays était employée à des travaux 












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11(J MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

industriels, et deux tiers à des travaux agricoles. Cette 
proportion est maintenant exacte en sens inverse. La 
mortalité aurait dû augmenter beaucoup par des tra- 
vaux peu sains, et elle a beaucoup diminué. De 1700 
à 1780, elle était de 1 sur 57; de 1810 à 1820, elle 
n'a plus été que de 1 sur 60. Ce résultat est dû à des 
habitudes de vie plus régulières et plus commodes, 
ainsi qu'aux progrès des sciences médicales et autres. 



LIV 



LES INDES ANGLAISES 



Je viens de lire des détails sur ces colonies, qui 
m'ont paru fort intéressants. 
En voici un extrait : 

« Le domaine direct de la Compagnie anglaise des 
Indes est évalué à 70,000 lieues carrées, contenant 
80 millions de sujets. Si l'on y ajoute les territoires 
qui, sans être directement possédés par la Compagnie, 
se trouvent dans sa dépendance, la superficie de l'en- 
semble dépasserait 140,000 lieues carrées. 

L'origine de cette immense possession remonte à 
l'année 1698, époque où la Compagnie des marchands 
anglais trafiquant aux Indes orientales acheta d'un 
nabab du pays, moyennant une rente de 1 , 1 00 roupies, 
un terrain, situé sur la rive orientale du Gange, de trois 
milles de longueur sur un mille de largeur. Cet es- 
pace de terre, qui renfermait alors trois misérables 
petits villages, est l'emplacement qu'occupe aujour- 
d'hui la ville de Calcutta, peuplée de 600,000 habi- 
tants. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 117 

C'est de ce point, devenu leur principal comptoir, 
que les marchands de Londres sont partis pour con- 
quérir l'Inde entière en moins d'un siècle et demi. 
Quiconque a lu l'histoire de leurs conquêtes succes- 
sives sait par quel moyen elles furent préparées et 
exécutées. 

Burke appelait celte histoire la page noire de la na- 
tion anglaise. « Il n'y a pas eu dans l'Inde, dit-il, un 
seul État, un seul souverain, un seul prince, mis en 
contact avec la Compagnie, qu'elle n'ait trahi ou 
vendu; pas un seul traité conclu avec elle, qu'elle n'ait 
rompu à la première occasion; pas un indigène qui 
lui ait accordé sa confiance sans être ruiné par elle. 
Cette Compagnie n'a jamais obtenu un succès sans 
mériter et acquérir l'exécration du pays et l'horreur 
de l'humanité. » 

Pour donner une idée de la conduite atroce des 
Anglais envers un peuple tout à fait inoffensif, je vais 
citer quelques fragments de lettres d'un militaire bien 
connu . 

« Mes soldats sont pleins d'ardeur; ils ont les poches 
pleines d'or, fruit du pillage 

« Le colonel Montrésor a été bien heureux à 

Buhlon. 11 a battu, incendié, saccagé et détruit tout 
le pays » 

Dans un autre endroit, il « recommande de tailler 
en pièces et de chasser comme des bêtes fauves tous 
les naturels du pays » 

Il ajoutait : « J'ai pris le bagage de Don-Diah et 
j'ai jeté dans la rivière de Malqunba cinq mille per- 
sonnes qui s'y sont noyées. » 

Ce guerrier qui, marchant sur les traces d'Attila et 



■i 



I 



■ 



118 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



de Gengiskan, faisait chasser, tailler en pièces et noyer 
des populations entières les plus policées et les plus 

tranquilles du monde, c'était le fameux duc de 

Wellington, autrefois colonel de Wellesley. 

Il me paraît difficile d'avoir une grande confiance 
dans un peuple qui compte son intérêt pour tout, et 
pour rien, l'humanité, la justice, la probité, la mo- 
rale et la religion. 

Malheur au peuple qui a cette nation pour ennemie, 
et malheur bien plus grand à celui qui, comme nous, 
l'a pour amie! 



LV 



LETTRES VENDÉENNES 



On vient de me lire un article des Lettres vendéennes 
qui s'exprime ainsi : 

« Partout où il y avait des dangers à courir, du dé- 
vouement à montrer, de la gloire à gagner, il se 

trouvait des la Rochefoucauld Beaucoup d'entre 

eux, hommes ou femmes, ont péri dans la Vendée. 

« Dans la cabane du pauvre Vendéen, le nom de la 
Rochefoucauld, du duc de Doudeauville est souvent 
béni. Il était devenu le dispensateur des grâces et des 
bienfaits qui découlaient sans cesse du cœur de nos 
Bourbons. Souvent d'honorables misères ont eu re- 
cours à lui; souvent, presque toujours, elles ont été 
consolées et secourues à sa recommandation. Dans un 
moment où tout ce qui a du pouvoir est en butte à 
l'envie et à la calomnie, le duc de Doudeauville n'a 
reçu que des bénédictions Je m'arrête J'ai été 






MÉMOIRES DE MON PÈRE. 119 

obligé par lui, je dois arrêter l'essor de mes louanges; 
mais j'ai dû le nommer pour le bénir. 

« Je me reprocherai de n'avoir pas cité le nom de 
madame la comtesse de la Rochefoucauld parmi ceux 
de tous les martyrs de la Vendée. Pendant que son 
mari était à l'armée de Condé, aussi belle que jeune, 
elle suivit, avec un courage remarquable, les armées 
vendéennes. 

« Elle fut prise et mourut sur l'écliafaud avec tant 
de calme, qu'on entendit le peuple répéter sur son 
passage : « Elle est aussi courageuse que belle. » Six 
demoiselles de la Rochefoucauld, tantes et sœurs de 
son mari, montrèrent la même énergie. Cinq furent 
massacrées dans la Vendée ou noyées à Nantes; une 
seule survécut. Une autre sauva son père dans la forêt 
.d'Aisne où il allait mourir de faim. Elle alla sans 
hésiter, en se dévouant à une mort qui paraissait cer- 
taine, demander pour lui du pain à un soldat répu- 
blicain. Non-seulement il lui en donna, mais il par- 
vint à sauver son père ainsi qu'elle. . . » 



LVI 



AUTRES LETTRES 



Je viens de lire dans la Gazette de France une 
lettre bien louchante de mon fils au sujet de ma ma- 
ladie. Elle est remplie d'illusions dictées par sa ten- 
dresse, mais qui font honneur à son cœur. 

Je me plais à la transcrire ici. 






120 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



Hontmirail, ce 11 aoùl 1840. 



« Monsieur, 






« Les nouvelles que j'ai reçues de mon excellent, 
de mon vénérable père, ont hâté mon retour des 
Pyrénées. Ceux qui savent combien je l'aime com- 
prendront tout ce que j'ai dû souffrir en retrouvant, 
couché sur son lit qu'il ne peut plus quitter sans per- 
dre connaissance, cet homme de bien, ce citoyen par- 
fait, ce Français ami de son pays, loyal à l'ancienne 
manière. Sublime et résigné au milieu de ses cruelles 
souffrances, pas un murmure ne lui échappe, et l'éga- 
lité, l'affabilité de son caractère, n'en sont pas un seul 
instant altérées. 

« Mon bon père trouve dans la religion ces adou- 
cissements et cette force d'âme qu'elle seule peut 
donner. 

« Sera-t-il permis à un fils profondément affligé de 
l'état dans lequel il retrouve le meilleur et le plus 
respectable des hommes, de conjurer tous ceux que ce 
bon père a obligés, de joindre leurs prières à celles de 
sa famille, pour obtenir du ciel le retour d'une santé 
si précieuse, et la force dont il a besoin pour supporter, 
avec la même égalité d'âme, d'aussi longues et d'aussi 
pénibles souffrances. 

« Puissent les vœux qui s'élèvent vers le Tout- 
Puissant de toutes les parties de la France, puissent 
ces vœux fléchir le ciel et nous obtenir de lui le re- 
tour d'une santé si précieuse! Si ma demande, mon- 
sieur, ne vous paraît pas indiscrète, je vous prie de 
rendre ma lettre publique. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 121 

« Je serai profondement reconnaissant envers ceux 
des autres journaux qui voudraient bien la repro- 
duire. Il s'en trouvera, je l'espère. La souffrance n'a 
point d'opinion, et mon vertueux père, quand il a 
trouvé l'occasion d'obliger quelqu'un, n'a jamais songé 
à lui demander la sienne. 
« Recevez, etc. 

Le vicomte de la Rochefoucauld. 



Je viens, moi aussi, de faire paraître dans les jour- 
naux une lettre que je vais reproduire ici. Il est pro- 
bable que ce sera mon dernier écrit, ma dernière 
action politique. Bien que cette lettre soit remplie de 
sentiments très-opposés à ceux du Constitutionnel, je 
l'ai vue paraître dans ce journal, accompagnée des 
phrases suivantes : 

« Nous disions hier que la portion la plus éclairée 
et la plus notable de l'opinion légitimiste envisageait 
au point de vue national les circonstances présentes, 
et condamnait hautement tout ce qui pourrait ressem- 
bler à une manœuvre de parti. Nos paroles reçoivent 
une solennelle confirmation dans la lettre suivante, 
publiée par M. le duc de Doudeauville. Cette lettre 
ajoutera encore à la haute estime que la France en- 
tière a vouée au noble duc 1 . » 




« Montmirail, 20 aoùtl8i0. 

« Monsieur, 

« Désirant toujours être bien connu de mes compa- 
triotes si bienveillants pour moi, je me permets, dans 

1 Constitutionnel du 22 août 1840. 






122 MÉMOIRES DE MON PERE. 

les circonstances difficiles où nous nous trouvons, 
cette profession de foi ou plutôt ce testament politique 
qui ne sera peut-être pas sans utilité. Il prouvera que 
toute nuance d'opinion s'efface en France, lorsqu'il 
s'agit d'honneur et de patrie ; il montrera aussi ce 
que sont réellement les royalistes si souvent méconnus 
et calomniés; il contribuera peut-être aussi à empê- 
cher la guerre, en faisant voir aux souverains étran- 
gers combien le sentiment national a encore chez nous 
de racines, et quelles seraient les ressources du pays 
en cas d'attaque, chacun, je le pense, étant comme 
moi disposé aux plus grands sacrifices pour repousser 
toute injuste agression. 

« J'ai été royaliste depuis que j'existe; je le serai 
jusqu'à ma mort, mais ce sentiment a toujours été 
chez moi la conséquence d'un vif amour pour la 
patrie. 

« En 1 792 , je quittai les Autrichiens et les Prussiens, 
en voyant qu'ils voulaient envahir mon pays au lieu 
de le secourir. 

« Pendant le règne de Napoléon, j'ai été plus en- 
thousiaste qu'aucun autre de ses victoires; et pourtant, 
n'ayant, comme on veut bien le reconnaître, d'autre 
ambition que celle de faire le bien, je n'acceptai que 
la place de membre du conseil général de mon dépar- 
tement, place que j'ai toujours occupée depuis cette 
époque. 

« En 1827, je donnai à l'instant ma démission de 
la place la plus enviée pour tâcher d'empêcher la 
dissolution, aussi injuste que fausse, de la garde na- 
tionale. 

aEn 1828 ou 1829, je conseillai à Charles X de 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 123 

nommer un ministère sage, à la tête duquel eût été 
M. Casimir Périer. 

«Il y a quatre ou cinq ans, dans la seule lettre que 
j'écrivis à ce bon roi pour lui faire connaître la vé- 
rité, je lui mandais : « Sire, j'ignore les vues de la 
«Providence sur votre auguste petit-fils; il ne peut 
« régner ni par les étrangers, ni par les conspirations, 
« mais par l'opinion seule. » On devine si je pense de 

même. 

« Ces sentiments exempts d'intrigues, et, je l'espère, 
vraiment français, sont ceux de beaucoup de mes 
semblables, nommément de tous ceux qui m'entou- 
rent. 

« Pour les montrer autrement que par des phrases, 
j'offre, malgré les pesantes charges de quatre géné- 
rations, dix mille francs pour la guerre générale, si 
malheureusement ejle a lieu d'ici à un an; plus tard, 
vraisemblablement, je ne serai plus. 

« Je me flatte d'être assez connu pour qu'on ne se 
méprenne pas sur les intentions d'un vieux royaliste, 
toujours ami de son pays. 

« Je fais des vœux ardents pour la paix ; elle est 
aussi désirable pour l'Europe que pour la France, car 
qui peut prévoir le terrible embrasement que pro- 
duirait la première étincelle ? 

«J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble 
et très-obéissant serviteur. 

DUC DE DOUDE AU VILLE. . 



124 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



ESQUISSES STATISTIQUES ET HISTORIQUES 

PAR COMMU.NE 

SUR LE CANTON DE MONTMIRAIL (MARNE) 









Archéologie. — La commission centrale d'archéo- 
logie a classé parmi les monuments religieux remar- 
quables les églises de Montmira.il, de Rieux et de 
Verdois. 

BERGÈRES-SOUS-MONTMIRAIL (450 habitants en 1840). 

État ancien. — Bergères était de la généralité de 
Champagne, et ressorlisçait de l'élection de Sézanne. 
On y comptait quarante-huit feux en 1720, et il exis- 
tait sur son territoire une chapelle sous l'invocation 
de saint Jean, et une ancienne fortification à Bout-à- 
vent. 

Histoire. — Barthélémy et Collard frères, seigneurs 
de Bergères, dotèrent en 1223 le couvent de la Grâce. 
Vers 1550, la famille de Soisy, seigneurs de Soigny, 
l'étaient aussi de Bergères, au moins en partie, car 
Charles de Soisy, marié à Jeanne de Rouillier, et père 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 125 

d'Alexandre de Soisy, seigneur de Soigny, est qualifié 
seigneur des Granges, des Bordes et Bergères. — En 
1663, Claude de Narbonne, baron de Mareuil, cheva- 
lier de l'ordre du roi, marié à Éléonore de la Bivière, 
était seigneur de Bergères, Corfélix et Boissy-le-Bepos; 
c'est lui qui, en compensation de certains droits d'usage 
auxquels la commune renonça, fit reconstruire l'église 
et le pont. L'église fut rebâtie sur un plan plus res- 
treint, parce qu'une maladie contagieuse avait beau- 
coup 'diminué la population. Charles de Valois, fils 
naturel de Charles IX et de Marie Touchet, connu sous 
le nom de comte d'Auvergne et de duc d'Angoulème, 
étant veuf de Charlotte de Montmorency, épousa 
à soixante-dix-sept ans mademoiselle de Narbonne, 
qui n'en avait que vingt-trois; aussi elle le perdit 
après sis ans de mariage; sa viduité dura soixante-trois 
ans, qu'elle passa en grande partie au château de Ma- 
reuil, près Orbais. En 1661, elle fut choisie par le 
roi pour accompagner en Italie la jeune duchesse de 
Florence ; elle mourut au château de Montforl, le 
10 août 1715. Charles de Valois a joué un rôle assez 
grand dans l'histoire pour que nous en disions ici 
quelques mots : il est né à Fayct, en Dauphiné, en 
1575; il fut d'abord destiné à la religion de Malte, et 
il a été en effet grand prieur de France en 1586. Il 
fut un des premiers seigneurs qui, après la mort de 
Henri III, s'empressèrent de reconnaître Henri IV pour 
son successeur. 11 quilta l'ordre de Malte pour épouser 
Charlotte de Montmorency. Sa position élevée, son 
esprit vif, son caractère entreprenant le rendirent un 
homme précieux pour les mécontents, qui parvinrent 
à le circonvenir et à l'entraîner dans leurs intrigues 






■■ 






126 



MEMOIRES DE MON PÈRE. 






.h' I 



séditieuses. Henri IV voulut l'éloigner, et lui proposa 
de voyager en Asie pendant trois ans, pour y étudier 
les monuments de l'Orient. Celte mission devait con- 
venir à un prince qui avait aimé la lecture avec pas- 
sion et qui avait l'esprit très-cultivé. Cependant il re- 
fusa, fut arrêté, conduit à la Bastille, et jugé par le 
parlement, qui le condamna, par arrêt du 1 er fé- 
vrier 1605, à perdre la vie. Sa sœur utérine, la mar- 
quise de Verneuil, obtint du roi que sa peine fût 
commuée en une prison perpétuelle. Charles trouva 
dans son goût pour les lettres quelques adoucisse- 
ments à son triste sort; enfin, après douze ans de cap- 
tivité, Henri IV et Marguerite de Valois étant morts, 
il fut tiré de prison par la reine Marie de Médicis, qui 
se l'attacha, et l'employa utilement contre les partis 
qui cabalaient contre son autorité. Il justifia sa con- 
fiance; il obtint d'elle le gouvernement de Paris et de 
l'Ile-de-France : en 1620, il quitta le titre de comte 
d'Auvergne pour celui de duc d'Angoulême. Il se dis- 
tingua à la bataille d'Arqués, aux journées d'Ivry et 
de Fontaine-Française, et commanda en chef la pre- 
mière des trois armées que Louis XIII mit sur pied 
contre les rebelles. Il donna des marques de valeur et 
d'habileté dans les guerres de Languedoc, de Lorraine, 
de Flandre : il mourut en 1650; il n'eut pas d'en- 
fants de son mariage avec mademoiselle de Nar- 
bonne, mais il avait eu du premier trois fils; il eut 
en outre deux filles naturelles. L'aîné de ses fils, 
Henri de Valois, comte de Lauraguais, vécut en dé- 
mence, incapable de tout emploi; Louis, le second, 
avait été destiné à l'épiscopat et désigné pour l'évêché 
d'Agde. Il y avait dix ans qu'il portait l'habit ecclé- 



MÉMOIRES DE MON PIRE. 127 

siastique, lorsque son frère le cadet, François de Va- 
lois, mourut à Pézenas en 1622; alors, au lieu d'en- 
trer dans les ordres, il reçut en commande l'abbaye de 
la Victoire, qu'il résigna pour épouser Henriette de la 
Guiche. Il prit, lors de son mariage, les qualités de 
comte d'Aletz, baron de Coucy et de Folembray, sei- 
gneur de Sézanne, etc. Bientôt son père obtint .pour 
lui la survivance du duché d'Angoulème et du comté 
de Ponthieu : de Son mariage il eut aussj trois fils, 
qui tous moururent en bas âge, et une fille qui de- 
vint folle après avoir épousé le duc de Joyeuse. Ce- 
pendant il laissait encore deux enfants naturels, An- 
toine de Valois, surnommé le chevalier d'Angoulème, 
lequel mourut à cinquante-deux ans, l'année même 
de sa légitimation, et effaça par sa mort la dernière 
trace de cette race des Valois qui semble avoir attiré 
sur elle une juste réprobation. 

De la maison de Narbonne, Bergères passa à diffé- 
rents propriétaires successifs, notamment à M. de 
Persan, puis à Etienne Guérard, à son gendre M. de 
Malleville, qui compromit sa fortune dans ses entre- 
prises de verrerie; et enfin, par acquisition, à M. le 
comte Lefebvre de Plainval, dont la famille l'habile 
encore aujourd'hui. 

Bergères avait sur son territoire plusieurs fiefs, no- 
tamment le Moulin-Henri, qu'habitait Charles de Soisy 
en 1599, et après lui, en 1629, Claude de Bouvent, et 
les Bordes, dont la seigneurie appartint successive- 
ment à la famille de Soisy, de Narbonne, de Saluées. 



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MEMOIRES DE MON PÈRE. 




BOISSY (295 habitants en 1846). 

Etat ancien. — Généralité de Champagne, élection 
de Sézanne; on comptait soixante-six feux en 1720. 

Histoire. — En 1158, les arbitres des évoques de 
Troy.es et de Soissons traçaient à Fontaine-Aubron, 
hameau de cette paroisse, les limites des deux dio- 
cèses. Bois,sy était le siège d'un bailliage ressortissant 
du Châtelet de Paris; et les officiers, dont la juridiction 
s'étendait sur Corfélix, recevaient leurs commissions 
de l'abbesse et des religieuses de Farmoutier,' dames 
en partie de Boissy. 

En 1530, Robert de Ravignan, demeurant à Ver- 
gine, près Saint-Florentin, fut assassiné sans doute sur 
le territoire de cette juridiction, car sur la requête 
de son beau-père Gignon le Thierrivot et de Jean de 
Troyes, seigneur de Hautefeuille, son oncle, maître 
Morice, seigneur de Boissy-le-Repos, pour les dames 
de Farmoutier, informa contre le nommé Devisus, 
archer de la bande de M. le maréchal de la Marche. 

En 1599, la haute Vaucelle était habitée par Henri 
de Saluées, de cette ancienne famille de Savoie qui 
posséda les seigneuries de Marchais, près Montmirail, 
et des Bordes, en la paroisse de Bergères. 



CHABXEVIUE (400 habitants en 1840). 

État ancien. — Généralité de Champagne, élection 
de Sézanne. Charleville comptait en 1720 soixante-six 
feux. Des caves et des puits que l'on découvre en 
creusant la terre donnent à penser que ce village a 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 129 

été autrefois plus considérable. On y montre une ferme 
qui paraît avoir été un ancien couvent. 

Histoire. — Le baron Daru, un des fils du labo- 
rieux ministre de l'Empire, et propriétaire actuel du 
domaine le Clos-le-Roy, a fait édifier un joli pavillon 
qu'il habite. 

Ce domaine fut, en 1775, la demeure d'Adolphe 
Largentier, né à Troyes, qui, s'élant rendu adjudi- 
cataire des fermes du roi sous Henri IV, amassa une 
opulente fortune. 11 lit bâtir le magnifique château 
de Cbapclaine, incendié peu de temps après sa con- 
struction. 

En 1670, Martin deBoubers, seigneur d'Antilly, de 
la famille des seigneurs de Rieux et de Doussigny, 
habitait Charleville. 




CORFÉLIX (251 habitants en 1846). 

État ancien. — Mêmes généralités et élections que 
Charleville. En 1720, on comptait quarante-trois feux 
à Corfélix. 

Histoire. — Les clames de Farmoulier y avaient 
juridiction comme à Boissy-le-Rcpos, et partageaient 
également les droits de la seigneurie avec le baron de 
Mareuil, qui se qualifiait seigneur de Boissy-le-Repos, 
Corfélix et Bergères, ainsi qu'on le voit dans une sen- 
tence du 21 mars 1002, au profit de Charles de Nar- 
bonne, baron de Mareuil. 

La ferme de Saint-Brisson fut un lief qui donna 
son nom à une famille autrefois bien connue en Cham- 
pagne. Au quinzième siècle, Robine de Saint-Brisson, 
fille de Geoffroy de Saint-Brisson et de Jeanne de Mor- 







130 MÉMOIRES DE MON PÈBE. 

nay, s'allia en premières noces à Robert d'Estouville, 
et en secondes noces à ce Pierre de Mornay qui sa- 
crifia sa fortune au service du duc d'Orléans contre 
la maison de Bourgogne, et qui en fut récompensé 
par le gouvernement du duché d'Orléans, dont il fut 
honoré en 1401 . 

CORROBERT (275 habitants on 1846). 

Etat ancien. — Corrobert, qui ne comptait que 
trois feux en 1720, était de la généralité de Soissons, 
et dépendait de l'élection de Château-Thierry. 

Histoire. — Vers la fin du dix-septième siècle, nous 
trouvons à Corrobert ou Corribert, élection de Châ- 
teau-Thierry, Olivier de Pompery, de cette famille des 
seigneurs de Lozet qui; le siècle suivant, habitait le 
château des Marais, dans la vallée du Morin, près 
Mon tmi rail, et Jean du Grafs, seigneur du mont Saint- 
Père. Est-ce bien le Corrobert, près Montmirail ? Nous 
observerons seulement que Corribert, dans le canton 
de Montmox, était de l'élection d'Épernay, et que vers 
la même époque Daniel Guillaume, sieur de la Plante 
et de Courcelles, y habitait le fief de Courcelles, an- 
cienne forteresse qui avait dépendu du domaine de 
Mareuil. 



COURBETAUT (240 habitants en 1840). 

Etat ancien. — Courbetaut ou cour Bertrand-sous- 
Montmirail, comme on le lit dans un titre de 1265, 
faisait partie de la généralité de Champagne, élec- 
tion de Sézanne; on y comptait cinquante-huit feux 
en 1720. 



MÉMOIRES DE MON PERE. 131 

Quelques fondations, à l'entrée de la forêt de Beau- 
mont, font penser que l'ancien couvent, de la Grâce 
était environné d'habitations aujourd'hui détruites., 
qu'un couvent de religieux existait en dehors de celui 
des religieuses, comme c'était primitivement d'usage. 

La tradition enseigne qu'un petit moulin à blé, qui 
se trouve peu éloigné de la Grâce, était originaire- 
ment un moulin à fouler les draps, dont il existait à 
Montmirail une fabrique importante; mais que cette 
industrie, lors des guerres de religion, fut trans- 
portée à Sedan, sans doute parce qu'une partie des 
ouvriers appartenait à la religion réformée. 

Histoire. — Notre-Dame de la Grâce était un an- 
cien couvent de religieuses de Cîleaux, converti plus 
tard en simple prieuré, qui fut, lors de la Révolution, 
acheté par Louis Brochot, receveur du prieuré; ce 
n'est plus aujourd'hui qu'une ferme du domaine de 
Bergères, appartenant à la famille Lefebvre de Plain- 
val. Il fut fondé au commencement du treizième 
siècle et doté par Jean, comte de Chartres, Mathieu de 
Montmirail, Guidon deNeuilli, Enguerrand deCoucy, 
Benoît de Noyers, et par Barthélémy et Collard frères, 
seigneurs de Bergères; le sire Erard et la femme de 
Philippe de Méringes donnèrent une rente sur le 
moulin de Méringes. Béné de Saint-Quentin, chantre 
de Saint-Étienne, donna une maison à l'abljcsse. Cette 
fondation fut confirmée par Bobert, évoque de Troyes, 
par le comte Thibault de Champagne, et par les papes 
Nicolas et Grégoire. Enfin, en mars 1265, Jean de 
Châteauvilain vendit aux religieuses de la Grâce une 
terre qu'il possédait à la cour Bertrand (Courbetaut) 
sous Montmirail. 



::J*i 






■ 






152 



MÉMOIRES DE MON PERE. 



Biographie. — Engermer, savant helléniste, est né 
à Courbetaut en 1225; il fut nommé lecteur de Con- 
stanlinople, place très-distinguée alors. Il écrivit, lors 
de la translation des reliques de sainte Hélène de Co- 
rinthe à Troyes, l'histoire de cette sainte, en l'ornant 
de tant de légendes et rapports merveilleux que la 
Sorbonne crut devoir le mettre à l'index en 1718. 



FROMENTIÈRES (575 habitants en 1848). 

Etat ancien. — Fromentières, qui paraît avoir tiré 
son nom de son propre sol (le froment y était d'une 
qualité remarquable), comptait en 1720 soixante et 
onze feux et dépendait de l'élection de Chàlons. 

Histoire. — Nous y trouvons, en 1 720, comme sei- 
gneurs : 1° messire Largentier, de cette famille dont 
il a été question à l'article deCharleville; 2° le com- 
mandeur; 5° mademoiselle de Cormiers. 

En 1798, l'abbé Aubert, curé de Fromentières, fut 
enlevé de sa paroisse, ainsi que le curé de Léchelle et 
celui de Maclaunay ; les deux premiers furent déportés 
à Cayenne. L'abbé Aubert a écrit de son voyage une 
relation pleine d'intérêt. 




JANVILLERS (190 habitants en 1846). 

Etat ancien. — De la généralité de Soissons et de 
l'élection de Château-Thierry ; Janvillers comptait 
trente-deux feux en 1720. 

Histoire. — Le 27 mai 1609, Nicolas de Soisy, sei- 
gneur des Marets, et Charles de Soisy, sieur des 
Granges, firent reconnaître leur noblesse par les habi- 



MÉMOIRES DE MON PERE. 135 

tants de Bergères et Janvillers, ce qui prouve qu'ils 
avaient des propriétés à Janvillers, et qu'ils y récla- 
maient l'exemption des tailles. 

En 16*28, Jacques de Boubers, seigneur de Bieux, 
épousa Louise de Condé, fille de Jean de Condé, sei- 
gneur de Janvillers, et de Anne de Gallois : ce jeune 
de Condé se remaria en secondes noces à Françoise de 
Leharée, veuve de Boubers, belle-mère de sa fille. 

En 1682, François Boucet, demeurant à Margny, 
se qualifiait seigneur de Janvillers, mais sans doute 
pour partie, car Janvillers était alors habité par 
Charles de Goulard, sieur de Yilleray. 

Enfin, messire Louis du Vezier, sieur de Vaucour- 
tois, demeurant à Artillot, paroisse de Neuvy, est qua- 
lifié, dans un acte de 1752, seigneur d' Artillot, Jan- 
villers et Margny. 



LA VILLENEUVE-LEZ-C1IARLEVILI.E [263 habitants en 1846). 

État ancien. — Généralité de Champagne, élection 
de Sézanne; en 1720, on y comptait trente- neuf feux. 

Histoire. — Le château de Chaplon, aujourd'hui à 
la famille de la Briffe, était auparavant a celle de Cham- 
pagne et plus anciennement à celle de Geps. François 
de Geps, seigneur de Flavigny, Prix et Chapton, 
épousa, en 1661, Madeleine-Louise de Saint-Yon, fille 
de messire Hiéronne de Saint-Yon, seigneur du parc 
de Laschy, maître d'hôtel ordinaire du roi. La famille 
de la Briffe devint propriétaire de Chapton, par le 
mariage de M. le comte de la Briffe avec une demoi- 
selle Champagne, héritière des biens de cette maison. 



154 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 



J 



LE CAULT (CGO haUunts eu 184G), 

Etat ancien. — Généralité de Champagne; élection 
de Sézanne. Le Ganlt comptait cinquante-cinq feux 
en 1 720. 

Edifices. — La Maison-Dieu, ancien bâtiment dé- 
truit appelé aussi la tour de la Reine ou de la com- 
tesse Blanche, ou la tour du Recoude. Les murs en 
étaient fort épais : il en reste encore quelques ruines. 
Cette tour dépendait du domaine d'Esternay ou de 
Pleurs; elle était elle-même le chef-lieu d'une sei- 
gneurie d'où Soigny relevait ; elle fut aliénée, ainsi 
que les terres qui en dépendaient, moyennant des 
rentes dont quelques-unes se payent encore. Un sou- 
terrain qui a son entrée dans le bois de Garlande 
conduit au château deLaschy. On l'appelle la chaussée 
de la Reine ou de la comtesse Rlanche. L'édise est 
fort ancienne; on remarque sur les vitraux des fleurs 
de lis et une reine à genoux devant des prélats. Les 
armes du Dauphin, ainsi que les armes de France, 
sont sculptées dans une des chapelles. 

Histoire. — Une grande partie de la forêt du 
Gault fut donnée, en 1394, par le roi de Navarre, 
comte de Champagne, à l'abbaye de Notre-Dame du 
Reclus. La seigneurie, pour ce qui ne fut pas du 
domaine de Sézanne, paraît avoir dépendu d'Esternay, 
et a ainsi appartenu au maréchal Fabertetà la maison 
de Caylus. Sous la Restauration, madame la marquise 
d'Aurillac, en sa qualité d'ancienne dame d'Esternay, 
obtint en justice la restitution d'une partie considé- 
rable de tailles dans la forêt . 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 155 

Le Gault comptait plusieurs fiefs sur son territoire : 
Désiré, le Recoude, Montvinot. . 

André du Val, archer de la garde du seigneur de 
Désiré, épousa, en 1508, Damienne de Soubsmar- 
monl : il en eut deux fils qui obtinrent, en 1557, des 
lettres patentes portant privilège de prendre dans la 
forêt du Gault du bois pour bâtir, ainsi qu'en avait 
usé André du Val, leur père; en 1599, Abraham et 
François, fils de Charles du Val, seigneur de Désiré, 
et de demoiselle Marie de Troyes, furent soumis à une 
enquête, d'où il résulta qu'ils avaient fait le service 
du roi en toutes occasions, et que même dans les der- 
niers temps ils étaient montés à cheval, avec équipage 
digne de leur qualité. La postérité d'Abraham s'étei- 
gnit en la personne de Salomon du Val, seigneur de 
Recoude; l'autre branche se perpétua et s'enrichit, 
car lorsque Marie de Saulx, veuve de François du Val, 
seigneur de Désiré, se remaria, en 1605, à Alexandre 
Saultray, le fief de Mornay fut réservé à Jacques du 
Val, son fils aîné, qui devint ainsi seigneur de Mornay 
et de Thaas du vivant de sa mère, tandis que ses deux 
frères furent titulaires, l'un du fief de d'Ogues, et 
l'autre de celui de Charmesseaux. Cependant Désiré 
passa à la maison de Saint-Brisson, ensuite à une 
famille Iïarlé; ceux-ci étaient deux frères : l'un d'eux 
se maria à une demoiselle de la province de Picardie, 
qui ne put s'habituer au séjour de Désiré. Ce domaine 
fut revendu ; il appartient aujourd'hui à M. Frérct, 
petit-fils, par sa mère, de M. de Leymerie, dont nous 
parlerons à l'article de Soigny. Le Gault doit à la 
bonne administration de M. Frérot, son maire, une 
belle école et d'excellents chemins. Le canton de Mont- 



■ 



136 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

mirail, qu'il représente au conseil général, lui doit 
aussi l'achèvement et le classement de plusieurs routes 
importantes. 

En 1596, Antoine du Sauvage, qui épousa Françoise 
du Bellay, dame de Douilly, se qualifiait seigneur de 
Joisel et de Montvivot. 



LÉCHELLE (296 habitants en 1846). 

Etat ancien. — Léchelle, qui comptait soixante feux 
en 1 720, dépendait de la généralité de Soissons, élec- 
tion de Château-Thierry. Une contrée de son terri- 
toire, nommée l'Abbaye, porte à croire que là existait 
un monastère dépendant de celui de Chézy-1' Abbaye. 

Il ne faut pas confondre Léchelle, près Montmirail, 
avec Léchelle-les-Provins, qui fut une seigneurie im- 
portante et qui donna son nom à une branche de la 
famille Champagne, après avoir appartenu à Jean de 
Bouzier, et, en 1506, à Jeanne de Condé. 

Léchelle près Montmirail fait partie du domaine de 
Montmirail. 



LE THOULT (357 habitants en 1846). 

Monuments. — L'église est romane et sous l'invo- 
cation de saint Nicolas. 

Etat ancien. — Généralité de Champagne, élection 
deSézanne; en 1720, on y comptait cinquante-cinq 
feux. 

HisToinE. — Ce n'est pas cette paroisse qui donna 
son nom à la famille du premier président, de l'his- 
torien et du jeune de Thou, immolé avec Cinq-Mars à 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 137 

la politique de Richelieu. Celle-ci descendait de Jean 
de Thou, seigneur de Bignon, près Orléans, vivant 
sous Philippe de Valois, qui a dû emprunter son nom 
à une paroisse appelée Thou, dans le Loiret. 

Quant au Thoult-sur-Morin, celui qui nous occupe, 
il appartient à cette famille Lacroix de Chevrières qui 
prit le nom de Saint-Vallier, parce que Jean de la 
Croix avait acheté, en. 1584, de la maison de Poitiers, 
la terre de Saint-Vallier en Dauphiné, terre qui fut 
érigée en comté en 1687, en faveur de Félix de la 
Croix, capitaine des gardes. Le membre de cette 
famille ancienne, qui réside au Thoult, s'y est créé 
une' agréable habitation avec parc à l'anglaise. 



LE VÉZIER (342 habitants en 1840). 

État ancien. — Dépendait de la généralité de Sois- 
sons et de l'élection de Château-Thierry. 

Histoire. — Nous ignorons si la famille le Vézier, 
qui, au quinzième siècle prit le nom de la terre de 
Pippémont, en Picardie, parce que Jean le Vézier 
épousa, en 1410, Jeanne de Beauquesne, qui lui 
apporta cette terre, doit son nom au village qui nous 

occupe. 

Au commencement du onzième siècle, messire Louis 
du Vézier, sieur de Vaucourtois, demeurant à Artillot, 
paroisse de Neuvy , laissa pour unique héritière Louise- 
Angélique du Vézier, qui épousa François de Nogent, 
sieur deMornay, habitant le château de Mornay, pa- 
roisse de Baudemont. Dès avant cette époque, la sei- 
gneurie du Vézier avait passé, au moins en partie, à 
Nicolas Rafflin, ancien avocat au Parlement de Paris, 







158 



MEMOIRES DE MON PÈRE. 



chef du conseil souverain des princes de Gonzagues, 
et de Henriette de Lorraine, seigneur de Courbetin, 
en partie de Meilleraye et de la Chapelle-Véronge; et 
il avait marié sa fille, Angélique-Marguerite, en pre- 
mières noces, à Charles de Goyer, seigneur de la Bois- 
sière, et en deuxièmes noces, à Jean de Boubers, sei- 
gneur de Bieux; l'abbé Bafflin, son frère, était curé 
de Mécringes. 

MACLAUNAY (110 habitants en 1846). 

On se demande si ce nom est écossais? Une contrée 
de la commune de Bieux, située près de Fontaine- 
Armée, hameau qui se rapproche des limites du terri- 
toire de Maclaunay, se nomme les Ecossais, et dans une 
charte de Troyes (1620)., on lit Mascou-Aunay. 

État ancien. — Généralité de Champagne, élection 
de Sézanne. Maclaunay comptait vingt-quatre feux en 
1720. Le fief de Bel-Air était sur son territoire. 



MÉCRINGES (225 habitants en 1846). 

Et.\t ancien. — Généralité de Champagne, élection de 
Sézanne; en 1720 on y comptait cinquante et un feux. 

C'est sur le territoire de Mécringes que fut fondé, 
en 1208, par le bienheureux Jean de Montmirail, la 
Maison-Dieu de la Chaussée, dont la chapelle est 
aujourd'hui convertie en une grange. 

On pense que l'ancien château de Mécringes tenait 
à l'église paroissiale, et qu'il communiquait avec elle 
par une porte sur laquelle était une inscription qui 
en fut détachée il y a quelques années. 

A une époque qu'on ne peut préciser, trois frères, 



IH^I 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 139 

connus sous le nom d'Hervé, habitaient trois châteaux 
dans la même paroisse, l'un à Mécringes, l'autre aux 
Cerceaux, l'autre à Dorât : les fondations de ces der- 
niers existent encore. Les Cerceaux étaient un fief qui 
appartenait, en dernier lieu, au couvent de la Grâce. 
On raconte aux veillées que chaque nuit, un revenant 
apparaît au bois Dorât, où il garde un trésor caché 
dans les décombres. Est-ce par dérision que le chemin 
qui y conduit s'appelle la rue de Gueux? 

Histoire. — On voit Philippe de Mécringes figurer 
parmi les fondateurs de l'abbaye de la Pitié, près 
Ramerupt. En 1228, messire Érard et dame Philippe, 
femme de Philippe sire de Mécringes, donnent, ainsi 
que nous l'avons déjà vu, au couvent de la Grâce, une 
rente de blé sur le moulin de Mécringes ; l'abbaye de 
l'Amour- de-Dieu, commune de Troissy, qui fut réunie 
en 1764, au prieuré de Montmirail, avait été fondée, 
en 1252, par Hugues de Châtillon, comte de Saint- 
Paul, et par Philippe de Mécringes. En 1561, Mé- 
cringes devait appartenir à Aubert de Coucy, dont on 
parlera à l'article de Tresnay, car il ne mourut qu'en 
1588, et nous lisons dans un titre de 1561 qu'une 
veuve Douant de la Chaussée-sous-Montmirail vend à 
Marguerite la Rousse, de Coussermont, un quartier et 
demi de terre, en lieu dit le Bordel-Moquart, mouvant 
de M. Aubert de Coucy, tenant à Jean Michon d'une 
part, et au chemin dudit M. Aubert. L'église de la 
Grâce avait aussi des droits sur cette paroisse, car la 
même Marguerite la Rousse achète, au mois de no- 
vembre de la même année, sept quartiers de terre 
aux Chaillots-le-Bordel de Mestringe, mouvant de la 
Grâce, à demi-terrage. 



1*0 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Sur une petite dalle de l'église on lit : « Ci-gît 
Antoinette de Poix, âgée de seize mois moins trois 
jours ; laquelle est décédée le 5 décembre I 666. 

Aujourd'hui, le domaine de Mécringes dépend de 
celui de Montmirail. 



MONTMIRAIL (hons mirabilis) (2,545 habitants en 18W). 
Ville chef-lieu <lc canton. 

On écrivait autrefois Montmirel et Montmirel en 
Brie, sans doute pour le distinguer de la baronnie de 
Montmirel en Perche (Sarlhe). 

Minéralogie. — On y trouve des carrières de 
pierres diverses, meulières, siliceuses, de sable, etc., 
beaucoup de pétrifications dans les torrents, et des 
coquillages fossiles très-variés. 

Monuments. — L'église de Montm irail est notée par 
la commission centrale archéologique; et le château 
est remarquable surtout par sa situation, son parc, la 
vue dont on v jouit. 

Ltat ancien. — Montmirail, élection de Château- 
Thierry, diocèse de Soissons, coutume de Vitry, comp- 
tait, en 17*20, trois cent quarante-quatre feux. Ses 
écarts : Montcoupot, trente-deux; Monlléan, seize; et 
Ville-Moyenne, trente-quatre. 

L'histoire féodale de la seigneurie de Montmirail 
en Brie, plus intéressante peut-être que celle de .beau- 
coup de localités sur lesquelles on a publié des notices, 
est cependant peu connue. Nous ne croyons pas qu'il 
existe nulle part un tableau de ses divers propriétaires; 
nos recherches nous permettront d'en offrir la série 
complète. Comme toutes les familles qui s'y sont suc- 
cédé ont eu une assez grande illustration, notre étude 









MÉMOIRES DE MON T'ÈRE. 141 

n'a pas été stérile; on en jugera- par les documents 
réunis ici, qui ne sont, d'ailleurs qu'une esquisse 
pour ceux qui seraient tentés. un jour d'en écrire l'his- 
toire. Montmirail était une ancienne châtellenie rele- 
vant de la tour de Château-Thierry, jusqu'en 1(345, 
époque à laquelle Pierre de Gondy, duc de Retz, obtint 
qu'elle relèverait de la grosse tour du Louvre. Louis II 
de la Trémouille, marquis de Noirmoutiers, reçut, le 
8 février 1659, des lettres patentes qui transféraient 
sur sa baronnie de Montmirail le titre et la dignité de 
duché-pairie, dont le roi l'avait récompensé en 1050. 
Les seigneurs de Montmirail ont toujours pris les qua- 
lités de châtelain de Montmirail, baron de Trosnay 
(Trosnay étant une paroisse de canton, nous y ren- 
voyons pour ce qui concerne ce fief). Parler de tous 
les fiefs anciens qui font aujourd'hui partie du do- 
maine de Montmirail nous mènerait beaucoup trop 
loin, mais nous ne pouvons néanmoins passer sous 
silence Nogentel, ainsi que les châteaux de Vauclerois, 
Tichecourt et Ville-Moyenne. 

Nogentel, près Château-Thierry. — On distinguait 
le vicomte, qui dépendait de Montmirail, de la sei- 
gneurie, qui relevait de la Grange-Gaucher. Le feu- 
dataire du vicomte rendait hommage à son suzerain à 
la Forte-Maison ; les mômes bornes qui séparaient le 
duché de Château-Thierry de la baronnie de Montmi- 
rail séparaient le vicomte de la seigneurie de Nogen- 
tel, vers 1519. Le vieux château de la Forte-Maison 
était abandonné, lorsque des calvinistes, attirés à la 
Ferté-sous-Jouarre par le prince de Condé, s'y reti- 
rèrent, et y établirent un prêche, qui ne fut supprimé 
qu'après la révocation de Ledit de Nantes. La Forte- 



■ 

■ 
I 

■ 






*42 MÊM01UES DE MON PÈRE. 

Maison appartenait alors à la famille de la Mothe; en 
1695, Salomon de la Mothe, demeurant à Troisny, 
en était seigneur, et François de Grimbert était vicomte 
de Nogentel, qu'il habitait ; quant à la Grange-Gaucher, 
elle n'avait d'autre marque de suzeraineté qu'une 
grosse pierre au milieu d'un vaste enclos. 

Vauclerois. — Ce fief paraît avoir donné son nom 
à une famille qui eut une certaine illustration au sei- 
zième siècle. Balthazard de Vauclerois, fils du seigneur 
de Vauclerois, épousa en premières noces, vers 1520, 
Marguerite d'Enghien, veuve de Féry de Vaudemont, 
et en secondes noces Magdeleine de Capoulet ; Hiérôme 
de Vauclerois s'allia, en 1624, à Marguerite de Cobre- 
ville, fille du grand prévôt des Ardennes; et en 1664, 
Pierre de Vauclerois épousa la fille du baron de Neu- 
flèze, de cette famille si connue en Champagne sous 
les noms de Avise, Neuflèze, Maupas et du Tour. Plu- 
sieurs Vauclerois furent gentilshommes ordinaires de 
la chambre et gouverneurs de Chàteau-Porcien. L'un 
d'eux le fut de la ville de Reims, en 1595. L'hôtel de 
ce fief est aujourd'hui la demeure des jardiniers du 
château de Montmirail. 

Tigecourt. — Il aurait appartenu, au quinzième 
siècle, à une famille de Tigecourt qui posséda le fief 
de Teschy en la paroisse de Chalmaison, car Jean du 
Houx, marié en 1490 à Catherine de Brichanteau, 
recueillit Taschy dans la succession de Anne de Tige- 
court, sa mère, fille de Pierre de Tigecourt, seigneur 
de Taschy. Plus tard, Tigecourt fut acheté par Jean 
Balaham, marchand de grains à Château-Thierry, qui 
fit bâtir, en 1520, dans celte ville, la maison remar- 
quable du Mouton-d'Or, près du pont, sur l'emplace- 



MÉMOIRES DE MON PÉRI. 143 

ment de l'ancien fort Saint- Jacques. François Balaham, 
greffier des requêtes au palais, seigneur de Tigecourt, 
Mont-Coupot et du Plessis-Bellcville, maria, en 1588, 
sa fille à Nicolas de la Croix, vicomte de Lemoine, 
baron de Rupereux, chevalier de l'Ordre du Roi, 
maître d'hôtel de Marguerite de Navarre; son fils 
aîné, Charles de la Croix, seigneur de Tigecourt, 
s'allia à la fille de Jean de Cliamprond, président du 
Parlement de Paris et de Magdeleine de Montmirail 
(celle-ci était fille du seigneur de Chambourcy.) Tige- 
court est aujourd'hui une ferme du domaine de Mont- 
mirail; c'est là qu'est la sablière qui attire l'attention 
des naturalistes par les nombreux coquillages qu'on 
y découvre. 

Ville-Moyenne était autrefois un village fort consi- 
dérable, ayant eu une mairie dont le siège fut trans- 
féré à Montmirail; car, en 1689, Ricard, juge de la 
mairie dp Ville-Moyenne à Montmirail, a paraphé les 
registres de baptêmes, mariages et décès de Mécrin- 
ges; en 1668, Jean-Jacques de Sirmont, seigneur de 
Néron, demeurant à Ville-Moyenne, élection de Châ- 
teau-Thierry, et en 1605, nous y trouvons Claude et 
Antoine de Maurienne. 

Montmiuail, comme toute la Champagne, a été ex- 
posé à de fréquentes dévastations. On se rappelle la 
bataille de Montmirail, qui se donna le 11 février 
1814 sur la limite du département, entre celte ville 
et Marchais (Aisne); et le 14, les combats de Vau- 
champs et de Champ-Aubert. La guerre avait laissé 
dans tous les endroits les souvenirs les plus présents 
et les plus pénibles; celle des Lorrains, qui avait 
duré de 1648 à 1651, sous la minorité de Louis XIV, 









Ui MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

avait porté le ravage et la désolation dans toute la 
partie du Soissonnais et de la Brie qui en avait été le 
théâtre. 

L'église paroissiale de Saint-Martin était sur l'empla- 
cement du cimetière actuel, à quelque -distance au 
nord-ouest de la ville. Cette église, qui ne fut détruite 
que lors de la Révolution, devait être fort ancienne, 
car Hugues, surnommé Thierry, parce qu'il rendit 
imprenable le château fort (Château-Thierry), dont il 
était comte et auquel il donna son nom, s'étant mis 
sous la protection de saint Martin, voulut réparer les 
désordres qu'il avait causés ou soufferts à la guerre; il 
dota notamment, en 1060, les églises de Saint-Martin 
de Charly, Saint-Martin de Montmirail, Saint-Martin 
de la Ferté-Gaucher et autres'. 

Les châteaux détruits de Tigecourt, Ville- 
Moyenne, etc. 

Les fortifications, dont les ruines forment encore 
les clôtures et les terrasses de quelques jardins. 

La Maison-Dieu, ou maladrerie, fondée par le bien- 
heureux Jean de Montmirail, à la Basse Chaussée ; 
aujourd'hui l'église est une grange. 

Le château de Montmirail, rebâti par Louvois. 

La maison de la Mission, qui est l'hôpital actuel. 

La maison du couvent de Nazareth, à Montléan, où 
l'on élève de jeunes personnes. 

Tous ces établissements ont toujours dépendu de 
Montmirail. 

Montmirail eut une manufacture de draps impor- 
tante jusqu'au dix-septième siècle. Sa coutellerie, 
notamment ses tire-bouchons, sa moutarde et ses 
prunes, appelées pruneaux de Montmirail, ont eu de la 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. !&-> 

réputation; on trouve sur son territoire des pierres 
meulières, une carrière de pierre de taille à bâtir, 
mais d'un grain un peu tendre; l'agriculture y a fait 
de grands progrès depuis trente ans ; son vignoble a 
peu de qualité ; les vins qu'il produit se consomment 
dans le pays. 

Histoire. — Au onzième siècle, sous les règnes de 
Henri I" et Philippe I er , un puissant seigneur de la 
famille de Tresme-en-Multien, appelé Dalmare, possé- 
dait Montmirail et la Ferté; son fils fut surnommé 
Gaucher, et ce surnom passa à ce dernier domaine 
pour le distinguer d'un grand nombre d'autres loca- 
lités, ainsi désignées par ce mot, qui exprimait la fer- 
meté, à cause des forteresses qu'on y avait élevées, 
plutôt pour arrêter l'ennemi que pour y loger les 
troupes. Dalmare et son fils Gaucher donnèrent, con- 
jointement avec leurs femmes Agnès et Elisabeth, aux 
prêtres de l'église Saint-Martin de la Ferlé, le four 
banal, et l'autorisation de prendre dans les forêts voi- 
sines le bois nécessaire à leur chauffage. La Ferté- 
Gaucher, bien que possédant une forteresse, n'était 
encore désignée que sous le nom de Villa; mais dans 
l'acte par lequel Henri, comte de Champagne, ratifia 
ses donations, en 1177, elle est nommée Caslrum. 
On y tenait déjà un marché tous les jeudis. 

Gaucher eut deux fils de son mariage avec Elisa- 
beth; l'un, nommé Gaucher, comme son pèie, se fit 
moine à Clairvaux; l'autre, appelé Hély, seigneur de 
Montmirail, épousa la fille du seigneur de Meurs. Ce 
fut lui qui, en 1150, fonda, avec Manassès de Pleurs, 
Hugues de Broyés, seigneur de Baye, et autres, le mo- 
nastère de Notre-Dame-d'Andecy, près Baye. 

H. 10 



Ii6 MÉMOIRES DE MON l'ÈRE. 

Les fils d'Hély étaient : Gaucher, qui fut blessé 
mortellement par Barthélémy d'Ouschy, et André de 
Montmirail, qui épousa Hélicarde d'Oisy, fille de 
Hugues d'Oisy, châtelain de Cambray, vicomte de 
Mcaux ; il en eut un fils, le bienheureux Jean de Mont- 
mirail. 

Jean se distingua d'abord dans la carrière des armes; 
il combattit auprès du roi Philippe Auguste, et l'em- 
pêcha de tomber aux mains des Anglais à la bataille 
de Gisors. Il fut un des grands du royaume que ce roi 
promit de consulter pour le mariage de l'héritière du 
comté de Champagne ; il prit part à la quatrième croi- 
sade, il y fut même fait prisonnier ; c'est à son retour 
à Montmirail qu'il fonda l'Hôtel-Dieu de la Chaussée; 
il avait reçu, encore enfant, la bénédiction de saint 
Bernard, qui l'avait pris dans ses bras; il se fit tou- 
jours admirer par une charité sans bornes, jusqu'au 
point, un jour, d'embrasser un lépreux. Sur la fin de 
sa vie, il se retira au couvent de Longpont, fondé en 
1151, à l'entrée de la forêt de Villers-Cotterels, par 
Jossin, évêque deSoissons, qui avait obtenu de Gérard 
de Chérizy l'hôtel, et tout ce qu'il possédait dans ce 
lieu, et, de saint Bernard, douze religieux. Jean de 
Montmirail fut l'édification de ces frères pendant les 
cinq années qu'il passa dans l'abbaye. 11 y mourut en 
1217, avant l'achèvement des vastes bâtiments et de la 
magnifique église que ses libéralités, jointes à celles 
de Thibault, comte de Champagne, de Hugues de Ver- 
mandois et de Baoul de Crépy, permirent d'y con- 
struire. On en admire encore les ruines importantes. 
Ce fut là que Jean de Montmirail eut son tombeau, et 
qu'éclatèrent les miracles qui déterminèrent sa béati- 



MÉMOIRES DE MON PÈIIE. 147 

iication. L'abbaye possédait deux manuscrits sur le 
bienheureux Jean de Montmirail, l'un de 1221, 
l'autre de l l 280 ; enfin le père Machaut, jésuite, écri- 
vit et fit imprimer sa vie en 1641, à Paris. 

Jean de Montmirail avait été marié à Helvide de 
Dampierre; il en avait eu plusieurs enfants. L'aîné, 
Jean, second du nom, seigneur de Chàlillon et d'Oisy, 
épousa Isabelle d'Amboise, comtesse de Chartres, après 
la mort du frère de cette dame, Thibault le Bon, de 
la maison des comtes de Champagne; ils n'eurent 
qu'une fille; Mathieu, frère de Jean II, fut seigneur 
de Montmirail, châtelain de Cambray, et il épousa 
Isabelle de Ville-Béon, dame de la Chapelle-Gonthier, 
sœur de ce Pierre de Ville-Béon, seigneur de Bei- 
gneau, chambellan de France, qui vécut dans l'inti- 
mité de saint Louis, l'assista de ses conseils, le suivit 
dans ses croisades, mourut à Tunis et fut rapporté à 
Saint-Denis, où il a été enterré aux pieds du saint roi. 
Il avait concilié, en 1259, les différends qui étaient 
survenus entre les religieux du couvent de Barbeau et 
la dame de Montmirail sa sœur. Mathieu de Montmi- 
rail, après avoir doté, en 1252, d'une rente de treize 
livres, à prendre sur le péage de Tresme, l'abbaye de 
Longpont où reposait son père, mourut lui-même en 
1261; sa veuve régla les intérêts de la succession, et 
se remaria à Robert de Dreux. 

Les biens de la maison de Montmirail passèrent à 
celle de Coucy, parce que Marie, sœur de Jean et de 
Mathieu, qui s'était alliée à Enguerrand de Coucy, dit 
le Grand, recueillit les successions de ses deux frères; 
ces biens étaient immenses : la seule seigneurie d'Oisy 
comprenait trente-six villages en Flandre. Le sire do 



148 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

Coucy, Enguerrand III, fils de Raoul I" et d'Alix de 
France, était le plus illustre et le plus grand seigneur 
de l'époque, descendant des sires de Bores et de Marie, 
comte d'Amiens; il mérita le surnom de Grand par le 
rôle éminent qu'il joua sur la scène politique. Il fut 
de toutes les guerres qui se firent de son temps en 
France, en Flandre et en Angleterre; il contribua au 
gain de la bataille de Bouvines, et accompagna Louis, 
fils de Philippe Auguste, lorsqu'il fut appelé par les 
barons anglais à remplacer Jean -sans -Terre. 11 se 
croisa deux fois contre les Albigeois. Il eut le tort de 
prendre part à la révolte des seigneurs mécontents 
contre la reine Blanche régente; mais il rentra bientôt 
dans le devoir; les historiens ajoutent même qu'il re- 
fusa la couronne qui lui aurait été offerte par les sei- 
gneurs révoltés : il fallait, en effet, qu'il fût un vassal 
bien redoutable pour que Philippe Auguste eût sti- 
pulé, dans un traité avec le duc de Nevers, que ce duc 
ne donnerait sa fille ni au comte de Champagne, ni 
au fils du roi d'Angleterre, ni à Enguerrand de Coucy. 
Il agrandit et fortifia la ville de Coucy, et fit écrire 
ses coutumes : il fit bâtir un hôtel près de Saint-Jean 
de Grèves à Paris, fit élever ou reconstruire les châ- 
teaux de Saint-Gobain, Marie, la Fore, Acy, Folem- 
bray, Saint-Aubin et Erpinlière. 11 fut marié d'abord 
à Béatrix de Vignery, veuve du comte de Roucy, en- 
suite à Mahan de Saxe, veuve de Geoffroy, comte du 
Perche. Ce ne fut qu'en troisièmes noces qu'il épousa 
Marie de Montmirail, et contre le vœu du roi, qui lui 
destinait Jeanne, héritière du comté de Flandre. Marie 
lui apporta en dot la terre de Condé; ce ne fut que 
dans la succession de Mathieu de Montmirail qu'il re- 



■^m 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 149 

cueillitla chàlelleniedeCambray, le vicomtéde Meaux, 
les seigneuries deMontmirail, d'Oisy, de Crève-Cœur, 
de la Ferté-Gaucher, de la Ferté-Aucoux et autres. Il 
périt malheureusement en tombant de cheval sur la 
pointe de son épée; sa devise était : 

Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi, 
Je suis le sire de Coucy. 

Enguerrand le Grand n'eut de son premier mariage 
qu'une fille, mariée en premières noces à Alexandre II, 
roi d'Ecosse, dont la postérité s'éteignit promptement, 
en la personne de la fille de Magnus III de Norvège, qui 
allait épouser Edouard I er , roi d'Agleterre, lorsqu'elle 
mourut à la fleur de son âge. Son mariage avec Marie 
de Montmirail avait été plus fécond; il en eut deux fils, 
Raoul et Enguerrand, et une fille nommée Alix; et 
cependant, de ce côté, la lignée de Coucy ne devait 
guère avoir une plus longue durée. En effet, Raoul II 
l'aîné, ayant accompagné saint Louis dans sa première 
croisade, fut tué à Massoure, après avoir fait des pro- 
diges de valeur pour sauver le comte d'Artois; en 
sorte que, quapd Marie de Montmirail, veuve d'En- 
guerrand le Grand mourut, ce fut Enguerrand IV son 
frère qui hérita de cette riche succession. 

Enguerrand IV en vendit une grande partie à Guy de 
Dampierre; on ne doit pas s'en étonner, car son ca- 
ractère l'avait plus d'une fois jeté dans des difficultés 
dont il dut se trouver heureux de sortir par des sa- 
crifices pécuniaires. Un jour, ayant surpris trois jeunes 
gentilshommes flamands qui chassaient, armés d'arcs 
et de flèches, clans une garenne qu'il s'était réservée, 
il les fit arrêter et pendre sans procès. A celte nou- 



loO 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 




velle, saint Louis le fit appeler à Paris, et, sur le refus 
des pairs déjuger leur collègue, il le condamna à dix 
mille livres parisis, ce qui équivaut à plus de cent 
mille écus de notre monnaie, et à trois années de 
bannissement. Une autre fois il avait fait assassiner 
deux domestiques de l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois; 
et c'est peut-être de là qu'est venu le surnom de l'ab- 
baye. Il mourut en 1311 sans avoir eu d'enfants de 
Jeanne de Flandre, sa femme, princesse d'un grand 
mérite, qui lui survécut jusqu'en 1555. 

La mort d'Enguerrand IV fit passer le nom et les 
biens de la maison de Coucy à la famille de Guignes, 
parce qu'Alix, sa sœur, avait épousé Arnould III, 
comte de Guignes, seigneur d'Ardres, provenant non 
de la race danoise des premiers comtes de Guignes, 
éteinte en la personne de Manassès, dit Robert, qui 
vivait en 1120, mais de la postérité de Wénémard, 
châtelain de Gad, qui, ayant épousé la sœur de Ma- 
nassès, avait hérité du comté de Guignes. 

Alix eut trois enfants : Beaudouin de Guignes, châ- 
telain de Beaubourg, seigneur d'Ardres, marié à Ca- 
therine de Montmorency; Jeanne de Guignes, vicom- 
tesse de Meaux, et Enguerrand V de Guignes. Celui-ci 
se maria en 1285 en Ecosse, à Chrétienne deBailleul, 
dite de Lindesay, nièce de cet infortuné Jean de Bail- 
leul, Français d'origine, qui hérita par sa femme, pe- 
tite-fille de Guillaume le Lion, de la couronne d'Ecosse, 
et qui mourut ignoré en Normandie après avoir voulu 
s'affranchir de la suprématie du roi d'Angleterre, bien 
que ce prince l'eût aidé à revendiquer ses droits. 

Enguerrand V, lors de la mort d'Enguerrand IV son 
oncle maternel, se fit attribuer dans sa succession avec 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. M 

les terres de Montmirail, de la Fère, de Marie, d'Oisy, 
celle de Coucy, ce qui permit à sa postérité de prendre 
le nom de Coucy. 

En effet, Guillaume son fils aîné, auquel échurent 
les domaines de Montmirail et d'Oisy, porta le nom 
de Coucy, tandis que le second, Enguerrand, qui eut 
en partage le vicomte de Meaux, fut comte de Guignes 
au décès de son oncle; de ses deux autres fils, l'un, 
Beaudouin, mourut jeune, et l'autre, Robert, seigneur 
du Chatellier, fut grand chantre de l'église de Cam- 
bray. Guillaume avait épousé en 1511, après contrai 
passé en l'abbaye de Montbrisson, Isabelle, fille de 
Guy IV deChatillon, comte de Saint-Pol; il en eut su 

enfants. 

L'aîné, Enguerrand VI de Coucy, eut une grande 
part dans les guerres de son temps. En 1540, il re- 
joignit Philippe de Valois pour délivrer Cambray. 
Trois ans après, il prit part avec Jean de Normandie 
à la guerre relative au duché de Bretagne, et assista à 
la prise d'Àngoulême. Il épousa Catherine d'Autriche, 
petite-fille de l'empereur Albert I er , ce qui donna lieu 
plus tard à son fils, Enguerrand VII, marié à Isabelle 
d'Angleterre, fille d'Edouard III, de réclamer à l'Autri- 
che, les armes à la main, quelques domaines qu'il pré- 
tendait lui appartenir comme héritier du ducStrennus, 
son beau-père. Il mourut à la bataille deCrécy, lais- 
sant une nombreuse postérité. Le second fils de Guil- 
laume fut Jean d'Avraincourt, et le troisième Raoul; 
celui-ci eut Montmirail : il épousa Jeanne d'Harcourt, 
dont il eut plusieurs enfants. Deux d'entre eux possé- 
dèrent successivement Montmirail. Ce furent Enguer- 
rand, qui mourut sans postérité, et Raoul, évêque de 



«&2 MÉMOIRES DE MOiN PÈRE. 

Metz et ensuitede Noyon , où il mourut le 1 7 mars 1 424 , 
en sorte que la terre de Montmirail, à la mort de ce 
dernier, sortit de la famille de Guignes de Couey, et 
passa, par le mariage de leur sœur Blanche, damé de 
la Ferté-Gaucher, à Hugues II, comte de Roucy et de 
Braine, son mari. 

Le comté de Roucy n'était plus depuis longtemps dans 
cette famille, originaire de Champagne, l'une des plus 
anciennes et des plus nobles du royaume. Il avait passé 
à Renault, comte de Reims et de Roucy, qui avait 
épousé Alérade, fille de Louis IV, roi de France, et de 
Gerberge, sœur de l'empereur Othon P r . La dernière 
héritière de cette race avait, par son mariage, trans- 
mis cette terre aux sires de Pierrepont, qui prirent le 
titre de comtes de Roucy; ce fut l'avant-dernier, Hu- 
gues II de Pierrepont, comte de Roucy, qui épousa 
Blanche de Guignes de Coucy, dame de Montmirail : 
Hugues et Jean VI, son fils, qui fut tué en 1415 à la 
bataille d'Azincourt, si fatale à la noblesse française, 
furent inhumés en l'abbaye de Saint-Yves de Braine. ' 

Jean VI n'avait laissé de son mariage avec Elisabeth 
deMontagu, fille aînée du seigneur de Montagu et de 
Marcoussis, souverain maître d'hôtel du roi, qu'une 
fille, Jeanne, comtesse de Boucy et de Braine, qui 
transmit, avec le titre de comte de Boucy, les terres 
de Montmirail et de la Ferté-Gaucher à la maison de 
Sarrebrache, par son mariage, en 141 7, avec Robert III 
de Sarrebrache, damoiseau de Commercy, de l'illustre 
famille des comtes de Sarrebrache, originaire du pays 
messin. Robert III, encore très-jeune, fut associé à 
l'ordre de chevalerie que quelques seigneurs de Lor- 
raine établirent à Rar, le 5,1 mai 1416; si l'on en juge 



MÉMOIRES DE MON TÈRE. 155 

par les nombreux démêles qu'il eut dans sa vie, son 
caractère devait être allier et querelleur. Les excur- 
sions qu'il fit sur les terres de Lorraine et de Bar dé- 
terminèrent René d'Anjou, duc de Bar, à l'assiéger 
dans son château de Commercy; il fut fait prisonnier, 
et ne dut sa délivrance qu'à l'intervention du conné- 
table et du chancelier de France. Après la mort du 
sire de Chàteauvillain, il s'empara de sa seigneurie, 
alléguant une donation de ce seigneur, ce qui iui 
suscita un long procès. Il en intenta un autre au sei- 
gneur de Graville pour se faire attribuer les terres de 
Marcoussis et de Monlagu comme .héritier du chef de 
sa femme. Cependant il avait été choisi, en 1459, 
pour arbitre des différends entre le roi de Sicile et le 
comte de Vaudémont : il mourut le 50 mars 1460, 
dans son château de Louvois, et. fut inhumé en l'église 
collégiale de Commercy; sa femme, Jeanne de Roucy, 
était morte un an auparavant, et avait été enterrée à 
Saint-Antoine deBreux. Il laissait deux fils, Jean et 
Aîné de Sarrebrache. 

Jean de Sarrebrache, comte de Roucy, posséda, 
entre autres terres, celles de Montmirail et de la Ferlé- 
Gaucher, ainsi que nous le voyons par un acte de foi 
et hommage de 1484. Il suivit le comte de Bunois 
dans la campagne de Vienne, et il fut estimé de ce 
prince, qui lui donna sa seconde fille, Catherine d'Or- 
léans; mais ce mariage fut stérile. Il avait été fait che- 
valier au siège de Fronsac : il assista avec son frère 
au sacre de Louis XI en 1461. Bientôt il devint sus- 
pect à ce roi ombrageux. Peut-être avait-il fait partie 
de la ligue des seigneurs mécontents, auxquels le roi 
livra bataille à Montlhéry. On l'enferma au château 



154 



MÉMOIRES DE MON PERE. 



de Loches. Il paraît même que ses biens furent con- 
fisqués, car nous voyons que Louis XI, par des lettres 
patentes, datées deMontils-les-Tours, du 5octobrel470, 
fit don de la terre de Montmirail à Georges delà Tré- 
mouille, connu sous le nom de sire de Craon, qu'il 
avait attaché à son service, et qu'il nomma en 1474 
lieutenant général de Champagne et gouverneur de 
Bourgogne. Cependant la terre de Montmirail resta 
dans la famille de Sarrebrache de Roucy, sans doute 
parce que Jean de Sarrebrache, dont la captivité ne 
fut pas de longue durée, et qui assista en 1483 aux 
États assemblés à Tours, obtint de Louis XI ou de son 
successeur, lorsque le sire de Craon tomba lui-même 
en disgrâce, après la levée du siège de Dole, ou lors- 
qu'il mourut, de rentrer dans les biens dont il avait 
été dépouillé. La terre de Montmirail devait un jour 
appartenir à la famille de la Trémouille*, mais plus 
tard, et par acquisition, ainsi qu'on le verra par la 
suite. Jean de Sarrebrache mourut en Laonnais, au 
château de Montmirail et du comté de Roucy; il avait 
épousé, le 5 février 1487, la fille du gouverneur de 
Champagne et de Bourgogne, Marie d'Amboise de 
Chaumont, qui lui survécut et se remaria à Jean de 
Créqui; elle fut néanmoins inhumée à Saint-Yves de 
Braine, près du comte de Roucy, son premier mari, 
dont elle avait eu un fils et trois filles. 

Ce fils, Amé III de Sarrebache, comte de Roucy, 
damoiseau de Commercy, seigneur de Montmirail et 
autres lieux, né le 20 octobre 1495, reçut les épe- 
rons de chevalier à la bataille de Marignan; il épousa 
en 1520, à Saint-Germain-en-Laye, Renée de la Mark : 
il commandait dans l'armée du duc de Vendôme cent 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 155 

lances qui furent, en 1521 , réduites à vingt-cinq, et en- 
voyées en garnisonaVervins.il se jeta alors dansle châ- 
teau deHam, qu'il défendit contre les Anglais : il fut 
ensuite pourvu du commandement de l'Ile de France; 
mais bientôt, atteint de la pierre, il mourut dans 
son hôtel à Paris, à trente et un ans. Son corps fut 
porté dans la sépulture de sa famille à Saint-Yves de 
Braine. 

Comme l'unique enfant qu'il avait eu de Renée de 
la Mark mourut au berceau, son opulente succession 
se partagea en 1526 entre ses trois sœurs Philippe, 
Catherine et Guillemette. Philippe, l'aînée, eut Com- 
mercy, Montmirail, Louvois, Sandon, Venisy et le 
parc de Lachy : son père l'avait émancipée à dix ans; 
quatre ans après, elle épousa Charles de Silly, sei- 
gneur de la Roche-Guyon, Rochefort, etc. Le comté 
de Roucy, Pierrepont, Soisy, Annoy, Loisy, Bruque- 
may, Coulommiers, et le vidamé de Laonnais, furent 
attribués à Catherine, qui épousa Antoine de Broyés, 
seigneur de Muret, tué à la bataille de Marignan. Enfin 
la troisième, Guillemette, eut le comté de Braine, 
Pontarcy, la Ferté-Gaucher, Neufchâtel, Montagu, Ha- 
vraincourt, Villamur et la Ferté-Dollé; elle épousa Ro- 
bert de la Mark, duc de Bouillon, maréchal de France. 
La famille de Silly, qui remonte à Gauthier de Silly, 
vivant en 1289, avait eu sous Charles VIII un grand 
maître de l'artillerie de France, qui exerça son office 
au siège de Capoue. Elle eut, entre autres branches, 
celle des comtes de la Roche-Guyon, depuis le mariage 
de Marie, dame de la Roche-Guyon, avec Berthelin de 
Silly. Charles de Silly de la Roche-Guyon, qui épousa 
l'héritière de la terre de Montmirail, Philippe de 



■I 

■ 4. 






136 MÉMOIRES DE MON PÈUE. 

Roucy, mourut dès l'année 1518; il fut enterré au 
prieuré. Sa veuve, après sa mort, se fit appeler vicom- 
tesse de Louvois. 

Parmi ses enfants, ce fut le second, Jacques de 
Silly, comte de Rochefort, damoiseau de Commercy, 
seigneur d'Anneau, qui eut Monlmirail et Trosnay, et 
que nous voyons à ce titre recevoir foi et hommage de 
Gérard de Soisy, pour le fief des Marais. Il fut gentil- 
homme à la chambre, et porta la parole pour la no- 
blesse aux États d'Orléans, en 1*560. Il exposa longue- 
ment les services et les vertus de son ordre; il réclama 
la résidence des ecclésiastiques, insista pour que les 
bénéfices ne fussent accordés ni par faveur, ni par 
argent, ni par amis, mais seulement en raison de la 
capacité, et il ajouta : « Ce n'est assez à un roi d'être 
bon s'il ne profite à ses sujets, et ne veut entendre 
leurs plaintes pour y remédier; voilà comment Dieu 
avertit les rois à bien vivre; voilà comment les princes 
prudens se doivent gouverner, et avec leurs sujets s'en- 
tretenir. » Il mourut en 1570, ne laissant point d'en- 
fants de son mariage avec Madeleine d'Ànnebault, 
fille du maréchal d'Annebault; en sorte que ses biens, 
notamment Montmirail et Trosnay, passèrent à un de 
ses neveux, Antoine de Silly, héritier par sa mère du 
comté de la Rochepot. 

Cet Antoine de Silly fut gouverneur d'Anjou; le roi, 
en 1595, le décora de ses ordres : il se maria d'abord 
à Marie de Lannoy, fille du seigneur de Morvillers, et 
en secondes noces à Jeanne de Cossé-Gonnor, veuve 
de Louis Gouffier, duc de Roannais. Il eut de son pre- 
mier mariage deux filles: l'aînée, Françoise-Margue- 
rite, femme d'une haute vertu, l'âme la plus con- 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 157 

stamment dévouée aux vues charitables de saint Vincent 
de Paul, épousa Emmanuel de Gondy : elle lui ap- 
porta les terres de Montmirail et de Trosnay, et devint 
plus tard héritière des biens de François de Silly, 
comte de la Roche-Guyon, damoiseau de Commercy, 
grand- louvetier de France, qui mourut sans avoir eu 
d'enfants. La seconde, Madeleine, femme de l'ambas- 
sadeur en Espagne, Charles d'Angennes, fut célèbre 
par son esprit et ses disgrâces. 

Philippe-Emmanuel de Gondy, comte de Joigny, 
marquis des Iles d'Or, baron de Ville-Preux, seigneur 
de Dampierre, était fils du maréchal Albert de Retz : 
il devint, à la mort de son frère, généralissime des 
galères. En 1600, il se rendit à Marseille pour en 
faire construire six nouvelles, et en 1621 il se trouva 
au siège de la Rochelle. 11 eut de son mariage avec 
Marguerite de Silly trois enfants : Pierre, l'aîné, qui 
fut duc de Retz; Henri, qui fut marquis des Iles d'Or; 
et Jean-François de Paul, qui fut le célèbre coadjutcur. 
Celui-ci naquit le 20 septembre 1615, à Montmirail, 
où l'on conserve encore son acte de baptême. (On a 
dit par erreur qu'il avait été tenu sur les fonts baptis- 
maux par les pauvres, cette particularité concerne un 
fils de Charles d'Angennes.) Ses parents, comme s'ils 
avaient prévu le rôle important qu'il devait jouer sur 
la scène politique, et les écueils dont il serait entouré, 
avaient appelé de Château-Thierry, pour le baptiser, 
un religieux minime d'une grande réputation de sain- 
teté, et avaient confié ensuite son éducation à Vincent 
de Paul; ils n'eurent peut-être que le tort de le vouer 
à un état pour lequel il ne se sentait pas de vocation. 
Saint Vincent de Paul, malgré les soins qu'il donnait 



158 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

à l'éducation de son élève, n'oublia pas les devoirs de 
son saint ministère. Que d'esprits éclairés, que de 
misères secourues, que de vertus encouragées je pour- 
rais révéler ici, s'il m'était donné de retrouver les 
traces de tous ses pas sur le territoire de Montmirail 
et de ses environs ! Il passa environ quatre ans dans 
la maison de Gondy, de 1615 à 1617; c'est à cette 
époque qu'il établit d'abord à Paris, à Ville-Freux, à 
Joigny, ensuite à Montmirail, les sociétés de charité, 
renouvelées de nos jours, et destinées à faire tant de 
bien dans les localités assez heureuses pour les possé- 
der. En 1652, la maison des chanoines réguliers de 
Saint-Lazare, de Saint-Augustin à Paris, voyant l'ad- 
mirable discipline de l'ordre des prêtres de la mis- 
sion, fondé par Vincent de Paul, se donna à lui; 
ce furent quelques religieux de cet ordre, dont toutes 
les parties du monde ont connu le zèle, qui ont été 
appelés d'abord à Fontaine-Essarts, dans la terre de 
Montmirail, et ensuite à Montmirail même: l'élève de 
Vincent de Paul, le jeune de Retz, annonça de bonne 
heure ce qu'il devait être. Richelieu le jugea sur un 
écrit qu'il composa à dix-huit ans, intitulé : la Con- 
juration de Fiesque, en disant : « Voilà un dangereux 
esprit. » Lui-même a écrit dans ses Mémoires : « .le 
suis persuadé qu'il faut plus de grandes qualités pour 
être un bon chef de parti que pour être empereur de 
l'univers. » Celte pensée le guida dans la première 
partie de son existence; il s'attacha au comte de Sois- 
sons ; plus tard, lorsqu'il fut nommé coadjuteur de 
Paris, et que le cardinal Mazarin fut devenu tout-puis- 
sant par le refus d'Emmanuel de Gondy d'accepter le 
ministère que la régente lui avait offert, celle-ci le 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. «8 

,omlil l'àme des inlrigues de la Fronde. Populaire 
par son opposition, par ses prédications, par la pro- 
digalité de ses aumônes, il était trop grand seigneur 
po°ur donner au peuple la conscience de sa force, et 
trop chrétien pour l'abandonner à toute l'exaspéra- 
tion de ses passions; il devait donc, alors que les par- 
lements et la noblesse étaient abaissés par la politique 
(leRichelieu, s'épuiser en vains efforts contre la toute- 
puissance du grand règne que déjà l'élévation et la 
fermeté d'esprit de Louis XIV préparaient à la France. 
11 est vrai qu'il eut la satisfaction de voir la disgrâce 
momentanée de Mazarin, et d'obtenir le chapeau de 
cardinal; triomphe éphémère, car bientôt sa captivité à 
Vincennes, son exil à Rome, sa renonciation au siège 
métropolitain de Paris, sa retraite à Saint-Mihiel, où 
il composa ses Mémoires, furent les grandes leçons 
qui le firent rentrer en lui-même, et tendre désormais 
à des fins plus chrétiennes. Sa vieillesse rappela le 
disciple de saint Vincent de Paul : il vendit ses deux 
souverainetés, se réservant à peine dix mille livres de 
rente, et il abandonna le reste à ses créanciers; c'est 
ainsi qu'il acquitta onze cent mille livres de dettes. 11 
étonnait autant par son humilité, sa piété, sa bienfai- 
sance, que par la douceur de son caractère, et le charme 
de sa conversation. Il mourut à Paris le 24 août 1G79. 
Dès l'année 1625, Emmanuel de Gondy, son père, pro- 
fondément affecté de la mort de sa femme, Marguerite 
de Silly, s'était démis de sa charge de généralissime 
des galères et de ses biens en faveur du duc de Retz, 
Pierre de Gondy, son fils aîné, et s'était retiré en la 
congrégation des prêtres de l'Oratoire à Paris, où il 
reçut les ordres et mourut en 1002, laissant une 



100 MEMOIRES DE MON PERE. 

grande réputation de sainteté. 11 fut inhumé en l'église 
de Saint-Magloire. 

Pierre de Gondy, duc de Relz, dut résigner sa 
charge de généralissime des galères, en 1651, en fa- 
veur de François de Vignerod, marquis du Pont-de- 
Courlay, neveu du cardinal de Richelieu ; il était duc 
de Retz parce qu'il avait épousé sa cousine, Catherine 
de Gondy, fille et héritière du duc de Retz, son oncle. 
11 obtint, au mois d'août 1645, des lettres patentes 
portant que Monlmirail ne relèverait plus de Château- 
Thierry, mais de la tour du Louvre, ce qui ne l'em- 
pêcha pas de vendre avant 1659 sa baronnie de Monl- 
mirail à Louis de la Trémouille de Noirmoutiers, et, 
en 1664, à Claude de Pinteville, tous ses biens dont il 
avait hérité, dans le comté de Vertus, de Marguerite 
de Silly, sa mère. Il fut décoré des ordres du roi et 
mourut en 1676 à Marchecoul, en Rretagne, chef-lieu 
de son duché. 



La Trémouille; suflil ; ce nom vaut une histoire. 

Lamartine, Chant dit sacre. 

La famille de la Trémouille se divise en trois bran- 
ches : celle de Thouars, avec le titre de prince de 
Talmon; celle de Royan et d'Olonne; enfin celle qui 
prit son surnom de l'île de Noirmoutiers. 

Ce fut Louis II, marquis de Noirmoutiers, né le 
25 décembre 1612, qui acquit de la maison de Gondy, 
pour le prix de cinq cent cinquante-cinq mille livres, 
la terre de Montmirail. Il se qualifiait vicomte de 
Tours, seigneur de la Ferté-Milon, baron et châtelain 
de Montmirail et Trosnay. Il fit ses premières armes à 
la bataille d'Avesnes, assista aux prises de Tirlemont et 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 16) 

de Louvain, cl fut nommé maréchal de camp après le 
siège de Perpignan. Moins heureux au combat de 
Dullin, il fut fait prisonnier ; mais bientôt, rendu à la 
liberté, il reprit son commandement, d'abord sous le 
maréchal de Villeroy, au siège de la Moite, et ensuite 
sous le duc d'Orléans, aux prises de Béthune, Armen- 
tièrcs, le Quesnoy; et plus tard, en 1646, aux sièges 
de Courtray et de Dunkerque. Il fut blessé à Dixmude. 
Le roi, pour le récompenser, érigea son marquisat de 
Noirmoutier en duché, par lettres patentes de mars 
1650 ; et, par lettres du 8 février 1659, transféra le 
titre et la dignité de pairie sur la baronnie de Mont- 
mirail. Le duc de Noirmoutier mourut le 12 octo- 
bre 1666, à cinquante-quatre ans, à Chàteau-Villain. 
Il avait épousé, en 1640, Renée-Julie Auberi, fille 
unique de Jean Auberi, conseiller d'Etat. Il lui laissa 
en mourant un procès à soutenir contre le fermier du 
vicomte de Paris, qui, en 1661, lui avait réclamé les 
droits dus pour l'acquisition de la terre de Montmirail , 
suivant la coutume de Vitry. Ces droits s'élevaient, 
pour le quint, à cent dix mille livres, et, pour le re- 
quint, à vingt-deux mille livres. Le roi les avait cédés au 
maréchal Fabert, qui en avait généreusement fait re- 
mise au duc de Noirmoutier. Mais le fermier de Paris, 
Caillet, prétendait que Montmirail relevant de la tour 
du Louvre, située dans Paris, le roi n'avait pu dis- 
poser de droits qui lui étaient affermés. De là grand 
procès qui fut jugé contre le fermier, en faveur de 1» 
dame de Noirmoutier et de ses enfants mineurs, par 
arrêt du conseil d'État, du 5 septembre 1668. 

La famille de la Trémouille ne conserva pas long- 
temps Montmirail. En 1672, les actes de la seigneurie 



ii. 



il 



162 



MEMOIRES DE MON PÈRE. 



sont encore intitulés au nom de la dame de Noirmou- 
tier, qui ne mourut qu'en 1679; mais bientôt cette 
terre fut vendue à la famille le Tellier de Louvois, 
sans doute parce que des trois fils du duc de Noir- 
moutier aucun ne continua sa postérité. Les deux 
aînés avaient péri, l'un dans la guerre de Portugal, 
contre les Espagnols; l'autre au combat de Reuf; le 
troisième était dans les ordres; d'abord abbé de Lagny, 
il devint cardinal et mourut archevêque de Cambray. 
Le duc de la Trémouille avait eu aussi plusieurs filles; 
l'une d'elles fut la célèbre princesse des Ursins, ma- 
riée en premières noces à Adrien de Talleyrand, prince 
de Chalais, et, en secondes noces, en 1675, au duc 
de Bracciano, chef de la famille des Ursins, qui, peu 
de temps après, la laissa veuve' avec une immense for- 
tune; elle exerçait à Rome une grande influence lors- 
qu'on lui proposa la charge de camarera mayor de la 
jeune reine d'Espagne, femme de Philippe V. Dès 
lors, elle gouverna réellement l'Espagne; et sa poli- 
tique fut si contraire à la France que Louis XIV exi- 
gea, pendant un temps, son éloignement. Rentrée en 
grâce, elle obtint, par le traité d'Utrecht, une prin- 
cipauté dans les Pays Bas; elle retourna à Madrid, 
d'où elle fut de nouveau exilée, en 1712, par la nou- 
velle reine, dès son entrée. Elle se relira alors à Gènes, 
où elle mourut en 1715. 

C'était le célèbre ministre François-Michel le Tellier 
de Louvois, fils du chancelier, né le 18 octobre 1641, 
(jui avait acheté de madame de Noirmoutier la terre 
deMontmirail. 11 avait été associé à la charge de se- 
crétaire d'État au département de la guerre, en 1662 ; 
seul titulaire par la démission que donna son père 



MÉMOIRES DE MON PERE 



10." 



quatre ans après, il créa dos magasins pour L'armée, 
fortifia la discipline, améliora le service de l'artillerie, 
dont il était grand maître, fit rétablir les places fortes, 
et tout cela sans qu'on entendit jamais parler de mal- 
versation; il donnait des instructions pour la conduite 
des années. Le succès des campagnes de Flandre et de 
Franche-Comté est dû à ses mesures; elles n'étaient 
inutiles et gênantes que pour le grand Turenne. On a 
accusé Louvois d'avoir contrarié ses plans, par ja- 
lousie de tout mérite indépendant du sien. Il fut, 
comme son père, très-opposé à la liberté de conscience. 
Sa rigidité, qui ne pliait même pas devant le roi, lui 
avait fait beaucoup d'ennemis. Ce fut d'après ses con- 
seils que Louis XIV, qui lui avait confié l'intendance 
des bâtiments après Colbert, fit construire l'hôtel des 
Invalides. Louvois avait épousé en 166 L 2, l'année où 
il avait été associé au ministère, Anne deSouvré, fille 
unique et posthume de Charles Souvré, marquis de 
Courtenvaux, la plus riche héritière de France; aussi 
il acheta non-seulement la terre de Montmirail, mais 
encore le comté de Tonnerre, la baronnie de Crusy et 
la terre d'Àncy-le-Franc. Lorsqu'il eut fait rebâtir le 
château de Montmirail, Louis XIV, qui s'y arrêta en 
allant en Lorraine, s'assit sur une pierre dans le parc, 
en admira les points de vue sur la vallée de Morin, et 
regretta qu'il fût privé d'eau; mais en revenant, il y 
trouva les bassins que Louvois s'était empressé d'y 
faire creuser. Ce ministre mourut à la sortie d'un 
conseil où Louis XIV, assure-t-on, l'avait fort mal ac- 
cueilli, le 16 juillet 1691, à cinquante et un ans; on 
admire son tombeau à Tonnerre. 

Il avait eu de son mariage six enfants; mais sa 



■^■IMtfff 



HH MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

maison ne se continua que par deux d'entre eux, qui 
furent le marquis de Souvré, maître de la garde-robe, 
lieutenant général au gouvernement de Navarre, dont 
les descendants habitèrent la terre de Louvois; et le 
marquis de Courtenvaux, l'aîné de ses fils, dont la pos- 
térité -habita celle de Montmirail. 

Le marquis de Courtenvaux fut meslre de camp du 
régiment de la reine et colonel des Cent-Suisses de la 
garde. Il épousa, le L 28 novembre 1691, Marie-Cathe- 
rine d'Estrées, sœur du dernier maréchal d'Eslrées : 
il en eut deux fils; le second ne laissa pas de posté- 
rité, mais il joua un rôle trop important et a laissé 
à Montmirail des souvenirs trop ineffaçables pour que 
nous n'en parlions pas ici . Césarle Tellier deLouvois, dit 
maréchal d'Eslrées, parce que ce fut lui qui succéda au 
nom et aux armes de cette maison, naquit le 2 juillet 
1695. Il lit, sous le nom de chevalier de Louvois, ses 
premières armes avec le maréchal de Berwick, contre 
le même Philippe V, que son oncle avait contribué à 
affermir sur le trône d'Espagne. Il possédait cette 
fleur de galanterie qui sait allier les marques du res- 
pect avec les prévenances de l'amitié. Envoyé à Weis- 
sembourg avec son régiment pour y recevoir Stanislas 
Leszckzinski, il osa prétendre à la main de sa fille. Mais 
cette princesse, quoique déchue, était réservée par la 
Providence à de plus hautes destinées. Le régent, peu 
favorable à la famille le Tellier, entrava les projets du 
jeune colonel, sans néanmoins l'arrêter dans une car- 
rière que sa valeur devait rendre brillante. En effet, 
en 1 754 , il couvrit les frontières du côté de la Flandre; 
l'année suivante, il fut un des généraux qui décidèrent 
du succès de la journée de Fontenoy. Après avoir reçu 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 165 

plusieurs coups clans ses armes et dans ses habits, il 
poursuivit encore l'ennemi, et lui fil quatre mille pri- 
sonniers; il contribua au gain des batailles de Baucoux 
et de Lanfeltl, et facilita, par une manœuvre habile, 
l'investissement de Maéstrich. Pourvu du bâton de ma- 
réchal et charge du commandement de l'armée des- 
tinée à agir en Allemagne, il passa le Weser et rem- 
porta, le 20 juillet 1756, une victoire signalée sur le 
duc de Cumberland vers Ilastembeck. Des intrigues de 
cour l'avaient fait rappeler, et il put apprendre au 
duc de Richelieu, en lui remettant le commandement, 
la gloire dont il venait de se couvrir. Bien qu'il eut 
él/marié deux fois, d'abord à Catherine de Cham- 
pagne de la Suze, ensuite à Adélaïde-Félicité de Sillery, 
.filfe unième du marquis de Puisicux, ancien ministre 
des affaires étrangères, il mourut sans laisser d'en- 
fants en 1771; aussi avait-il fait, le 2 février de la 
même année, son testament en faveur du marquis de 
Courtenvaux, son neveu; et, à son défaut, en faveur de 
sa petite-nièce, mademoiselle de Monlmirail. 

Le frère aîné du maréchal le Tellier, Macé le Tellier, 
appelé le marquis de Louvois, fut colonel «les Cent- 
Suisses de la garde. 11 mourut trois ans avant son père, 
laissant de son premier mariage avec la sœur du duc 
de Noailles un lils appelé le marquis de Montmirail, 
marié à la fille unique du maréchal de Gontaut-Biron, 
et un pelil-lils appelé le marquis de Crusy. A la mort 
de son grand-père, le marquis de Montmirail devint 
marquis de Courtenvaux. 11 était né à Paris, en 171, S; 
il fit ses premières armes sous le maréchal de .Noailles, 
son oncle; il devint colonel des Cent-Suisses, charge 
alors héréditaire dans sa famille. A vingt-cinq ans, la 






106 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

faiblesse de sa santé l'obligea de renoncer à la carrière 
militaire. Son éducation avait été fort négligée, mais 
il avait un goût naturel pour l'élude; il en sentait tout 
le prix; aussi avait-il fait élever avec soin son fils le 
marquis deCrusy, qui, bien que voué d'abord à la car- 
rière militaire, aide de camp de son oncle, le maré- 
chal d'Estrées, et ensuite colonel des Cent-Suisses, par 
la démission de son père, entra à l'Académie des 
sciences et la présida en 1775; malheureusement il 
mourut l'année suivante, à trente ans, profondément 
regretté pour l'aménité de son caractère, sa piété, la 
régularité de ses mœurs et son amour du travail : il 
portait le titre de marquis deMontmirail, qu'il avait 
pris lorsque son père l'avait quitté pour le nom de 
Courtenvaux; il ne laissait qu'une fille en bas âge. Le 
marquis de Courtenvaux, son père, appelé au doulou- 
reux honneur d'occuper à l'Académie des sciences le 
fauteuil qu'il y avait laissé vacant, fit construire à ses 
frais une corvette très légère, et parcourut pendant trois 
mois les côtes de la France et de la Hollande avec Pin- 
gré et Messier pour faire des expériences sur les mon- 
tres marines, dont le perfectionnement avait été mis 
au concours. Il fit fabriquer et s'occupa lui-même de 
la fabrication de beaucoup d'instruments utiles qui, 
sans lui, eussent été ignorés. Sa santé se fortifia dans 
ces exercices, car il vécut jusqu'en 1784. Le château 
de Montmirail était alors un rendez-vous ouvert à la 
société des environs, qui y était accueillie avec celte 
aisance simple et empressée, caractère de la vraie no- 
blesse : il avait parmi ses titres celui de duc de Dou- 
deauville, et avait hérité, dans la succession d'Estrées, 
de la grandesse d'Espagne. 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 107 

Telle fut à Montmirail cette famille le Tellier de 
Louvois, dont le souvenir suffirait pour donner de 
l'intérêt aux lieux qu'elle habita. 

Mademoiselle le Tellier de Louvois, de Montmirail, 
n'avait «ncore que treize ans lorsque sa mère la maria 
au fils du comte de la Rochefoucauld-Surgère : Ani- 
broise Polycarpe de la Rochefoufoucauld, qui par cette 
alliance, acquit la grandesse d'Espagne, le titre de 
duc de Doudeauville, et devint héritier de la terre de 
Montmirail. Il fut appelé de bonne heure à présider 
l'assemblée de la noblesse à Chartres; mais bientôt la 
Révolution le força d'émigrer. La duchesse de Dou- 
deauville resta en France, et conserva ainsi les biens 
qu'elle y possédait de son chef. Sous la Restauration, 
le duc de Doudeauville, pair de France, fut nommé 
directeur général des postes, emploi qu'avait occupé 
Louvois en 1608; plus tard, il devint ministre de la 
Maison du roi ; il fut décoré des ordres de S. M.; il se 
retira quand Charles X signa l'ordonnance de disso- 
lution de la garde nationale de Paris. En 1850, il 
siégea à la Chambre des pairs pour le procès des mi- 
nistres, et rentra ensuite dans la vie privée. Sa bien- 
faisance égalait sa piété; il n'est pas de bonnes œuvres 
qui lui aient été étrangères : le nombre des personnes 
qu'il a obligées est incalculable. 11 mourut en 1841, 
laissant une mémoire qui sera toujours vénérée, sur- 
tout dans le département de la Marne, lequel, plus que 
tout autre, a connu son âme bienfaisante 1 . 

Le duc de Doudeauville avait eu de son mariage un 



i 



• Combien l'histoire de France sérail plus connue, s., dans chaque can- 
ton, nn homme aussi élevé que M. le duc de Doudeauville appliqua.! ;«> 
loisirs à des éludes de ce genre en demeurant sur ses terres. [F. Claude.) 



168 MÉMOIRES DE MON PÈRE. 

fils et une fille. Celle-ci épousa le marquis de Chapt de 
Raslignac, de cette famille de Périgord connue dès 
la lin du onzième siècle, dont un membre, célèbre 
par sa science, fut chancelier de l'Université de Bou- 
logne en 1571 , et dont un autre, appelé par de Thou, 
homme d'un courage infatigable, gagna la bataille d'Is- 

soire sur les ligueurs en 1590; la marquise de Rastignac 
mourut jeune, ne laissant qu'une fille qui est la du- 
chesse actuelle de la Rochefoucauld. Le vicomte de la 
Rochefoucauld est devenu, par la mort de son père, duc 
de Doudeauville. Son éducation fut confiée à l'abbé Le- 
gris-Duval, qui fit revivre les souvenirs de saint Vin- 
vent de Paul par son immense charité, contribua à la 
fondation de la maison des Jeunes-Condamnés, créa 
celle des filles repenties, et s'occupa activement des 
œuvres des hôpitaux et des Savoyards. Lorsqu'il entra 
dans la maison de Monlmirail, il s'était déjà honoré 
par un généreux dévouement en 1795 en se rendant 
à la commune de Paris, où il dit : «Je suis prêtre, 
Louis XVI est condamné à mort, je viens lui offrir 
les secours de mon ministère, et je demande que mon 
offre lui soit transmise. » L'abbé Legris-Duval dut à 
la présence de deux anciens condisciples de n'avoir 
pas été victime de sa généreuse démarche. Il com- 
posa pour son élève le Mentor chrétien du catéchisme 
de Fénelon. 11 mourut à Paris, mais son cœur fut ap- 
porté à Monlmirail, où il n'avait jamais cessé de rési- 
ler une grande partie de l'année. 

En 1814, le vicomte de la Rochefoucauld, plusieurs 
fois député depuis, fut nommé aide de camp de Mon- 
sieur; et, au retour de Gand, colonel d'une des légions 
de la garde nationale de Paris. Son intimité dans la 



MÉMOIRES DE MON PÈRE. 169 

maison du Cayla prépara l'avènement au ministère de 
la maison du roi du duc de Doudeau ville son père; et 
lui-même fut nommé directeur général des beaux-arts 
(Maison du roi). Dévoué comme son père à la branche 
aînée des Bourbons, en 1850, il resta fidèle à ses an- 
técédents. Il avait épousé en premières noces la fille 
unique du vertueux duc Mathieu de Montmorency, 
dont, après dix ans de mariage, il eut plusieurs en- 
fants. Devenu veuf, il s'est remarié à la comtesse de 
Bourbon-Conti, née de Verteillac, et veuve elle-même 
du fils légitime du dernier prince de Conti. 

C'est à la duchesse de la Rochefoucauld, sa nièce, 
que la terre de Montmirail appartient depuis la mort 
de madame la duchesse de Doudeauville. 



ÉTAT DES HOMMES CÉLÈBRES 

QUI SONT NÉS A MONTMIRAIL, Y ONT VÉCU OU Y SONT MORTS. 

XII e siècle. Le bienheureux Jean de Montmirail. 

XIII" siècle. Enguerrand III de Coucy (dit le grand 
Coucy). 
XV e siècle. Jean de Sarrebracbe, comte de Boucy, 
marié à Catherine d'Orléans, fille du 
comte de Dunois; il est inhumé à 
Montmirail. 

XVI' siècle. Jacques de Silly (Antoine de Silly, lils 
de Jacques et père de madame Em- 
manuel de Gondy, est cet ambassa- 
deur de France en Espagne, dont les 
gens furent gravement insultés à Val- 
ladolid en 1(302, et qui fut rappelé 






pre- 



170 MEMOIRES DE MON PÈRE. 

par Henri IV jusqu'à ce que la cour 
de Madrid eût fait une réparation 
convenable), comte de Rochefort, qui, 
pour la noblesse, porta la parole aux 
états d'Orléans. 
XVII e si'ècle. Le célèbre coadjuteur, cardinal de Retz, 
né à Montmirail. 

Saint Vincent de Paul, qui fut 
cepteur de ce dernier. 

Louis de la Trémouille, premier duc 
de Noirmoutier. 

Le célèbre ministre de Louvois, qui re- 
bâtit le château de Montmirail. 
XVIII e siècle. Louis César le Tellier, maréchal d'Es- 
trées, petit-iîls du précédent. 

Le marquis le Tellier de Courtenvaux, 
d'abord marquis de Montmirail, et le 
marquis de Montmirail, son iils, l'un, 
et l'autre de l'Académie des sciences. 
XIX e siècle. M. delà Rochefoucauld, ducdeDoudeau- 
ville, ministre de la maison du roi. 

L'abbé Legris Duval. 

MORSAINS (277 habitants en 1846}. 

Etat ancien. — Généralité de Champagne, élection 
de Sézanne; en 1720 on comptait à Morsains et Leuze 
cinquante-huit feux. 

Monuments. — L'église est. remarquable par son 
chœur, son portail et son clocher. Le patron de la 
commune est saint Denis. Il y a un château antique. 












LA RÉVOLUTION 



RACONTÉE ET JUGÉE PAR LES HOMMES DU TEMPS 



PRÉFACE 



S'il esl une époque de l'histoire de France digne 
du plus vif intérêt, c'est sans contredit celle de 1 789 . 
Cependant cette époque n'est pas encore étudiée au- 
tant que le réclame son importance. Nos historiens 
contemporains les plus illustres l'ont pourtant ra- 
contée presque tous, dans son ensemble et dans ses 
détails, avec autant d'érudition que de talent ; mais 
leurs ouvrages sont à mon avis trop systématiques ou 
trop étendus pour le plus grand nombre des lecteurs; 
et, d'un autre côté, les préoccupations du présent, 
les complications de chaque jour et la fatigue des es- 
prits, en ont aussi détourné l'attention. Il est facile 
d'en juger aux nombreuses questions encore aujour- 
d'hui controversées ou débattues, à certaines luttes de 
partis, à mille explosions de tendances extrêmes, que 






174 PRÉFACE. 

l'expérience aurait dû éteindre, et qui persistent tou- 
jours, en dépit du bon sens, et au détriment de la 
chose publique. 

Telles sont les considérations qui justifieraient et 
au delà, en dehors de leur valeur historique, les ex- 
traits des écrivains de la fin du dernier siècle, an- 
noncés dans le post-scriptum de l'introduction géné- 
rale, et qui forment un précis aussi attachant ^jjue 
curieux des années les plus tumultueuses de la Révo- 
lution. Tous les événements importants, toutes les dis- 
cussions mémorables du temps y sont rappelés, depuis 
l'assemblée des notables jusqu'au procès de Robes- 
pierre, après lequel il n'y a plus que des pièces dé- 
tachées 1 . 

Sans prétendre être toutes entièrement neuves, ces 
reproductions renferment néanmoins plus d'une ré- 
vélation piquante, plus d'un éclaircissement précieux; 
et ce sera certainement un 'tableau saisissant que cette 
résurrection de toute une génération évoquée de sa 
poussière, pour venir rapporter elle-même à ses des- 
cendants un des plus grands drames de l'humanité, 
dont elle fut l'auteur et le témoin, depuis le crime 
jusqu'au martyre. 



1 J'ai donné dans l'introduction deux cents volumes à cette collection ; 
elle en a au moins quatre cents, si l'on ajoute aux ouvrages que j'ai ci- 
tés la plus grande partie des journaux de l'époque, depuis les Actes des 
Apôtres jusqu'à la Bouche de Fer. Mais il n'y a guère dans toutes ces 
feuilles que des déclamations ou des redondances; aussi les ai-je né- 
gligées en partie. Si quelqu'un le regrettait, il ne devrait s'en prendre 
qu'à moi ; les nombreuses occupations de M. de la Rochefoucauld l'ayant 
empêché de faire lui-même ce travail. 



PRÉFACE. 175 

Quant au principe qui a dirigé ce travail d'extraits 
et de notes, quant à l'esprit dans lequel il a été fait, 
il suffit, pour édifier le lecteur à cet égard, d'em- 
prunter quelques lignes à un discours célèbre du plus 
grand et du plus populaire des rois de la dynastie de 
Bourbon, au discours de Henri IV à l'assemblée des 
notables, réunie à Rouen en 1596 : « Je ne vous ai 
point appelés, dit-il, comme faisaient mes prédéces- 
seurs, pour vous obliger d'approuver aveuglément 
mes volontés ; je vous ai fait assembler pour recevoir 
vos conseils, pour les croire, pour les suivre. C'est 
une envie qui ne prend guère aux rois; mais l'amour 
que je porte à mes sujets, et l'extrême désir que j'ai 
de conserver mon État, me font trouver tout facile et 
honorable '. » 

Ne serait-ce pas là la plus magnifique épigraphe de 
toutes nos constitutions modernes, même les plus li- 
bérales? 



F. CLAUDE. 



25 mars 1 S6 1. 



i II va sans dire qu'en insérant ces extraits dans ses Mémoires, M. de 
la Rochefoucauld est loin d'en adopter toutes les opinions et d'en garantir 
toutes les assertions. On nie permettra de faire la même réserve en ce 
qui me concerne, quoique je les aie choisis. (F. Claude). 



* 



I 



LA RÉVOLUTION 

RACONTÉE ET JUGÉE PAR LES HOMMES DU TEMPS 

PREMIER EXTRAIT 

MÉMOIRES DE BASSEVILLE SUR LA RÉVOLUTION DE FRANCE 



INTRODUCTION 

Les dettes de Louis XIV n'étaient point encore ac- 
quittées; les plaies portées au commerce n'étaient 
point encore cicatrisées, et la paix de Fontainebleau ' 
avait fait perdre aux Français la grande influence 
qu'ils avaient eue pendant longtemps dans toute l'Eu- 
rope. La perte du Canada avait fait oublier les cam- 
pagnes glorieuses des vainqueurs de Fontenoy et de 
Berg-op-Zoom. Des commissaires envoyés par nos en- 
nemis, et pensionnés par notre cour, nous enchaî- 
naient jusqu'au fond de nos villes; la marine était 
languissante; nos ports étaient déserts; il ne restait 



1 Sous Louis XV. 
h. 



12 



M 



I7S LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

plus rien de ces belles armées navales qui avaient fait 
voir le pavillon de la France aux deux mondes, et ba- 
lancé la puissance de l'Angleterre et de la Hollande. 
L'insouciance ou la faiblesse du ministère, accom- 
modée à l'égoïsme et à l'indolence du souverain, mit 
le comble à toutes ces pertes ; et le dernier jour de la 
gloire de Louis XV, en politique, fut marqué par 
l'exil du duc de Choiseul. Ce grand homme avait un 
coup d'œil juste, une énergie peu commune à la no- 
blesse française, une parfaite connaissance de l'esprit 
et du caractère national, et par-dessus tout, une saga- 
cité admirable pour démêler le vrai mérite de l'homme 
qu'il voulait employer, et qu'il savait toujours mettre 
à sa place. Jamais les cours de Vienne, de Saint-Pé- 
tersbourg et de Berlin, ne se seraient partagé la Po- 
logne à la face de l'Europe, s'il eût encore été en place. 
Ses ennemis crient partout qu'il réunissait la fierté 
de Louvois à la somptuosité de Fouquet; les gens sans 
passions conviennent qu'il fut un bourreau d'argent ; 
que ses prodigalités excessives doivent un peu décré- 
diter son administration, parce qu'elles épuisèrent le 
trésor public: c'est à la postérité à le juger; et, sans 
doute, elle n'oubliera jamais que les hommesles moins 
intéressés à le prôner... que ceux mêmes qui l'accu- 
sent d'avoir, le premier, porté un coup mortel au 
militaire français, en contrariant les anciennes or- 
donnances, lui font hommage des deux plus étonnan- 
tes révolutions que les annales du monde puissent of- 
frir... Il prépara la .révolution d'Amérique; et celle-ci 
amena la révolution de France 1 . 



1 Le duc de Choiseul est en effet jugé aujourd'hui comme un très- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 170 

La guerre d'Amérique fournit aux écrivains des 
deux partis mille occasions de discuter les droits des 
peuples en général, et ceux de l'homme en particu- 
lier. Les esprits, éleclrisés par ces discussions, se fa- 
miliarisèrent insensiblement avec la liberté. Il ne fut 
pas difficile de conclure que les peuples ne devaient 
point rester passifs sous le despotisme militaire ou 
ministériel des maîtres qu'ils s'étaient choisis. 

'Une opération qui pouvait régénérer la France, si 
elle avait été bien combinée et sagement conduite, 
avait plongé le royaume dans une anarchie plus dan- 
gereuse que le despotisme ministériel, rehaussé par 
les lettres de cachet. Le chancelier Maupeou n'eut 
qu'un succès momentané, parce qu'avec le talent et le 
pouvoir nécessaires pour être utile à son pays, il n'eut 
pas un caractère moral assez sûr, ni cette exacte pro- 
bité qu'on a droit d'exiger d'un homme qui vient 
donner un démenti à sa nation et à son siècle 1 . 

La magistrature avait besoin d'une grande réforme; 
les membres les plus intègres et les plus éclairés des 
parlements la sollicitaient depuis longtemps ; mais il 
ne fallait ni la bouleverser ni la dissoudre, pour la 
composer encore plus mal qu'elle ne l'était. Les tri- 
bunaux par lesquels on remplaça les parlements, fu- 
rent d'abord chansonnés, ensuite regardés comme fort 



grand ministre; sa disgrâce, amenée par madame DuLarry, l'ut un mal- 
heur national. La ville et la cour allèrent à Chanteloup, lieu de son exil, 
malgré le roi. (F- Claude). 

1 Son plus grand tort fut, non de vouloir réformer la justice et les par- 
lements, mais de n'avoir pu le faire, à causé des intrigues de cour et de 
la volonté toujours incertaine de Louis XV, son seul appui; ce qui lui 
faisail dire : « Je ne suis jamais Lien sur en me levant de garder jusqu'au 
soir ma tète sur les épaules. » (F. Claude). 






180 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

au-dessous" des fonctions qui leur avaient été confiées. 

C'est dans ces circonstances que mourut Louis le 
Bien-Aimé. Mort depuis longtemps pour ses sujets, il 
laissa la plus belle monarchie du monde à un prince 
qui, sans doute, a des vertus réelles, mais que son édu- 
cation n'a pu développer... 11 fut élevé par le plus 
inepte des courtisans, et toujours éloigné des affaires, 
jusqu'au moment où il monta sur le trône. 

Le premier usage que ce prince, à peine âgé de 
vingt ans, lit de sa puissance, fut pour appeler auprès 
de lui le comte de Maurepas. C'était un bel-esprit 
de la cour de son grand-père, qu'une épigramme lâ- 
chée contre la favorite, avait fait exiler depuis longues 
années. Ce vieillard apporta dans une cour qui n'a- 
vait rien de la majesté de celle dans laquelle il avait 
été élevé, toute la faiblesse d'un sexagénaire presque 
délirant; il n'avait rien perdu de la frivolité de sa 
jeunesse; et cette facilité d'esprit qui avait fait, jadis, 
tout son mérite, était renforcée par l'insouciance na- 
turelle à son âge; aussi traila-t-il les affaires même 
les plus importantes avec une légèreté qu'on n'aurait 
pas soupçonnée dans un vieillard, et bien faite, sinon 
pour charmer, au moins pour séduire un jeune roi, 
étranger aux affaires, et qui en redoutait les entraves. 

M. le comte de Maurepas commença par s'occuper 
dos parlements exilés depuis près de cinq ans. Leur 
rappel fut une- des plus grandes sottises de son minis- 
tère. Le maréchal de Muys, ministre de la guerre, 
stoïcien sévère, et qui n'avait pas tous les talents né- 
cessaires à sa place, «l'apostropha en plein conseil, en 
lui disant, avec beaucoup de franchise et d'aigreur ; 
« Vous déshonorez votre vieillesse, et vous abusez de la 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 181 

jeunesse du roi. » La suite a prouvé que le maréchal 
avait raison. Le roi eût été bien tranquille, bien moins 
tracassé par les cours souveraines de son royaume ; il 
aurait pu faire entrer dans les nouveaux parlements 
ceux des exilés qui auraient mieux aimé s'accom- 
moder aux circonslances que de végéter dans leurs 

terres l . 

Il faut convenir aussi quelechancelierlaissa échapper 
un moment très-favorable au maintien des chambres 
qui lui devaient leur existence. Si, quand Louis XVI 
monta sur le trône, il avait demandé à ce jeune mo- 
narque la levée de toules les lettres de cachet, tous les 
membres des parlements, qui, dans leur exil, for- 
maient encore une compagnie formidable, ou qui 
avaient encore un grand parti dans la nation, seraient 
rentrés comme de simples particuliers dans le sein de 
leur famille. Isolés, sans litre et sans fonction, ils 
n'auraient osé s'assembler: n'étant plus malheureux, 
l'intérêt qu'on prenait à leur disgrâce aurait insensi- 
blement diminué, on se serait accoutumé à les voir 
sans robe et sans fonction. Cette démarche était un 
coup de parti pour le chancelier : son défaut de pru- 
dence entraîna sa chute, il fut envoyé dans ses terres. 
Les sceaux furent donnés au premier président du 
parlement de Rouen, dont le principal mérite .'tait 
d'avoir joué la comédie, et surtout les rôles de Crispin 
dans la société du Nestor ministre. L'abbé Terray, 
contrôleur général, ami du chancelier, qui commen- 
çait à devenir honnête homme, et qui, peut-être, au- 
rait pu réparer une portion des calamités dont il avait 

1 Ce que M. le comte de Minn'cps n lait de moine n al, ce sont des 
ekansons et des petits vers. (F- •■lande). 



182 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

couvert l'Etat, fut aussi disgracié et remplacé par 
M. Turgot. 

cdemejetledans vos bras, lui dit le roi, le jour qu'il 
lui fut présenté; vous êtes l'homme juste de mou 
royaume. » Ce bon citoyen n'occupa ce poste éminenl 
que pour justifier, à la face de toute l'Europe, l'axiome 
tant vanté du chantre de Henri IV : 




Tel brille au second rang, cfiii s'éclipse au premier. 

11 avait fait le bonheur de sa province, étant inten- 
dant de Limoges ; il ne fi t presque rien pour le royaume 
étant contrôleur général. Élevé dans les principes des 
économistes, livré aux détails minutieux, inséparables 
de toutes les sectes, il quitta sans regret le ministère, 
après nous avoir prouvé que la plus scrupuleuse pro- 
bité ne suffit point pour être un bon administrateur '. 
Toutes ces variations dans les différents systèmes 
adoptés par les différents ministres choisis pour la 
partie des finances, loin de rétablir le trésor royal, 
augmentaient l'espèce de paralysie qui faisait languir 
toutes les autres branches de l'administration; et le 
Sully que la nation française a replacé une troisième 
fois dans ce poste si délicat, ne put point, dans son 
premier ministère, réparer les fautes que l'impéritie 
de ses prédécesseurs avaient accumulées. Des gens sé- 
vères, ou, selon d'autres, peu habiles en finance, lui 
ont reproché d'avoir augmenté la dette nationale par 

1 C'est un jugement trop sévère. Turgot restera toujours pour la pos- 
térité non-seulement un homme supérieur, mais un ministre hors ligne : 
« Il n'y a que Turgot et moi qui aimions ie peuple, » disait Louis XVI. 

(F. Claude.) 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 185 

la voie des emprunts; il n'a jamais répondu à ces in- 
culpations; ses partisans se sont contentés de demander 
quel moyen il pouvait employer pour remplir tous les 
engagements de l'État, pour développer la révolution 
d'Amérique, pour soutenir cette guerre qui devait 
changer un jour la face de l'Europe, et diminuer de 
beaucoup les forces d'une puissance à jamais rivale de 
la nôtre, et qui, souveraine des mers, s'était presque 
arrogé le droit exclusif d'y laisser flotter son pa- 
villon. 

Avant d'aller plus loin, et pour éclairer davantage 
nos lecteurs, nous croyons devoir leur mettre sous les 
yeux le tableau général des finances, en remontant 
jusqu'au règne de Charles VI. A celle époque les dé- 
penses de la cour n'avaient jamais passé 94,000 hv. 
Mais aussitôt que l'épidémie des croisades eut en- 
traîné les Français loin de leurs frontières; aussitôt 
que des ennemis étrangers se portèrent en force sur la 
France, il fallut des fonds réguliers et considérables. 
Les rois auraient bien voulu ordonner eux-mêmes ces 
contributions; plus d'une fois ils le tentèrent. La ré- 
clamation des gens éclairés les avertit de leurs usur- 
pations, et les révoltes des peuples les forcèrent d'y 
renoncer. Il fallut reconnaître que cette autorité ap- 
partenait à la nation assemblée, et n'appartenait qu'a 
elle; ils jurèrent' même à leur sacre que ce droit 
sacré, inaliénable, serait à jamais respecté, et ce ser- 
ment eut quelque force durant plusieurs siècles '. 
Tout le temps que la couronne n'avait eu d'autre 

• C'est un fait qui n'a pas été assez remarqué. C'est un droit que- 
Louis XIV et Louis XV surtout ont eu le tort immense de méconnaître et 
, . , (F. Claude), 

de viour. 




184 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

revenu que le produit de son domaine, c'étaient ses 
sénéchaux, ses baillis qui, chacun dans leur départe- 
ment, étaient chargés du recouvrement des deniers 
publics. Il fallut établir un nouvel ordre de choses 
lorsque les impositions devinrent générales dans le 
royaume. Soit que les taxes portassent sur la personne 
ou sur les maisons des citoyens, soit qu'on leur de- 
mandât le cinquième ou le dixième de leurs récoltes, 
le cinquantième ou le centième de leurs biens 
meubles et immeubles, soit qu'on fît d'autres combi- 
naisons plus ou moins heureuses, c'était une nécessité 
d'avoir des gens pour recueillir ces différents tributs, 
et le malheur de l'État voulut qu'on les allât chercher 
en Italie, où l'art de pressurer les peuples avait déjà 
fait des progrès immenses. 

Ces financiers, connus sous le nom de lombards, 
ne tardèrent pas à montrer un génie fertile en inven- 
tions frauduleuses. 

Après leur expulsion, les états généraux, qui ordon- 
naient les subsides, se chargèrent d'en faire la levée, 
et cet arrangement continua jusqu'à Charles VII, qui, 
le premier, se permit d'établir un impôt sans le con- 
sentement de la nation, et qui s'appropria le droit de 
les faire percevoir par ses délégués. Sous le règne de 
Louis XII, le revenu public, qui s'était accru par de- 
grés, fut porté à 7,950,000 livres. Cette somme re- 
présentait trente-six de nos millions actuels. 

A la mort de François I er , le fisc recevait 
15,730,000 livres; c'était cinquante-six de nos mil- 
lions. Sur cette somme, il fallait prélever 00,416 liv. 
5 sous 4 deniers pour les rentes perpétuelles créées 
par ce prince, et qui, au denier douze, représentait 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 185 

un capital de 725,000 livres; c'était une innovation. 
Ce n'est pas que quelques-uns do ses prédécesseurs 
n'eussent connu la funeste ressource des emprunts; 
mais c'était toujours sous la caution de leurs agents, 
et l'État n'était jamais engagé. 

Quarante ans de guerres civiles, de fanatisme, de 
déprédations, de crimes, d'anarchie, plongèrent les 
finances du royaume dans un désordre dont il n'y 
avait qu'un Sully qui pût les retirer. Ce ministre 
économe, éclairé, vertueux, appliqué, courageux, 
éteignit pour 7 millions de renies, diminua les 
impositions de 5 millions et laissa à l'Etat 20 mil- 
lions, grevés seulement de 6,025, §66 livres 2 sous 
6 deniers de rente, toutes charges déduites; il entrait 
donc 20 millions dans le trésor royal. 151,500,000 
livres suffisaient pour les dépenses publiques, et les 
réserves étaient de 4,500,000 livres. 

La retraite forcée de ce grand homme, après la fin 
tragique du meilleur des rois, fut une calamité qu'il 
fa<it déplorer encore. La cour s'abandonna à des pro- 
fusions qui n'avaient point d'exemple dans la mo- 
narchie, et les ministres formèrent dans la suite des 
entreprises que les forces de la nation ne compor- 
taient pas. Ce double principe d'une confusion cer- 
taine ruina de nouveau le fisc. En 1601, les imposi- 
tions montèrent à 84,222,096 livres, mais les dettes 
absorbaient 52,577,172 livres; il ne restait, par 
conséquent, pour les dépenses publiques., que 
51,844,924 livres, somme évidemment insuffisante 
pour les besoins de l'État. Tel était l'état des finances 
lorsque l'administration en fut confiée à Colbert. 
Ce ministre, dont le nom est devenu si fameux chez 



■ 



186 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE 

toutes les nations, porta en 1683, qui fut la dernière 
de sa vie, les revenus du monarque qu'il servait à 
116,873,476 livres; il entrait, par conséquent, dans 
les coffres du roi 95,498,202 livres. La funeste pas- 
sion de Louis XIV pour la guerre, son goût désor- 
donné pour toutes les dépenses qui avaient de l'éclat, 
privèrent la France des avantages qu'elle pouvait se 
promettre d'un si grand administrateur. 

Après la mort de Colbert, les finances, administrées 
sans ordre et sans principes, furent la proie d'une 
foule de traitants avides, qui se rendirent nécessaires 
par leur brigandage môme, et parvinrent à donner la 
loi au gouvernement. 

Le discrédit devint bientôt universel; les banque- 
routes se multiplièrent ; l'argent disparut ; le com- 
merce fut anéanli; les consommations diminuèrent. 
On négligea la culture des terres ; les contrats sur 
l'Hôtel de ville ne se vendaient que la moitié de leur 
valeur. Louis XIV, sur la fin de ses jours, eut un be- 
soin pressant de 8 millions; il fut obligé de les ache- 
ter par 52 millions de rescription. C'était emprunter 
à 400 pour 100. 

L'État avait, il est vrai, 115,589,074 livres de re- 
venu, mais les charges emportaient 82,859,504 livres, 
et il ne restait pour les dépenses du gouvernement que 
52,529,570 livres, à 50 livres 10 sous 6 deniers le 
marc 1 ; encore ces fonds étaient-ils consommés d'a- 
vance pour plus de trois années. 



4 II s'agit ici du marc d'argent. Un arrête du conseil d'État, en 1705. 
en avait fixé la valeur un peu au-dessus, à 51 livres 12 sous 5 deniers. 
Aujourd'hui le marc d'argent n'est plus qu'un poids équivalent à 50 fr. 
environ. ( F - Claude). 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 187 

Lorsque le duc d'Orléans prit les rênes du gouver- 
nement, ses vrais amis désiraient qu'il assemblât les 
étals généraux; c'était un moyen infaillible de con- 
server, d'augmenter même la faveur publique, alors 
ouvertement déclarée pour lui. Philippe se prêtait 
sans effort à cet expédient ; malheureusement les per- 
fides réprouvèrent un projet où leurs intérêts parti- 
culiers ne se trouvaient pas. Il fut abandonné. 

Alors quelques grands, révoltés du despotisme sous 
lequel gémissait la France, et ne voyant point de jour 
à l'ébranler, eurent l'idée d'une banqueroute entière, 
qu'ils croyaient propre à tempérer l'excès du pouvoir 
absolu. 

Le régent, après quelques irrésolutions, se refusa à 
une violence qu'il jugeait devoir imprimer une tache 
ineffaçable sur son administration ; il préféra un 
examen sévère des engagements publics à une ban- 
queroute flétrissante, dont il croyait pouvoir éviter 
l'éclat. Le célèbre Law vint à son secours, et la France 
eut l'espoir aveuglément conçu d'obtenir le rétablisse- 
ment de la fortune publique par ses lumières. 

La machine politique sembla marcher; mais ses 
mouvements, ni faciles, ni réguliers, annonçaient une 
nouvelle chute. 

De quelque manière que fussent depuis adminis- 
trées les finances du royaume, elles ne se retrouvèrent 
jamais suffisantes pour les dépenses qu'on se permet- 
tait. Inutilement on multipliait les impôts; les be- 
soins, les fantaisies, les déprédations augmentaient 
encore davantage, et le fisc s'obérait toujours. A. la 
mort de Louis XY, le revenu public s'élevait à 
575,551,875 livres, mais les engagements, malgré 



188 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

celte foule de banqueroutes qu'on s'était permises, 
montaient à 190,858,551 livres ; il ne restait donc de 
libre que 184,475,545 livres. Les dépenses de l'État 
exigeaient 210 millions de livres; c'était par consé- 
quent un vide de 25,526,657 livres dans le Trésor de 
l'État. 

La nation comptait sur un meilleur usage des re- 
venus publics sous le nouveau règne. Ses espérances 
avaient pour base l'amour de l'ordre, le dédain du 
faste, l'esprit de justice, ces autres vertus simples et 
modestes qui parurent se rassembler autour du trône 
lorsque Louis XVI y monta... Je reviens à mon sujet. 

M. Necker n'eut pas la gloire de terminer la guerre 
d'Amérique l ; il était loin de la cour lorsque Louis XVI 
accorda la paix aux deux mondes, après avoir donné 
une belle leçon aux autres souverains. Il n'avait rien 
fait pour lui dans cette guerre ; il ne demanda rien 
pour lui. Il versa la fortune de son peuple épuisé 
pour sauver une nation qui voulait être libre, et, par 
un coup de politique bien précieux et bien hardi, il 
diminua d'un tiers les ressources, la puissance et la 
force d!un de ses plus redoutables voisins. 

Les successeurs immédiats de M. Necker, plus 
ineptes encore ou plus maladroits que ceux qui 
l'avaient précédé, succombèrent facilement sous le 



* La guerre d'Amérique fut inspirée h Louis XVI non-seulement par 
une pensée généreuse, mais encore par le désir de relever notre marine, 
un moment ruinée sous Louis XV, et d'affaiblir l'Angleterre, qui avait 
détruit notre flotte et humilié notre pavillon, grâce aune perfidie, pen- 
dant la guerre de Sept Ans. La guerre d'Amérique fut le signal de l'éman- 
cipation des peuples, et le mouvement qu'elle imprima au monde, de 
quelque façon qu'on le juge, porte aujourd'hui tous ses fruits. 

(F. Claude). 



l'AU LES HOMMES DO TEMPS. 189 

poids d'un fardeau aussi pesant, et furent à leur tour 
remplaces par un homme vraiment administrateur, 
prôné par une faction puissante et ballotté depuis long- 
temps sur la mer orageuse de la cour. 

Le détail de ses opérations est aujourd hui sous les 
yeux de toute l'Europe, et on n'a pas publié, depuis 
près de trois ans, un ouvrage, ni une brochure, dans 
lequel il n'ait été attacmé ou défendu. 

Un caractère doux et affable, joint à toutes la fi- 
nesse d'un courtisan, quelques talents pour l'admi- 
nistration, des connaissances utiles et agréables, une 
diction aisée, une éloculion séduisante, une conversa- 
lion enchanteresse, un travail facile, une conception 
plus facile encore..., prodiguant l'or et les grâces, 
jaloux de ne faire aucun mécontent, connaissant par- 
faitement les goûts, les mœurs et les habitudes du 
peuple qu'il voulait séduire, tel fut M. de Galonné 

Il eut le courage, après quatre ans d'administra- 
tion, de convenir que lui seul ne pouvait remédier 
aux maux dans lesquels la France gémissait; il dé- 
couvrit la plaie, et en montra la profondeur, d'abord 
au roi son maître, aux ministres ses collègues, enfin à 
l'élite de la nation, convoquée sous le nom d'assem- 
blée des notables. 

M . de Calonne, comptant échapper à l'opinion pu- 
blique, se présenta avec confiance à cette assemblée. 11 
proposa, développa, discuta avec beaucoup de chaleur 
et d'éloquence tous les plans qu'il avait connus pour 
tarir la source de nos maux, et spécialement pour re- 
médier à l'épuisement du trésor public. 11 terrassa 
presque tous les adversaires qui osèrent entrer en lice 



^B 



■ 



I 

■ 



190 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

avec lui. La nation n'étant pas pour lui, les notables, 
tout en convenant qu'il parlait bien, qu il avait peut- 
être raison sur bien des points, ne furent pas pour 
lui ; les compagnies de magistrature étaient ses enne- 
mies jurées. 11 était entaché à leurs yeux... Il avait été 
la tête de la commission qui traita si cruellement M. de 
la Chalotais; ses plans furent rejetés. Le clergé, dont 
il voulait détruire les prétentions et les privilèges, 
sonna le tocsin contre lui. L'édit du timbre, et surtout 
l'impôt territorial, qui ne portait que sur les riches et 
sur la portion aristocrate et puissante du royaume, 
furent proscrits, et le ministre, écrasé sous les débris 
d'un édifice qui devait le combler de gloire, et qui a 
préparé notre liberté, en nécessitant les états géné- 
raux, fut disgracié par le roi et malgré le roi : Inritvs 
inritum dimisit. 

On fait, en général, deux grands reproches à M. de 
Calonne : la signature du traité de commerce avec 
l'Angleterre et la déprédation du trésor royal. 

11 n'est pas le seul ministre qui ait conclu ce traité, 
et ceux qui ont avancé qu'il avait reçu de l'argent de 
nos ennemis pour donner sa signature en ont dit au- 
tant de M. de Vergennes... Jusqu'à ce que l'inculpa- 
tion ait été prouvée, on nous permettra de douter. On 
peut même assurer aujourd'hui que jamais M. de Ca- 
lonne n'eût été chercher un asile chez les Anglais s'il 
avait été coupable d'une si lâche trahison ; c'est parce 
que les Anglais sont généreux que je me crois fondé à 
soutenir cette assertion. La manière dont ils ont traité 
ce célèbre fugitif est la preuve la plus concluante que 
je puisse en donner. 

C'est à M. de Calonne lui-même à se disculper du 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 191 
second reproche. 11 est si éloquent lorsqu'il plaide sa 
cause! Jusqu'ici on l'a beaucoup attaqué, mais on ne 
lui a pas toujours répondu. Tout le monde sait que, 
pour arriver au ministère, il fut obligé de marchan- 
der sa place ; elle était à l'encan, à l'insu du mo- 
narque 

Il acheta donc la sienne ; il la 

conserva aux conditions qui lui furent imposées. 11 
n'eut pas le courage de la sacrifier quand il vit la dé- 
prédation d'un trésor dont il n'était que le porte-clefs ; 
il l'ouvrit sans réserve à des gens encore plus inté- 
ressés que lui à l'économiser... C'est un abus de con- 
fiance, un crime de lèse-nation dont il ne se lavera 
jamais. Dans un siècle aussi corrompu, sous un gou- 
vernement aussi vicieux que le nôtre..., ceux qui le 
jugent le plus sévèrement ne l'auraient-ils pas imité? 
Et ne peut-on pas assurer d'avance qu'ils auraient ré- 
pondu à quiconque leur aurait conseillé de donner la 
démission de leur place : M. de Turenne est inimi- 
table? 

Un homme d'Église, qu'une réputation de vingt- 
cinq ans passés au sein de la dissipation et de toutes 
les intrigues de la cour, avait empêché d'arriver au 
siège de la métropole de Paris, remplaça M. de Ga- 
lonné. Ce prélat ambitieux et vain se servit de toute 
l'autorité que sa place lui donnait pour rendre odieux 
un homme dont il n'était point en état d'apprécier les 
talents, et dont il voulut cependant suivre les projets; 
il exerça sur lui, sur ses amis, sur ses partisans, sur 
ceux du comte de Vergennes, des vengeances person- 
nelles qui auraient suffi pour le déshonorer s'il avait 



^■■■■■i 



102 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

encore eu quelque chose à perdre du côté de l'hon- 
neur. Suppléant par une effronterie que l'ignorance 
seule peut donner à tout ce qui lui manquait, il aug- 
menta la dette publique par un genre de déprédations 
inconnu aux Séjan et aux Narcisse. Il mit le comble 
à tous ces excès en conseillant au roi de faire banque- 
route. 

Les parlements à l'agonie luttèrent pendant six 
mois contre les attentats de ce prêtre impie et sacri- 
lège, qui se glorifia un moment de faire oublier les 
cruautés du sanguinaire Richelieu. Quelques magis- 
trats développèrent une énergie qui était inconnue, 
et montrèrent une éloquence et un langage bien diffé- 
rents de celui que nous avions entendu dans les précé- 
dentes querelles de la magistrature. 

Autrefois les parlements refusaient d'enregistrer, 
ou par morgue ou par haine contre le ministre qui 
avait rédigé l'édit du roi. Le parlement de Paris, alors 
relégué à Troyes, refusa à M. de Brienne l'enregistre- 
ment des édits bursaux, qui auraient perdu la nation 
sans ressource, en disant qu'il n'avait pas le droit 
d'enregistrer. En vain le despote mitre, après le 
rappel du parlement, qui négocia son retour par 
l'enregistrement de la prorogation du deuxième 
vingtième, traîna le roi, son maître, au palais pour 
faire enregistrer, sous sa dictée, l'impôt du timbre et 
l'impôt territorial , qu'il avait lui-même fortement 
combattus à l'assemblée des notables avant son éléva- 
tion au ministère. En vain employa-l-il les lettres de 
cachet contre un prince du sang et contre quelques 
magistrats, tous les parlements du royaume répé- 
tèrent, de concert avec celui de Paris, que les états 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 193 

généraux seuls pouvaient ordonner l'impôt; toute la 
nation répéta cette phrase. 

Deux conseillers se couvrirent d'honneur à celle 
époque, et obtinrent le suffrage universel des gens de 
bien. Toute la France les réclama comme ses plus 
zélés défenseurs... Un d'eux a survécu à sa gloire... 
S'il lui resle aujourd'hui une seule étincelle du beau 
feu qui l'animait alors, il doit regretter de n'être pas 
mort sur les fleurs de lis le jour qu'un infâme satel- 
lite de l'archevêque viola le sanctuaire de la justice 
pour le choisir au milieu de ses confrères. 

Avant ces jours de triomphe pour les parlements, 
l'histoire de France nous atteste que jamais ils ne se 
sont élevés contre le pouvoir suprême sans que leurs 
entreprises n'aient entraîné les suites les plus fâ- 
cheuses. . . Les temps désastreux de Charles V, l'époque 
horrible de la Ligue, les troubles de la Fronde, 
prouvent qu'ils n'ont pas toujours été exempts de re- 
proches. Si nous remontons à la source, nous verrons 
clairement qu'ils se sont toujours trompés et qu'ils onl 
égaré les peuples avec eux, parce qu'ils avaient oublié 
que, dans l'origine, ils n'étaient que des corps judi- 
ciaires chargés par le souverain de rendre la justice à 
ses sujets, et rien de plus; jamais ils n'ont été les re- 
présentants de la nation, malgré leur prétention à se 
dire les états généraux au petit pied ' . 

Jamais les parlements n'ont eu le pouvoir législatif. 
L'enregistrement, auquel les impôts, les déclarations 



1 Pour être juste entièrement, l'auteur devrait ajouter que si les 
parlements commirent en effet de nombreux abus de pouvoir, la faute en 
est aussi a la royauté qui, contrairement aux lois fondamentales et tradi- 
tionnelles du royaume, ne convoquait plus les états généraux. (F. Clan le). 

13 









.,' ■ , 



194 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

ou édits du roi furent assujettis, n'était qu'une affaire 
de forme, et les ministres avaient toujours des moyens 
efficaces pour l'obtenir, parce que insensiblement le 
despotisme arrive à tout. S'agissait-il, par exemple, de 
faire passer un arrêté onéreux pour la nation, le mi- 
nistre, avant l'enregistrement, et pour assurer l'enre- 
gistrement, s'engageait à ne rien demander, ou à de- 
mander peu de chose, aux compagnies de la magis- 
trature. L'édit était enregistré ; le peuple, toujours 
dupe des mots, croyant n'avoir rien à répliquer à des 
hommes payés pour le sauver de l'oppression, se plai- 
gnait d'abord et finissait par donner ce qu'on lui de- 
mandait, et souvent plus qu'il n'avait. 

Un corps, qui prétend pouvoir annuler les volontés 
du souverain, passe bientôt du droit de défendre à 
celui d'ordonner ; on en a vu mille exemples. Les par- 
lements, dans les temps critiques, se sont érigés en 
législateurs, disposant de la soumission des peuples, 
ordonnant des levées d'impôts, de troupes... Si, dans 
le délire de leur effervescence, on eût laissé un libre 
cours à leur audace, on aurait bientôt vu s'élever deux 
autorités en France, dont le choc perpétuel, au lieu 
de faire le bien de la nation, aurait entretenu la dé- 
fiance et le désordre. En vain ont-ils protesté qu'ils ne 
voulaient pas usurper l'autorité suprême; n'est-ce 
pas l'usurper que de prétendre que le prince ne peut 
rien sans eux? N'était-ce pas l'usurper que défendre 
ce qu'il ordonne? 

On ferait un livre, et un gros livre, si on voulait 
relever tous les attentats commis par les parlements 
contre un peuple dont ils se disaient les pères et les 
défenseurs. Je ne citerai qu'un fait. 



P.VR LES HOMMES DU TEMPS. 1% 

Quand Henri IV accorda la liberté de conscience 
aux protestants, il trouva des obstacles pour faire en- 
registrer l'édit de Nantes; quand Louis XIV, subjugué 
par une femme dévote et pusillanime, et par un con- 
fesseur fanatique, révoqua ce même édit, il fut se- 
condé par tous les robinocrates de son royaume. Tout 
récemment, lorsqu'il fut question de l'état civil des 
protestants, n'avons-nous pas entendu soutenir au bar- 
reau des paradoxes dignes de Macbiavel ou des suppôts 

de Loyola?... 

On ne peut même attribuer les écarts des parlements 
à des vues de patriotisme ; leurs plus grandes querelles 
ont toujours eu pour objet leurs intérêts personnels et 
leurs prérogatives. Le malheur des peuples ne les a 
jamais tant échauffés que la moindre atteinte portée à 
leurs privilèges. .. Ils ont vu d'un œil sec, pendant plus 
d'un siècle, des milliers de citoyens disparaître de la so- 
ciété sans faire aucune démarche pour les revendiquer. 
Plusieurs sont morts sous le poids de leurs chaînes; 
d'autres ont langui pendant un grand nombre d'an- 
nées dans des prisons malsaines, privés de toute com- 
munication au dehors, en proie, dans leurs cachots,- à 
des besoins sans nombre. Toute l'Europe, au contraire, 
retentit de leurs cris, et le royaume est abîmé parce 
que deux conseillers sont exilés... Toute la France sait 
aujourd'hui qu'ils auraient enregistré l'édit du timbre 
s'il n'eût été accompagné de l'impôt territorial ; or ce 
dernier tombait plutôt sur eux que sur le peuple. Ils 
rejetèrent l'un et l'autre. Ils s'étaient sauvés, jusqu'à 
cette époque, de tous les impôts mis sur les propriétés 
au moyen d'un très-médiocre abonnement. Ils parta- 
geaient cette faveur avec la noblesse, avec les princes 



I ■ 








196 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

du sang. Ils ne virent pas de moyen pour échappera 
l'impôt territorial; aussi, pour s'y opposer, il n'a pas 
tenu à eux que nous n'ayons été livrés à une guerre 
ciùle. A tous ces torts des parlements, peut-on s'em- 
pêcher de joindre l'indiscrélion qu'ils ont commise, en 
donnant de la publicité à leurs remontrances et à ces 
arrêtés si multipliés, où, sous un entortillage illusoire, 
ils narguaient l'autorité en feignant de lui rendre hom- 
mage? S'ils n'avaient voulu qu'éclairer le roi, ils se 
seraient contentés de les lui adresser à lui-même ; mais 
ils n'ont pas plutôt pris un parti, qu'aussitôt leur ré- 
sultat court les rues, manuscrit ou imprimé. 

C'est du chaos que naît la lumière ; c'est à leur opi- 
niâtreté, disons plus, c'est à leurs malversations, à 
leur despotisme, plus redoutable que celui des mi- 
nistres, que nous devons les étals généraux. Il les ont 
demandés avec le reste de la nation ; mais, en les de- 
mandant, étaient-ils de bonne foi? Croyaient-ils les ob- 
tenir? La conduite qu'ils ont tenue depuis n'a-t-elle pas 
bien prouvé qu'ils en étaient au repentir?... Pour ne 
pas les avoir, ils auraient enregistré tout ce que la 
voracité des ministres aurait exigé. Il est trop tard; 
ils nous ont mis dans la confidence. Ils ont substitué 
la vérité au mensonge. Aujourd'hui la comédie est 
jouée; les acteurs sont démasqués. Ils ont fait, pen- 
dant plusieurs siècles, ce qu'ils n'avaient pas le droit 
de faire, et nous les avons crus sur parole. Il n'en sera 
plus de même par la suite; ils nous jugeront. Prions 
Dieu qu'ils nous jugent bien; qu'ils pensent souvent 
aux Calas, aux Labarre... etô tant d'autres qu'ils ont 
immolés injustement. . . 

L'archevêque de Sens était servi à la cour par 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 197 

l'abbé de Vermont 1 , lecteur de la reine... Pour sous- 
traire ses déprédations et son despotisme aux cours 
souveraines du royaume, il avait un autre adjoint, qui 
ne lui cédait ni en politique, ni en intrigues, M. le 
président de Lamoignon, à qui le roi avait donné les 
sceaux le jour qu'ils furent ôtés à M. deMiromesnil. 
Ce magistrat portait un nom cher à tous les bons Fran- 
çais; dans la révolution provoquée par le chevalier 
Maupeou, il avait défendu avec un zèle vraiment pa- 
triotique la cause des parlements; il avait été exilé 
aveo tous ses collègues. 

Élevé au ministère, soit pour venger une querelle 
personnelle contre quelques membres de sa compa- 
gnie, soit qu'il eût été corrompu par la cour, il 
changea brusquement d'opinion, et remit sur le tapis 
un projet qu'il avait autrefois si violemment combattu. 
Il entreprit, sinon de détruire, au moins de dénaturer 
et de démembrer les cours souveraines. Par la création 
de plusieurs nouveaux bailliages, ou en augmentant 
le ressort de ceux qui étaient déjà créés, il diminua de 
beaucoup celui des parlements. Un magnifique préam- 
bule accompagnait l'édit de création : la France devait 
tout gagner à ce changement. Les gens qui suivaient 
de près ses opérations ne furent pas dupes; -ils vi- 
rent que le garde des sceaux, devenu la créature du 
premier ministre, voulait vendre des places à des avo- 



' L'abbé de Vermont, s il a jamais eu l'influence qu'on lui prête, in- 
fluence en tout cas restée occulte, plus mystérieuse que prouvée, n'a 
jamais pu l'essayer sur le roi. Louis' XVI avait un tel éloignement pour 
lui que, pendant seize ans de séjour à la cour, il ne lui adressa jamais 
un mot; il se détournait même toujours de lui lorsqu'il le rencontrait. 

(F. Claude.) 




198 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

cals qui auraient ensuite vendu la justice, et sacrifié 
le reste du royaume au despotisme de leur fonda- 
teur \ 

La nation, qui n'avait jamais cru à la résurrection 
du parlement Maupeou, ne crut pas davantage à l'élé- 
vation de ces intrus ; les avocats eux-mêmes se souve- 
naient encore du peu de considération accordé à leurs 
robes de conseillers... Ils ne se présentèrent qu'en 
très-petit nombre pour occuper les places : elles de- 
vinrent la proie des gens qui n'avaient rien à perdre, 
et ne furent jamais toutes remplies... 

M. de Brienne, voyant qu'on persiflait le grand 
œuvre d'un homme qui lui était totalement dévoué, 
et pour donner une plus haute considération et plus 
de confiance à ces fantômes de magistrats, voulut les 
appuyer d'une nouvelle hiérarchie judiciaire, presque 
toute composée de gens de la cour : il lui donna le 
nom de cour plénière. 

Le roi tint un lit de justice, fit publier un édit 
pour la formation de ce tribunal monstrueux; et M. de 
Lamoignon, dans un discours concerté d'avance avec 
le mentor en soutane, annonça la composition de cette 
cour. Le monarque y admettait la grand'chambre du 
parlement de Paris , les princes du sang, les ducs et 
pairs, les grands officiers de sa couronne ; quelques 
prélats, des maréchaux de France, des gouverneurs de 



1 L'auteur est injuste envers M. de Lamoignon. La réforme de 1» 
justice était, avec la réforme des finances et le rétablissement des états 
généraux, un des plus grands besoins de l'époque. 11 faut lui savoir gré 
de l'avoir tentée, quoiqu'il n'ait pas réussi. M. de Lamoignon n'était pa& 
assurément un homme d'État; sa capacité politique fut au moins bien, 
faible, sinon nulle, mais il était honnête homme et magistrat éminent. 

(F. Claude). 



-199 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 
province, des chevaliers de ses ordres, un magistrat § 
de chacun de ses parlements, des membres choisis 
dans son conseil, deux magistrats de la chambre des 
comptes, et deux de la cour des aides de Paris. 

Un si bizarre assemblage n'inspira que de la pillé 
pour le ministère créateur; on se moqua de la cour 
plénière, comme on s'était moqué du parlement Mau- 
peou et des bailliages Lamoignon. On ne connaît aucun 
édit, aucune loi ratifiée par cette cour; on n'y pense 
même jamais sans rire... Bientôt après, M. de Brienne, 
découragé par les sifflets, ou intimidé par ses remords, 
se croyant l'égal de Hichelieu et de Mazarin, demanda 
des gardes au roi, son maître, qui lui tourna le dos... 
Confus et humilié, chargé de l'exécration publique, il 
fit un nouvel effort pour nous tromper ; il osa nous 
promettre les étals généraux : on ne crut point au pa- 
triotisme de ce prêtre machiavéliste et parjure... Dès 
qu'il vit tous ses infâmes projets avortés, il abandonna 
le champ de bataille, et lit place à M. Necker, que le 
cri public appelait, une seconde fois, au pied du trône, 
pour le bonheur d'un prince qui a quelques-unes des 
vertus de Henri IV, surtout son amour pour le peuple, 
qualité bien précieuse dans un souverain, et que 
Louis XVI n'a jamais démentie. 

« M. de Lamoignon, dont l'élévation avait un peu 
précédé celle de l'archevêque, le suivit de près dans 
sa disgrâce. Son ambition personnelle, autant que le 
dérangement de ses affaires, lui avait fait désirer la 
place de garde des sceaux. Après avoir combattu, par 
des mémoires, les plans proposés par le prélat, il eut la 
faiblesse de prêter son ministère à leur exécution, et 
de se rendre son organe et son complice. Il cherchait 



■ 



'200 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

de la gloire et de l'argent; il se couvrit de honte et 
consomma sa ruine. La réforme des tribunaux, les ju- 
gements par jurés en matière criminelle, l'instruction 
publique des procès, un conseil donné aux accusés, la 
suppression absolue de la torture et des supplices 
atroces, et une foule d'autres règlements utiles pour 
l'administration de la justice entraient dans le plan 
de travail dont s'occupait, sous ses ordres, le comité 
de législation qu'il avait établi. Comme il fallait, pour 
faire passer la cour plénière, offrir au public quelques 
lois qui pussent balancer et couvrir l'odieux de ce 
nouveau divan, on s'empara du travail du comité, on 
le tronqua, on le morcela pour le faire cadrer avec l'o- 
pération principale. L'abbé Maury fut, dit-on, chargé 
des préambules et des discours, et le garde des sceaux 
eut la sottise de les prononcer. 

Après la retraite de l'archevêque, il offrit sa dé- 
mission ; elle ne fut point acceptée. Il se flatta un 
moment de conserver sa place ; la cour le désirait ; 
niais elle sentait qu'elle ne pouvait encore ôter aux 
parlements l'influence dont ils jouissaient ; qu'il fal- 
lait les ménager, et que toute paix était impossible 
avec eux tant qu'ils verraient à la tête de la magistra- 
ture un homme qu'ils regardaient comme leur ennemi 
mortel. 11 le sentit lui-même, et se décida à donner 
sa démission immédiatement après les avoir rendus à 
leurs fonctions ; mais la haine du parlement de Paris 
l'obligea de hâter de deux jours le moment de sa re- 
traite. Cette cour, avant de se rendre à Versailles pour 
le lit de justice, disposé par M. le garde des sceaux, 
avait pris un arrêté vigoureux contenant une dénon- 
ciation contre lui, et avait chargé son président d'en 






PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2(M 

faire lecture en présence de Sa Majesté. Sur des copies 
que l'on eut de cet arrêté, le lit de justice fut contre- 
mandé. M. de Lamoignon renvoya les sceaux au roi, et 
les parlements furent réintégrés dans leurs fonctions 
sans lit de justice. L'ex-ministre soutint sa disgrâce 
avec une fermeté qui étonna ceux même qui connais- 
saient le plus son courage. Il ne lui échappa jamais 
aucune plainte ni contre l'archevêque de Sens, dont 
les malheureux projets avaient causé leur perte com- 
mune, ni contre le public, qu'il croyait, de bonne foi, 
injuste à son égard. Il supporta et la perte d'une 
charge à laquelle il était très-attaché, et le poids de la 
haine générale, avec le calme de la bonne conscience 
et la sérénité de la vertu. Il est certain qu'il se laissa 
tromper sur les conséquences funestes de la cour plé- 
nière, qu'il avait d'abord combattue, et que ce fui 
l'acharnement de la magistrature contre lui qui força, 
pour ainsi dire, son consentement à celle opération. Il 
eut un avantage dont bien peu d'hommes en place ont 
pu se flatter : celui de conserver ses amis et de retrouver 
dans la défaveur ceux qui s'étaient éloignés de lui pen- 
dant son administration ; les ministres mêmes venaient 
fréquemment de Versailles à Bâville... Il y est- mort 
depuis, chargé de dettes; il n'était cependant ni joueur 
ni débauché. Il était bon mari, bon père, bon ami, 
magistrat intègre; il a cependant bouleversé la ma- 
gistrature et le royaume l . 

Le peuple, qui se trompe rarement sur la conduite 
de ses oppresseurs, céléhra la fuite de l'archevêque de 
Sens par des fêtes et des danses; il se rassembla à la 

< On voit que 1 autour, égara un moment par la passion politique, re- 
vient à un jugement pins équitable sur M. île Lamoignon. (F. Claude). 



202 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

place Dauphine, en face de la statue de Henri IV. Il 
promena un mannequin vêtu d'une robe d'évêque, 
dont trois cinquièmes étaient, de satin et les deux 
autres de papier, en dérision de l'arrêt du conseil du 
16 août, qui autorisait les différentes caisses à faire 
en papier les deux cinquièmes de leurs payements ; on 
le jugea ensuite, et il fut condamné au feu, apparem- 
ment comme coupable de l'avoir mis aux quatre coins 
du royaume. Un ecclésiastique qui passait fut arrêté ; 
on lui donna le nom de l'abbé de Vermont, et il fut 
chargé de confesser . son protégé. Cette cérémonie 
achevée, le mannequin fut brûlé, et chacun se retira. 
Le lendemain, le public voulut recommencer; mais 
le chevalier Dubois 1 ne le voulut pas. Il aurait pu fa- 
cilement prévenir le tumulte, et même l'affluence à la 
place Dauphine, en s'emparant de bonne heure de 
cette place, et e,n faisant garder toutes ses avenues par 
de nombreux détachements; c'est ce qu'il ne fit pas. 
Il s'imagina que vingt cavaliers, soutenus par une cin- 
quantaine de fusiliers, lui suffiraient pour disperser 
plus de vingt mille personnes. L'Alexandre de la po- 
lice arrive donc, monté sur son Bucéphale, à la tête 
de sa troupe légère; sa présence ne lui paraissait 
pas imposer au peuple. Il fond sur lui à coups de 
sabre, à coups de baïonnette, et charge indistinctement 
tout ce qui se rencontre sur son passage. Plusieurs 
personnes de marque furent blessées ; quelques autres, 
tant hommes que femmes, perdirent la vie. A la vue 
des morts et des blessés, le peuple, quoique sans 
armes, se rallie ; la fureur succède au premier dés- 

' Commandant de la garde de Paris. 



PAU LES HOMMES DU TEMPS. 205 

ordre, et les satellites du petit tyran subalterne sont 
mis en fuite avec leur chef. On force le corps de 
garde placé au pied de la statue de Henri IV ; on dé- 
pouille les misérables qui y étaient cantonnés, on 
s'empare de leurs armes, on brûle leurs habits et on 
les renvoie avec des sentiments de commisération, 
dont ils s'étaient rendus indignes. Telle fut la ven- 
geance que ce peuple si fort calomnié tira de ces au- 
tomates meurtriers, destinés à veillera la sûreté pu- 
blique, qui se crurent obligés, à l'ordre de leur 
commandant, de devenir les bourreaux de leurs con- 
citoyens. 

Une foule d'artisans et d'ouvriers se répandent en- 
suite dans la ville et brûlent divers corps de garde 
isolés, sans se permettre de faire aucun mal à ceux 
qui s'y trouvaient. C'était un désordre punissable, sans 
doute ; mais n'était-il pas occasionné par la violence et 
l'ineptie du commandant du guet? On crut réparer un 
premier crime par un plus grand encore. . . . 



Le lendemain, le calme reparut dans la ville, 
mais il était loin d'être dans les-cœurs... 

Les tyrans apprenaient donc au plus doux des 
peuples à répandre le sang, en le rendant victime et 
témoin de toutes ces lâches atrocités, qui indignèrent 
bientôt ceux mêmes qu'on avait forcés de les com- 
mettre. Les gardes françaises réfléchirent sur les 
ordres cruels qu'on leur avait fait mettre à exécution. 
Toutes les troupes du royaume, fatiguées de se voir 
depuis un an transformées en instruments de tyrannie, 




204 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

sentirent se révolter dans leur cœur le sentiment de 
l'honneur, si puissant sur les Français; elles se rap- 
pelèrent que leur serment les engageait à défendre la 
patrie et non à l'opprimer. Le cri de la nature et de 
l'humanité arrêta le fer dans la main du soldat, et les 
fureurs du despotisme rendirent à la France deux 
cent mille citoyens. Il faut espérer que l'archevêque 
de Sens sera le dernier prêtre que la France verra à la 
tête de ses ministres et des affaires publiques... Les 
prêtres doivent-ils se mêler du gouvernement, de la 
paix et de la guerre?... Qu'ils se bornent aux fonc- 
tions de leur ministère, qu'ils soient vraiment les mi- 
nistres de la religion, qu'ils deviennent des hommes! 
La France eût été heureuse s'ils s'étaient uniquement 
occupés du culte des autels ; que de désastres ils au- 
raient épargnés ! Ces croisades, cette ligue, ces mas- 
sacres, cette fouje d'horreurs, dont l'histoire nous fait 
frémir, ne seraient pas leur ouvrage. Que de larmes, 
que de sang n'ont-ils pas fait verser! Quand, par 
malheur, leurs mains ambitieuses ont pris les rênes 
de l'Etat, que de troubles n'ont-ils pas causés ! Je ne 
dois pas me lasser de le répéter, et, pour le prouver, 
je ne remonterai pas bien haut. 

Partons seulement du règne de Louis XIII, et com- 
mençons par ce Richelieu, toujours entouré de bour- 
reaux, despote cruel, sous le nom d'un maître pusil- 
lanime, qui, sous prétexte d'affermir la puissance 
royale, lave dans le sang ses injures et ses haines par- 
ticulières. Viennent après ce Mazarin, déprédateur or- 
gueilleux et dissolu, qui sacrifie, ruine et bouleverse 
tout, pour satisfaire son ambition, son avarice et sa 
luxure; ce forcené coadjuteur, vrai démon de la dis- 



PAR LES HOMMES Dl' TEMPS. 205 

corde, qui souffle dans tous les cœurs le feu de .a ré- 
volte et de la guerre civile ; ce crapuleux cardinal 
Dubois, vil, dégoûtant jusque dans ses plaisirs; cet 
indolent Fleury, vieillard incapable, qui s'endort sur 
les marches du trône; ce dangereux Terray, fripon 
en calotte, calculateur intrépide, qui ne savait faire 
que des soustractions. La plume tombe des mains ; elle 
se refuse à la nomenclature de tant d'abominations l . . . 

Appelé par la nation, M. Necker demanda, avec la 
nation, les états généraux. Le roi les promit et les fixa 
enfin au 25 avril 1789, et tout le monde attendit son 
salut de cette auguste assemblée. 

Les notables, occupés de ce qui leur était per- 
sonnel, n'avaient rien fait pour le peuple; convoqués 
de nouveau par M. Necker, ils ne furent pas mieux 
choisis que la première fois et ne firent pas davantage. 
Cette assemblée, entièrement composée de gens nés 
dans le sein de l'aristocratie, ne profita point des lu- 
mières des gens de lettres; elle craignit même de 
rendre libre cette classe d'hommes, qui, après avoir 
passé la moitié de leur vie à travailler et à s'instruire, 
doivent employer l'autre pour le bien public. M. Nec- 
ker, plus adroit, accorda la liberté de la presse. De là 
cette foule d'écrits lumineux et hardis, qui concou- 
rurent à écraser l'aristocratie et la féodalité, en mon- 
trant les ressources et les forces qu'on pouvait trouver 
dans le troisième ordre de l'État, si injuricusement 



i En principe, il est bien vrai que le clergé ne doit pas se mêler île 
politique, et qu'il y doit rester étranger en dehors de l'exercice de ses 
droits de citoyen; niais il ne faut pas pour cela calomnier des ministres 
comme Richelieu et Mazarin, et exclure du service de l'Etat, à quelque 
poste que ce soit, aueii|ie individualité. [V. Claude). 




200 



LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 



■ I 



opprime par les deux autres. Dans cette lice, qui fait 
honneur à notre siècle et à l'humanité, parurent des 
athlètes vigoureux pour combattre les prétentions des 
nobles et des magistrats. Les cours souveraines, unies 
à la haute noblesse, voulaient encore sinon exclure, 
au moins rendre inutile le tiers état, en demandant 
une convocation pareille à celle de 1614. Leur opinion 
ne fut d'aucun poids ; on ne les regarda point comme 
partie capable de décider une question aussi impor- 
tante. La nation devait payer tous les impôts; c'était 
donc la nation qui devait être convoquée. 

Pour intimider les vrais patriotes, qui n'étaient 
point de son avis, la grand'chambre du parlement 
de Paris manda un médecin, auteur d'un plan de 
cahier, connu sous le titre de Pétition des citoyens do- 
miciliés à Paris, qui fut adopté par les six corps et 
déposé par eux chez un notaire, pour recevoir les si- 
gnatures de tous les citoyens qui voudraient lui don- 
ner cette marque de leur approbation. L'auteur se 
présenta à la grand'chambre, ainsi que l'imprimeur 
et les syndics des notaires. Ils y arrivèrent au travers 
d'une multitude immense, curieuse d'apprendre les 
suites de cette affaire. Au moment même que le par- 
lement s'en occupait. Une foule de citoyens signait la 
pétition dans les salles du palais ; ce qui prouvait aux 
magistrats qu'il était de leur prudence d'avoir égard 
aux circonstances délicates dans lesquelles ils se trou- 
vaient. L'auteur de cet ouvrage, interrogé d'un ton sé- 
vère sur ses principes et ses opinions, soutint avec 
courage la cause de la nation, et les juges n'osèrent 
ni le condamner ni l'absoudre. Plusieurs d'entre eux 
l'embrassèrent après l'audience et le félicitèrent de 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 207 

son patriotisme. Le peuple, qui remplissait la grand'- 
salle et qui attendait avec impatience son intrépide 
défenseur, le reçut avec de grandes acclamations, le 
couronna de fleurs et le reconduisit en triomphe. Le 
parlement était, comme le public, divisé en deux 
partis; l'esprit de corps et les antiques préjugés lut- 
taient avec force contre l'esprit national et les vrais 
principes des droits des hommes. C'était l'image du 
combat de la lumière et des ténèbres. 

Un avocat de Paris, M. Targer, connu au barreau 
par de brillants succès, attaqua, un des premiers, le 
système monstrueux des parlements... «Non, s'écrie- 
t-il, dans son premier ouvrage, il n'y a jamais eu de 
temps qui fût comparable au nôtre ; quel rapport y 
a-t-il entre des états généraux, si sagement, si gran- 
dement préparés, et nos anciennes chambres ? Ce peu- 
ple ignorant des bonnes villes, qui, sous Philippe 
le Bel, trouvait dans le titre de ses communes les 
traces encore profondes de sa honteuse servitude, qui 
concevait à peine qu'on pût le compter pour quelque 
chose, et qui eût payé plus chèrement encore, si on 
l'avait exigé, le droit imprévu d'être écouté dans une 
assemblée politique; cette noblesse hautaine qui re- 
grettait avec frémissement les temps où elle était la 
nation tout enlière, entre un roi sans puissance et 
un troupeau d'esclaves; ces états de 1355 et 1556, 
où les grands principes de l'imposition ont été solen- 
nellement articulés et reconnus , mais où les droits 
nationaux n'ont été affermis par aucune précaution 
durable, et où la réunion momentanée des ordres n'a- 
vait pour base que les malheurs publics; prête à se 
rompre, comme elle se rompit, en effet, sous l'adroite 



■ 



■ 







208 LA ['.ÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

administration d'un prince que la postérité a nommé 
sage, mais qui certainement était habile; ces co- 
mices turbulents de 1557, qui n'eurent que la force 
de la violence et le mouvement de la sédition, étouf- 
fés peu après dans les supplices; cette assemblée de 
1569, qui ne fut, sous Charles V, que la formalité 
destinée à légaliser l'expédition de Guyenne; ce tu- 
multede 1580, où, pour user des droits de la nation 
sur les subsides, on ne sut qu'en porter l'exercice 
jusqu'à l'abus, et par la soustraction de tous les se- 
cours, préparer les violences d'une bande victorieuse, 
et ces sanglantes exécutions, qui firent de Pans un 
champ de carnage et qui ouvrirent, d'une manière si 
funeste, le règne affreux de Charles VI; cette troupe 
d'hommes corrompus ou effrayés, qui, sous le nom 
d'états de 1468, étaient convenus de servir les jalou- 
sies de Louis XI contre son frère... 

Soyons justes, même envers notre siècle; nous 
sommes loin de tant d'ignorance ou de tant d'hor- 
reurs; nous commençons du moins à concevoir que 
le bien général est une partie essentielle de notre 
propre bonheur ; et si l'intérêt personnel n'est pas 
moins dominant aujourd'hui, plus éclairé du moins 
par des combinaisons réfléchies, ou plus comprimé 
par l'opinion publique, il se montre disposé à s'allier 
aux intérêts de tout le royaume, et c'est en moins de 
deux années que, par le concours du monarque, des 
tribunaux et des ordres de la nation, ce grand renou- 
vellement s'est conçu, annoncé, préparé. Voilà ce qui 
n'a point d'exemple, et ce qui nous offre le plus favo- 



rabl 



qui 



e augure. 



L'œil se repose avec quelque complaisance sur ces 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2U9 

fameux élals de Tours, où tous les bons principes ont 
été prononcés, où les ordres se sont rapprochés dans 
les séances, mais où ils étaient encore divisés dans les 
vues, où les idées du droit public étonnent, mais où 
la prudence a manqué; élals qui, cependant, auraient 
pu préparer les voies à la liberté et au bonheur, si 
les guerres d'Italie n'avaient pas tout à coup entraîné 
les esprits, si cette grande erreur n'avait pas exténué 
les forces du royaume, si la douceur de Charles VIII, 
et surtout l'adorable bonté de Louis XII, n'avaient p, s 
paru à nos pères le supplément d'une constitution 
qui eût été si nécessaire, sous le fougueux chevalier 
qui occupa ensuite le trône. 

Depuis, on ne voit plus que des malheurs qui af- 
faissent les âmes, des étourderies brillantes qui nous 
emportent loin de toute raison , des querelles de 
dogme, qui font même oublier le bonheur de l'Em- 
pire; des troubles, des haines, du fanatisme, qui 
n'exaltent les esprits qu'en les égarant; des sectes qui 
dégénèrent en partis, des grands qui se servent de la 
religion pour dominer; des bûchers, des batailles, des 
ligues, des contre-ligues, et la France armée contre 
le meilleur des rois que la Providence ait jamais créés 
pour son bonheur 1 . 

Les étals généraux, tenus au milieu de ces tumul- 
tes, de ces aversions, de ces combats, quand chacun 
avait ses projets séparés, quand chaque ordre avait 
son orgueil à part, quand chaque secte avait ses prin- 
cipes et ses idées, quand tous avaient leurs défiances, 
quand de terribles barrières, élevées et soutenues par 



1 Henri IV. 
il. 



14 

































M 











■ 



^m 




I 




'210 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JDGÉE 

la religion, par l'ambition, par la crainte, divisaient 
les classes, les partis, les familles et les individus 
mômes, ces états généraux ne peuvent pas ressem- 
bler à ceux qui vont s'ouvrir. 

Aussi, aux États d'Orléans, les Guises cabalent con- 
tre les députés de la religion réformée : ceux-ci, peu 
animés de l'amour du bien public, mais irrités de la 
persécution, doivent moins à la raison qu'à leur fu- 
reur les principes constitutionnels qui paraissent 
dans quelques-unes de leurs délibérations ; le clergé 
tient sa séance séparée du reste de la nation : le défaut 
de concert anéantit presque tous les fruits de cette 
assemblée ; et si l'Hospital, ce bon génie de la France, 
élevé au-dessus des passions humaines, n'eût pas été 
là pour composer l'ordonnance d'Orléans, s'il n'eût 
pas fait présent aux états de son propre ouvrage, ils 
paraîtraient, avec de grandes maximes, n'avoir rien 
fait d'utile. 

Treize nobles et treize personnes du tiers état s'as- 
semblent à Pontoise en 1 561 ; treize ecclésiastiques sont 
à Poissy ; on appelle cela des états. Le hasard avait 
placé là quelques tètes qui ne manquaient pas de vi- 
gueur; mais la division de ces comités, la haine 
contre le clergé, rendent encore leurs délibérations 
infructueuses, et il n'en resta qu'un exemple de dé- 
vouement honorable de la part du clergé : il se char- 
gea du payement du tiers des dettes publiques. 

Les États de 1576 sont un tableau de discorde; 
l'argent des usuriers italiens, prodigué par Catherine 
et par les Guises, pour avoir les députés qu'ils vou- 
laient; les instructions et doléances composées par la 
cour elle-même ; un roi forcé de se faire chef d'un 



PAU LES HOMMES DU TEMPS. 211 

parli ; les députés de l'autre religion qui se retirent; 
l'intolérance mise en principe; un prince du sang à 
la tête d'une contre-ligue, et la France courant aux 
armes en sortant de l'assemblée : voilà les effets des 
premiers états de Blois. 

Ces alternatives continuelles de guerre et de paci- 
fication; tous les excès de la barbarie, de la super- 
stition, de la faiblesse et des voluptés remplissent la 
vie de ce malheureux Henri III. L'ascendant des Gui- 
ses, qui, dans leur ambition, osaient regarder le 
trône; les intérêts de la couronne, les amis du roi de 
Navarre, déchiraient la France en trois grands partis, 
qui faisaient ou étaient toujours prêts à faire la guerre 
civile. Dans des troubles si affreux, la division des 
ordres s'efface, en quelque manière, parce que tous 
ont besoin de tous ; mais, dans chaque parti, l'union 
n'est que pour le mal, et le royaume est en proie à la 
discorde. 

On se tromperait si, dans de pareilles circonstan- 
ces, on attribuait aux progrès des lumières les pro- 
positions fortes qui se firent dans les états de 1588. 
Relever le pouvoir des états, faire des assemblées pé- 
riodiques, mettre un frein à l'autorité des rois, toul 
cela n'était pas l'effet de la liberté, mais de l'escla- 
vage; personne ne servait l'État; tous étaient serviteurs 
des Guises ; ils songeaient à écarter du trône le roi de 
Navarre; l'édit d'union pour la défense de la religion 
catholique est consacré en loi fondamentale ; Guise 
est assassiné ; les états sont consternés ; Paris est la 
proie des Seize ; les magistrats sont leurs victimes ; 
de beaux cahiers, où l'on parle sans cesse du bien 
public, cachent, sous une profonde dissimulation, le 



: 



212 



LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 



projet de tromper, seule sagesse de ces temps déplo- 
rables. 

Henri III tombe sous le poignard du fanatisme ; 
encore cinq ans de guerre et la France respire. Une 
âme franche, loyale, humaine et courageuse gouverne 
les Fiançais : Henri IV et son ami 1 rétablissent, en 
moins de quinze ans, un royaume épuisé de sang et 
de richesses; quatre cents millions de dettes sont ac- 
quittées, quarante-cinq millions sont dans le trésor 
de la Bastille, la paix règne, l'agriculture prospère, 
le peuple est heureux. Il existe un monstre, et Henri IV 
est assassiné ; tous les bons disparaissent et s'éloi- 
gnent ; la cabale audacieuse, l'avidité effrontée, dis- 
posent de tout sous une régence faible; le trésor est 
pillé, les campagnes sont foulées, la nation gémit, 
un parti puissant se réveille et retrouve un prince du 
sang pour chef; il demande des états généraux. Marie 
les accorde par crainte, en se promettant de les ren- 
dre inutiles par adresse ; on s'attache à y exciter du 
tumulte, à y multiplier les divisions; les jours, les 
semaines, les mois s'écoulent dans de frivoles dis- 
putes de préséance ; lés ordres ont entre eux des que- 
relles de vanité; on inspire à la noblesse, au clergé, 
des demandes auxquelles on pressentait que le troi- 
sième ordre aurait de la peine à consentir. . . . 

Les cahiers ne renferment que des détails d'abus et 
de remèdes ; rien de relatif aux principes féconds et 
simples de la régénération publique; toujours les 
branches, jamais les racines du mal ne sont atta- 

1 Sully. 



MM|b 



TAR LES HOMMES DU TEMPS. 213 

quées ; à peine les cahiers sont présentés, qu'on ferme 
les portes des états ; les réponses sont éludées ; et les 
députés, après s'être ridiculement assemblés quelques 
jours dans des maisons privées, sont renvoyés cha- 
cun chez eux, sans avoir obtenu une seule de leurs 
demandes, si ce n'est ce qu'il a plu au gouvernement 
d'en conserver, un an après, dans quelques articles 
de l'édit de Loudun '. 

Voilà l'esquisse de nos états généraux : elle n'est 
pas brillante, sans doute; mais qui en conclurait que 
nous ne ferons pas mieux, ne connaîtrait ni son siècle, 
ni ses contemporains, ni son roi ; les mœurs, les in- 
térêts, les idées qui régnaient au temps de chacune 
de nos assemblées nationales doivent nous prouver, 
au contraire, qu'avec des mœurs différentes, d'autres 
intérêts et plus de lumières, nous nous conduirons 
autrement. 

L'observation générale qui s'élève du milieu de 
cette rapide histoire, c'est que la division et la dis- 
corde des représentants a, de tout temps, séché les 
fruits que la nation pouvait espérer de leurs travaux ; 
c'est que l'union et l'accord des esprits, celte harmonie 
sans laquelle les lumières et les bonnes intentions 
sont inutiles, sont la source de tous les biens, et le re- 
mède à tous les maux. Si j'avais un organe assez puis- 
sant pour me faire entendre à la fois dans toutes les 
provinces, dans toutes les villes, dans tous les cantons, 
dans tous les lieux de ce vaste royaume, je dirais, je 

' L'auteur est souverainement injuste envers les états généraux. Ils 
ont deux fois sauvé la France et la royauté pendant la guerre de Cent Ans; 
ils ont tout sauvé aussi sous François I", après le traité de Madrid, et sous 
Henri III. Leur voix ne demeura jamais entièrement impuissante. 

(F. Claude). 



■- i^Éfl 



■■ 






214 LA «ÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

répéterais, je crierais de toutes mes forces : « Français ! 
soyez unis : point de primauté, point de droits parti- 
culiers, point d'intérêts à part, soit de vanité, soit 
d'orgueil, soit d'argent; soyez Français, ne soyez que 
Français, ne pensez qu'à la France, et assurez-vous 
que vous reprendrez dans le trésor du bonheur géné- 
ral, plus de vraie et solide félicité, que vous n'aurez 
sacrifié de chimères, par l'oubli de vos privilèges. 

D'un autre côté, tous les principes de la constitution 
nationale sont avoués, reconnus, consacrés par le roi 
lui-même 1 . 

Le roi veut que la nation exerce la totalité de ses 
droits; déclare qu'il entend la rétablir dans l'entier 
exercice de tous les droits qui lui appartiennent ; il 
renonce à demander aucun impôt sans le consente- 
ment des états généraux ; il les convoquera toujours 
pour en obtenir ceux qui pourront être nécessaires. 
C'est de cette assemblée nationale qu'il espère de voir 
renaître l'ordre dans toutes ses parties ; c'est d'elle 
qu'il attend la consolidation de la dette publique; c'est 
à elle qu'il demandera des représentations et des avis 
sur. ses projets de législation. Le roi n'entend se ré- 
server de pouvoir que celui qui a toujours été dans la 
main du monarque, la manière la plus constitution- 
nelle, la tenue d'états la plus régulière : voilà ce que 
Sa Majesté veut procurer à la nation ; son unique dé- 
sir est de préparer les voies à cette harmonie, sans 
laquelle toutes les lumières et toutes les bonnes inten- 
tions deviennent inutiles ; elle sent le prix inestimable 
du concours des sentiments et des opinions, elle veut 

1 Louis XVI. 




i 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 215 

y mettre sa force, elle veut y chercher son bonheur, 
et elle secondera de sa puissance les efforts de tous 
ceux qui, dirigés par un véritable esprit de patrio- 
tisme, seront dignes d'être associés à ses intentions 
bienfaisantes. 

La première assemblée des notables 7 s'était bornée 
à demander l'exil de M. de Calonne et l'élévation de 
l'archevêque de Sens au ministère. A peine y pro- 
nonça-t-on le mot d'états généraux. On y parla encore 
moins des droits du tiers état, qui ne fut point léga- 
lement représenté dans celte assemblée. On ne savait 
pas, ou l'on feignit de ne pas savoir que le tiers état 
est une nation complète, qui, pour subsister et pros- 
pérer, doit avoir des travaux particuliers, et des fonc- 
tions publiques : ce que nous allons développer, en 
renfermant dans quatre classes tous les travaux parti- 
culiers 1 . 

La première sera celle de toutes les familles atta- 
chées aux travaux de la campagne, depuis la première 
vente des matières jusqu'à leur consommation ou leur 
usage. 

Une nouvelle main-d'œuvre, plus ou moins multi- 
pliée, ajoute à ces matières une valeur féconde plus 
ou moins composée. L'industrie humaine parvient 
ainsi à perfectionner les bienfaits de la nature et le 
produit brut ; à en doubler, décupler, centupler la 
valeur. Tels sont les travaux de la seconde classe. 

Entre la production et la consommation, comme 

1 La nation, quoi qu'en dise l'auteur, n'était pas plus tout entière dans 
le tiers élat que dans la noblesse ou le clergé, que dans le roi lui-même 
isolé. La nation alors, c'était tout le monde, comme aujourd'hui. 

(F. Claude). 



, 



216 LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

aussi entre les différents degrés de production, il 
s'établit une foule d'agents intermédiaires, utiles tant 
aux producteurs qu'aux consommateurs; ce sont les 
marchands et les négociants. Telle est la troisième 
classe. 

La quatrième embrasse depuis les professions scien- 
tifiques et libérales les plus distinguées jusqu'aux 
services domestiques les moins eslimés. Tels sont les 
travaux qui soutiennent la société. Qui les supporte? 
le tiers état. 

Les fonctions publiques peuvent également, dans 
l'état actuel, se ranger toutes sous quatre dénomina- 
tions connues : l'épée, la robe, l'Église et l'adminis- 
tration. Il serait superflu de les parcourir en détail, 
pour faire voir que le tiers état y forme partout les 
dix-neuf vingtièmes, avec cette différence qu'il est 
chargé de tout ce qu'il y a de vraiment pénible, de 
tous les soins que l'ordre privilégié refuse d'y remplir. 
Les places lucratives et honorifiques seules y sont oc- 
cupées par des membres des ordres privilégiés. Si 
cette exclusion est un crime social envers le tiers état, 
pourrait-on dire, au moins, qu'elle est utile à la chose 
publique ? Eh ! ne connaît-on pas les effets du mono- 
pole? En dévouant une fonction quelconque à servir 
d'apanage à un ordre distinct parmi les citoyens, a- 
t-on fait attention que ce n'est plus alors seulement 
l'homme qui travaille qu'il faut salarier, mais tous 
ceux de la même caste qui ne sont pas employés, mais 
aussi les familles entières de ceux qui sont employés, 
et de ceux qui ne le sont pas? La prétendue utilité 
d'un ordre privilégié pour le service public n'est 
qu'une chimère; sans lui, tout ce qu'il y a de pénible 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 217 

dans ce service est acquitté par le tiers; sans lui, les 
places supérieures seraient infiniment mieux rem- 
plies ; elles doivent être naturellement la récompense 
des talents et des services reconnus ; si des privilégiés 
sont parvenus à usurper tous les postes lucratifs et 
honorifiques, c'est en même temps une iniquité 
odieuse pour la généralité des citoyens, et une tra- 
hison pour la chose publique. Qui donc oserait dire 
que le tiers état n'a pas en lui tout ce qu'il faut pour 
former une nation complète? 11 est l'homme fort et 
robuste dont un bras est encore enchaîné. Si l'on ôlait 
l'ordre privilégié, la nation ne serait pas quelque 
chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi, 
qu'est-ce que le tiers? tout; mais un tout entravé et 
opprimé. Que serait-il sans l'ordre privilégié? tout ; 
mais un tout libre et florissant. Rien ne peut aller 
sans lui, tout irait infiniment mieux sans l'autre'. 

L-e plus mal ordonné de tous les États, serait celui 
où non-seulement des particuliers isolés, mais une 
classe entière de citoyens mettrait sa gloire à rester 
immobile au milieu du mouvement général, et saurait 
consumer la meilleure part du produit sans avoir 
concouru en rien à le faire naître 

L'ordre noble n'est pas moins étranger au milieu 
de nous , par ses prérogatives civiles et publiques. 
Qu'est-ce qu'une nation? Un corps d'associés vivant 
sous une loi commune, et représentés par la même 
législature. N'est-il pas trop certain que l'ordre noble 



1 L'ensemble des notes fait justice de toutes ces exagérations. 

(F. Claude.) 



* 




218 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

a des privilèges, des dispenses, même des droits sé- 
parés des droits du grand corps des citoyens? Il sort, 
par là, de l'ordre commun, de la loi commune. Ainsi, 
les droits civils en font déjà un peuple à part dans la 
grande nation. C'est véritablement imperium in im- 
perio. 11 exerce aussi à part ses droits politiques ; il 
a ses représentants à lui, qui ne sont chargés en rien 
de la procuration des peuples. Le corps de ses députés 
siège à part; et quand il s'assemblerait dans une même 
salle avec les députés des simples citoyens, il n'en est 
pas moins vrai que sa représentation est essentielle- 
ment distincte et séparée ; elle est étrangère à la na- 
tion par son principe, puisque sa mission ne vient pas 
du peuple; et par son objet, puisqu'il consiste à dé- 
fendre, non l'intérêt général, mais l'intérêt particu- 
lier. Le tiers embrasse donc tout ce qui appartient à la 
nation ; et tout ce qui n'est pas le tiers ne peut pas 
se regarder comme étant de la nation. Qu'est-ce que 
le tiers état? tout. Qu'est-ce que le tiers état a été jus- 
qu'à présent? rien 1 . 

Nous n'examinerons point l'état de servitude où le 
peuple a gémi si longtemps, non plus que celui de 
contrainte et d'humiliation où il est encore retenu. Sa 
condition civile a changé ; elle doit changer encore ; 
il est bien impossible que la nation en corps, ou 




1 C'est inexact. Dès l'origine des communes, et surtout à partir de 
Philippe le Bel, le tiers état joue un rôle sérieux et presque toujours 
décisif dans notre histoire. Les rois s'appuyèrent sur lui pour dominer 
la noblesse et fonder l'unité de la France. Ils eurent le tort, après Henri IV, 
de chercher à s'en passer; Louis XVI n'en tint pas assez compte en 1789, 
et alors le tiers état avait grandi au point de tout dominer depuis. Ce qui 
n'empêche pas que la noblesse et le clergé ont toujours fait partie de la 
nation. (F. Claude). 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 219 

même qu'aucun ordre en particulier devienne libre 
si le tiers état ne l'est pas. On n'est pas libre par des 
privilèges, mais par les droits de citoyen, droits qui 
apparliennent à tous. Que si les aristocrates entre- 
prennent, au prix même de cette liberté, dont ils se 
montreraient indignes, de retenir le peuple dans l'op- 
pression, il osera demander à quel titre. Si l'on ré- 
pond : à titre de conquête, il faut en convenir, ce sera 
remonter un peu haut. Mais le tiers ne doit pas crain- 
dre de remonter dans les temps passés. Il se reportera 
à l'année qui a précédé la conquêle ; et puisqu'il est 
aujourd'hui assez fort pour ne pas se laisser conqué- 
rir, sa résistance, sans doute, sera plus efficace. Pour- 
quoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Fran- 
conie ces familles qui conservent la folle prétention 
d'être issues de la race des conquérants, et d'avoir 
succédé à leurs droits? Si dans l'ordre privilégié, 
toujours ennemi du tiers, on ne voit que ce qu'on peut 
y voir, les enfants de ce même tiers état, que dire de 
la parricide audace avec laquelle ils haïssent, ils mé- 
prisent, ils oppriment leurs frères? 

J'entends par le tiers état l'ensemble des citoyens 
qui appartiennent à l'ordre commun. Tout ce qui est 
privilégié par la loi, de quelque manière qu'il le soit, 
sort de l'ordre commun, fait exception à la loi com- 
mune, et par conséquent, n'appartient point au tiers 
état. Une loi commune est une représentation com- 
mune, nous l'avons dit, voilà ce qui fait une nation. 
Il n'est que trop vrai que l'on n'est rien en France, 
quand on n'a pour soi que la protection de la loi 
commune; si l'on ne tient pas à quelque privilège, il 
faut se résoudre à endurer le mépris, l'injure et les 



"'■ ' i '• 














220 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

vexations de toute espèce. Pour s'empêcher d'être tout 
à fait écrasé, il ne reste au malheureux, non privilé- 
gié, que la ressource de s'attacher, par toutes sortes 
de bassesses, à un grand : il achète à ce seul prix la 
faculté de pouvoir, dans les occasions, se réclamer de 
quelqu'un. 

Voyons ce qu'est le tiers état aux états généraux. 
Quels ont été ses prétendus représentants? des anoblis 
ou des privilégiés à terme. Ces faux députés n'ont pas 
même toujours été l'ouvrage libre de l'élection des 
peuples. Quelquefois aux états généraux, et presque 
partout dans les états provinciaux, la représentation 
du peuple est regardée comme un droit de certaines 
charges ou offices. L'ancienne noblesse ne peut pas 
souffrir les nouveaux nobles; elle ne leur permet 
de siéger avec elle que lorsqu'ils peuvent prouver , 
comme on dit, quatre générations et cent ans. Ainsi, 
elle les repousse dans l'ordre du tiers état, auquel, 
évidemment, ils n'appartiennent plus. Cependant, 
aux yeux de la* loi , tous les nobles sont égaux ; celui 
d'hier, comme celui qui réussit bien ou mal à cacher 
son origine ou son usurpation; tous ont les mêmes 
privilèges; l'opinion seule les distingue. Mais si le 
tiers état est forcé de supporter un préjugé consacré 
par la loi, il n'y a pas de raison pour qu'il se sou- 
mette à un préjugé contre le texte de la loi. 

Qu'on fasse des nouveaux nobles tout ce qu'on vou- 
dra : il est sûr que dès l'instant qu'un citoyen acquiert 
des privilèges contraires au droit commun, il n'est 
plus de l'ordre commun. Son nouvel intérêt est op- ' 
posé à l'intérêt général. Il est inhabile à voter pour 
le peuple. Ce principe incontestable écarte pareille- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 221 

menl de la représentation de l'ordre du tiers les sim- 
ples privilégiés à ternie. Leur intérêt est aussi plus ou 
moins ennemi de l'intérêt commun; et quoique l'opi- 
nion les range dans le tiers état et que la loi reste 
muette à leur égard, la nature des choses, plus forte 
que l'opinion et la loi, les place invinciblement hors 
de l'ordre commun. 

On paraît quelquefois étonné d'entendre se plaindre 
d'une triple aristocratie d'Église, de robe et d'épée. 
On veut que ce ne soit là qu'une manière de parler; 
mais cette expression doit être prise à la rigueur. Si 
les états généraux sont l'interprète de la volonté gé- 
nérale, et ont, à ce titre, le pouvoir législatif, n'est-il 
pas certain que là est une véritable aristocratie, où les 
états généraux ne sont qu'une assemblée clerico-no- 
bili^judicielle. Ajoutez à cette effrayante vérité que, 
d'une manière ou d'autre, toutes les brandies du 
pouvoir exécutif sont tombées aussi dans la caste qui 
fournit l'Église, la robe et l'épée. Une force d'esprit 
de confraternité fait que les nobles se préfèrent entre 
eux, et pour tout, au reste de la nation. L'usurpation 
est complète; ils régnent véritablement. Qu'on lise 
l'histoire, avec l'intention d'examiner si les faits sont 
conformes ou contraires à cette assertion, et l'on s'as- 
surera, j'en ai fait l'expérience, que c'est une grande 
erreur de croire que la France soit soumise à un ré- 
gime monarchique. Otez de nos annales quelques 
années de Louis XI, de Richelieu, quelques moments 
de Louis XIV, où l'on ne voit que despotisme tout pur, 
vous croirez lire l'histoire d'une aristocratie antique. 
C'est la cour qui a régné, et non le monarque. C'est 
la cour qui fait et défait, qui appelle et renvoie les 



i, ''■ • 



222 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

ministres, qui crée et distribue les places... Et qu'est- 
ce que la cour, sinon la tète de cette immense aris- 
tocratie qui couvre toutes les parties de la France, 
qui, par ses membres, atteint à tout, exerce partout 
ce qu'il y a d'essentiel dans toutes les parties de la 
chose publique? Aussi le peuple s'est-il accoutumé à 
séparer, dans ses murmures, le monarque des mo- 
teurs du pouvoir. Il a toujours regarde le roi comme 
un homme si sûrement trompé, et tellement sans dé- 
fense au milieu d'une cour active et toute-puissante, 
qu'il n'a jamais pensé à s'en prendre à lui de tout le 
mal qui s'est fait sous son nom. 

Encore une fois, qu'est-ce que le tiers état? c'est la 
nation, moins la noblesse et le clergé. 

Le clergé n'est pas la nation, il est le clergé; c'est 
un assemblage de deux cent mille nobles ou roturiers, 
consacrés au service des autels ou de la religion. 

La noblesse n'est pas la nation, mais la partie dé- 
corée de la nation. C'est un certain nombre de Fran- 
çais, auxquels certaines illustrations et prérogatives 
héréditaires sont accordées. 

Retranchez, par supposition, les deux cent mille 
gens d'Eglise qui peuvent être en France, vous aurez 
toujours la nation. Retranchez même toute la no- 
blesse, par supposition encore, vous avez toujours la 
nation; car on peut créer mille nobles dès demain, 
comme il se fit au retour des croisades. Mais si vous 
retranchez les vingt-quatre millions de Français con- 



* Le tiers état se montra aussi toujours le plus sage aux états géné- 
raux, et le plus dévoué au roi et à la France. Aucun des malheurs de 
notre histoire ne saurait lui être directement imputé; et il les répara pres- 
que tous. (F. Claude). 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 223 

nus sous le nom de tiers état, que vous restera-t-il ? 
Des nobles et des gens d'Église; mais il n'y aura plus 
de nation. 

Donc il est évident que le tiers état est, comme nous 
l'avons dit, la nation, moins la noblesse et le clergé. 
Dans le temps du régime féodal, la noblesse re- 
gardait tout ce qui n'était pas noble comme des trou- 
peaux d'esclaves. Aujourd'hui qu'il n'y a plus de ser- 
vitude, elle regarde le tiers état comme un amas 
d'hommes affranchis; et cela est vrai. 

Mais comme il n" existe peut-être aucune famille des 
anciens conquérants des Gaules, que, surtout à l'é- 
poque des croisades, une grande partie de la noblesse 
fut détruite, et qu'enfin les familles les plus anciennes 
s'éteignent insensiblement, les quatre-vingt-dix cen- 
tièmes des nobles d'aujourd'hui sont sortis de ce corps 
même d'hommes libres, d'affranchis, dont la nation 
est composée. 

La chose est donc changée du tout au tout : autre- 
fois les nobles étaient des conquérants étrangers, au- 
jourd'hui ce sont des nationaux; c'étaient des Francs, 
des Sicambres, aujourd'hui ce sont des Gaulois; c'é- 
taient des soldats victorieux dominant par l'épée, ce 
sont des bourgeois anoblis. Il y avait cette différence 
entre le noble et le roturier que le premier était 
maître et le second esclave; aujourd'hui, il y a cette 
différence entre le noble et le roturier que le premier 
est un roturier devenu noble. 

Les nobles sont donc, pour la plupart, des échappés 
du tiers état, et cela sera toujours plus vrai, à mesure 
que les anciennes familles s'éteindront, et qu'il s'en 
créera de nouvelles. 







221 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

Le tiers état est donc la pépinière des nobles. 

Or, les nobles sont des Français tirés du sein de la- 
nation pour jouir de certaines prérogatives; donc 
le tiers état, d'où ils sont tirés, est la nation elle- 
même. 

Je dis la même cbose du clergé, et avec d'autant 
plus de raison que, quoique les évêques soient pres- 
que toujours nobles, la noblesse n'est pas nécessaire 
pour l'Eglise, et que, quand tout le clergé serait com- 
posé de roturiers, il n'en serait pas moins le clergés 
Mais, nobles ou non, les gens d'Eglise sont des Fran- 
çais; ils sont des hommes élus sur la nation, et tirés; 
de son sein : donc, ce sein, ce corps d'où ils sont tirés, 
est la nation elle-même. Or, enfin, ce corps qui reste- 
est le tiers état; donc le tiers état est la nation, moina 
la noblesse et le clergé. 

Descendants des Gaulois subjugués, enfants de serfs 
et de servage, sentez-vous ce que c'est que l'intérêt 
public? Cette grande pensée s'est-elle jamais offerte à 
votre esprit? Avez-vous jamais examiné comment dés- 
intérêts de vingt-six millions d'individus, de leurs tra- 
vaux, de leur activité, de leurs besoins, se compose en 
abstraction un seul et grand intérêt qui couvre la sur- 
face d'un empire immense, et dont la vaste unité offre 
le plus magnifique spectacle? Que si, au lieu de cette 
simplicité imposante, nous ne voyons qu'une foule 
d'intérêts particuliers qui s'occupent chacun de soi et 
tournent le dos à l'intérêt général; si l'individu, si 1» 
bourgade, si la ville, si le corps, si la province, si la 
magistrature, si l'Église, concentrés chacun dans l'in- 
térêt borné qui l'occupe, se séparent du tout, nous ne 
voyons plus qu'une vaste confusion, d'autant plus 



l'Ait LES HOMMES BU TEMPS. 225 

embarrassante qu'elle sera plus étendue et plus mul 
lipliée. 

Je sais bien que je touebe noire plaie secrète; mais 
si j'y touebe, c'est qu'il est en voire pouvoir de tra- 
vailler à la' guérir. Je sais qu'il n'y a point chez nous 
d'intérêt public, mais voilà pourquoi je vous propose 
de le faire naître. Il n'y a pas un intérêt commun, 
mais il y a déjà un grand intérêt prépondérant qui en 
est le levain, et cet intérêt est chez nous. 

Si le tiers élat a le droit de siéger dans l'Assemblée 
nationale, et, dans les états particuliers, il a le droit 
de s'occuper de ce qui s'y traite; et le comble de l'ou- 
trage serait de le vexer en sa présence, de traiter de 
ses intérêts sans le consulter, que ceux que la chose 
publique louche le plus, fussent condamnés au silence; 
et que de stupides représentants, immobiles et muets 
au fond d'une salle et sur leurs sièges reculés, n'assis- 
tassent à cet appareil que pour y être un objet de dé- 
rision, et chez eux un objet de honte et d'opprobre. 
Oh! si, dans les états de 1614, votre ordre n'eut été 
humilié; si deux ordres impérieux, réunis, ne vous 
eussent traités comme leurs aïeux traitaient leurs es- 
claves, quels services n'auriez-vous pas rendus à la 
nation! que de maux vous lui auriez épargnés! quels 
sages conseils! quelle noble persévérance! quelle ré- 
sistance à des insinuations artificieuses! quelle ver- 
tueuse obstination dans ces hommes, parlant à genoux, 
et dont la mâle fermeté prouvait que si leur posture 
était humiliée, ils avaient du inoins un cœur plus grand 
que leur fortune! 

Si les représentants du tiers état ont droit de s'oc- 
cuper de la chose qui se traite dans les assemblées où 
«• 15 






I 



I 




236 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

ils sont appelés, ils ont le droit de la gérer. 11 faut 
que les administrateurs des provinces d'états sachent 
(ou plutôt qu'ils s'entendent dire) que le peuple est 
aigri de voir qu'il n'a que des simulacres de repré- 
sentants; de ce que les députés des villes ne sont pas 
les députés du peuple; que ceux qui ne payent point 
les impositions soient les seuls qui les délibèrent et les 
administrent, et qu'un consentement dérisoire, puis- 
qu'il se borne à de muettes inclinations de tête, dispose 
des fortunes des sujets,et surtout du pauvre lahoureur. 
Si le roi, toujours guidé par l'amour qu'il porte à 
ses peuples, veut les consulter sur d'autres objets que 
ceux des impositions, ils ont le droit de délibérer. Les 
autres corps font des remontrances ou des représen- 
tations; le peuple apporte des doléances. Hélas ! est-il, 
en effet, un terme plus propre à dépeindre et le sen- 
timent des maux dont le peuple est seul la victime, 
et son respect réfléchi, et sa touchante confiance pour 
son roi? 11 lui sera donc permis de se plaindre des 
vices de la procédure criminelle, des inconvénients du 
code civil, de l'éloignement où sont les justiciables 
des tribunaux, de la longueur des procédures, de leurs 
frais énormes, qui souvent outre-passent le fonds, de 
l'injustice qu'il y a de reprocher au plaideur qui se 
ruine une obstination et des dépenses dont la loi seule 
est coupable, parce qu'elle devrait les rendre impos- 
sibles; de l'abus excessif des privilèges multipliés sous 
mille formes et mille noms; et de tant d'autres maux, 
enfin, qui, au commencement du siècle dernier, fu- 
rent déjà l'objet de leurs inutiles doléances. 

Voilà vos droits, tiers état : vous les connaissez, sans 
doute, car ils sont de la nature, et vous les portez écrits 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 227 

dans vos cœurs. Mais jusqu'ici, ou les occasions vous 
ont manqué, ou vous avez manqué aux occasions. Sou- 
venez-vous que vous êtes la nation, et que c'est vous, 
par conséquent, que votre roi interroge. Connaissez 
votre dignité, et voyez quelle est la place que vous 
tenez dans un Etat, qui en lient lui-même une si grande 
dans le monde. Vous n'êtes plus ces misérables affran- 
chis de la servitude, qui, se ressouvenant de leur an- 
cienne ignominie, tremblaient encore à l'aspect de 
leurs tyrans. 

Cette noblesse elle-même, ou n'existe plus, ou est 
changée; des mœurs douces et polies ont rapproché les 
conditions sans anéantir les distinctions; et plus d'é- 
galité dans les lumières a diminué l'inconvénient qui 
naissait de l'inégalité des rangs et des fortunes. A votre 
tète se trouve une foule d'hommes riches, éclairés, 
savants, industrieux, habiles, et dont les lumières, 
portées dans toutes les pariies qui font fleurir l'Étal, 
méritent la considération publique. C'est de votre sein 
que sont sorties ces lumières mêmes dont notre siècle 
devra se glorifier, si elles tournent au profit du bien 
public. C'est dans votre sein qu'elles se propagent avec 
moins d'obstacles, parce qu'elles y trouvent quelques 
préjugés de moins, les préjugés de corps. C'est vous 
qui nous avez donné tant de grands hommes, dont la 
France s'honore : nos gens de lettres, nos savants, nos 
auteurs de tous les genres, dont les écrits, ou agréa- 
bles ou utiles, ont porté la gloire du nom français cliez 
l'es peuples les plus éloignés; et si jamais, depuis les 
beaux jours de la Grèce et de Rome, on ne vit en un 
même pays tant d'hommes éclairés; tiers état, c'est à 
vous principalement que nous en sommes redevables. 






■ 












328 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

Ne vous défiez donc pas de vos lumières, ou si, 
dans l'éloignement où vous avez toujours été des af- 
faires publiques, et peut-être dans la juste répugnance 
que vous aviez à étudier des maux politiques qu'il 
vous était impossible de guérir, vous craignez de ne 
pas apporter à l'examen des cboses publiques des con- 
naissances assez profondes, défailes-vous de cette er- 
reur. Ce ne sont pas les vues générales d'administra- 
tion qui sont difficiles à saisir; ce sont les détails de 
celte administration qu'une obscurité souvent volon- 
taire a véritablement embrouillés. Les principes du 
bien public sont brillants et lumineux, car le bien 
public lui-même est connu de tout le monde. Les maux 
publics! vous ne saurez que trop les indiquer, puisque 
c'est vous qui les portez. 11 y a, d'ailleurs, dans une 
grande assemblée, une communication de lumières qui 
frappe et éclaire nécessairement tous les esprits, el ce 
n'est point dans un corps d'hommes graves et choisis 
que pourra se trouver cette légèreté et ce vague des 
principes que, sur l'aperçu de nos sociétés, on repro- 
che quelquefois à notre nation. 

Considérez encore, tiers état, que vous apporterez 
dans l'Assemblée nationale une âme plus désinté- 
ressée, et un esprit plus libre de préjugés. Disons-le 
sans aigreur, mais disons-le pourtant avec franchise, 
et rejetons sur la nature humaine les défauts que nous 
craindrions de soupçonner dans nos illustres conci- 
toyens. La noblesse et le clergé, dont les intérêts sont 
séparés des vôtres, ne peuvent manquer de tenir en- 
core à ces intérêts particuliers. Pour vous, quels que 
soient vos vœux, ils ne peuvent avoir pour objet que 
le bien public, car le bien public, c'est le vôtre; et 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 229 

lorsque vous songez à votre avantage particulier, il 
arrive nécessairement qu'il tourne à l'avantage de 
tous. Vous ne faites pas corps, et, l'Assemblée séparée, 
vous retournerez chacun dans vos foyers. Vous n'avez 
ni grâces à solliciter, ni prérogatives à conserver. 
Vos vœux se bornent à demander à l'autorité protec- 
trice la liberté de votre industrie, liberté trop peu 
sentie, et qui tournerait au profit du bien général; 
une égale répartition des impôts, et la fin de ces 
maux qu'il est inutile de dénombrer, puisqu'ils sont 
connus de tout le monde, et dont la cessation serait le 
commencement de la félicité commune. Divers corps 
particuliers ontsouvenl intérêt à la prolongation de ces 
maux; plusieurs individus s'alimentent des malheurs 
publics : votre intérêt est que le corps soit sain, parce 
que vous en êtes les membres. Votre âme enlin est 
naturellement ouverle à toutes les vérités utiles, parce 
que cette utilité est pour vous, et qu'elle contribue à 
l'avantage général, au lieu que les erreurs insidieuses 
détruisent le bien public, pour ne servir qu'aux inté- 
rêts particuliers. 

Avec de telles dispositions, et étant ce que vou* êtes, 
il est impossible que vos intentions ne soient bonnes, 
que vos vues ne soient saines, et que la grande pensée 
du bien public et de la gloire de la nation étant pré- 
sente à votre esprit, vous ne sachiez discerner et in- 
diquer les moyens de rendre la nation florissante et 
heureuse. 

Attachez-vous à la gloire de votre roi. Le roi, c'est 
le ralliement des bons Français : le roi et la nation, 
voilà deux idées inséparables, parce que leurs intérêts 
n'en font qu'un. 






230 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

C'est ainsi que les écrivains patriotes défendirent 
les droits du peuple; c'est par eux que l'hydre de l'aris- 
tocratie fut attaquée et enchaînée, le despotisme par- 
lementaire écrasé, et la morgue insultante du clergé 
réprimée 1 . 

On prouva que le droit imprescriptible du tiers état 
était celui du grand nombre sur le petit, puisque cet 
ordre est aux deux autres comme cent mille est à 
un;... celui des travaux féconds, sur les propriétés 
stériles, puisque la terre, sans bras industrieux, ne 
serait qu'une planète et jamais un empire;... celui des 
arts et des mœurs, sur la paresse et sur le luxe, puis- 
que le peuple riche consomme dans l'abondance, tan- 
dis que le peuple laborieux produit et reproduit dans 
la disette;... celui de la raison et de l'expérience, sur 
l'ambition et sur la vanité, puisque la médiocrité est 
la mère du bon esprit, et la nécessité la mère des 
bonnes lois;... celui de l'équité naturelle et de la juste 
compensation, puisque si le clergé et la noblesse, les 
deux favoris éternels de la société, contribuent pour des 
millions, le peuple infortuné, proscrit, contribue pour 
des milliards, et qu'il prodigue, dans l'ombre et la 
poussière, son or, ses sueurs et son sang;... celui de 
l'antiquité elle-même, puisque la charrue existait 
avant le blason, la houlette avant la crosse, les ateliers 
avant les tribunaux, le commerce avant le trésorier, 
le simple fermier avant le fermier général, les non 
privilégiés enfin avant tous ceux qui le sont devenus 
par la faveur des rois. . . On prouva que si les pré- 

1 L'auteur, ennemi des privilèges, est ici inconséquent en flattant outre 
mesure le tiers état. Tous ont besoin de chacun dans la société, et chacun 
a besoin de tous, voilà la vérité.- (F- Claude). 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 251 

tentions de la noblesse moderne émanent du trône, 
celles du tiers état émanent de la nature;... que si 
les prétentions de la noblesse antique se perdent dans 
la nuit des temps, celles du tiers se trouvent à la nais- 
sance des sociétés... que la terre est ce monument im- 
périssable où sont gravés ses titres. . . 

La noblesse se croirait-elle dégradée, si elle pa- 
raissait en équilibre avec le tiers état? Quoi ! cinq à 
six cent mille hommes se croiraient dégradés de pa- 
raître en équilibre avec vingt-quatre millions d'hom- 
mes? Le Dauphiné, qui a donné l'exemple magnanime 
de ce juste équilibre, a donc dégradé sa noblesse 1 ? La 
France qui, pendant deux cents ans, avait adopte le 
même équilibre, avait donc dégradé ses nobles pen- 
dant deux cents ans? Charlemagne, qui consultait son 
peuple, en même temps et en plus grand nombre que 
ses vaillants paladins, dégradait donc ces preux célè- 
bres? Les enseignes romaines, sur lesquelles le monde 
entier lisait ces mots : Senatw populusc/ue Rrmanvk, 
dégradaient donc le sénat romain aux yeux du monde 
entier? Les Gâtons, les Émiles, les Scaurus, les Cor- 
néliens, tous ces patriciens sublimes se dégradaient 
donc en se mêlant au peuple, dans le Capilole et dans 
le Forum? Tous les nobles Français qui, depuis un 
siècle, se sont apparentés avec les familles plébéiennes, 
se sont donc dégradés depuis un siècle? La philoso- 
phie, qui rapproche les humains, dégrade donc les hu- 

1 Dans rassemblée do Romans, les Dauphinois avaient arrêté que l'as- 
semblée de la province serait une, que l'on délibérerait par tète, que le 
tiers aurait une représentation égale à celle des deux autres ordres réu- 
nis, que tous les subsides seraient également répartis sur tous les ci- 
toyens, etc., et le clergé ainsi que la noblesse avaient spontanément re- 
noncé à tous leurs privilèges. (F- Claude). 





252 LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

mains? La religion, qui ordonne de fraterniser, or- 
donne donc qu'ils se dégradent? 

Quelles sont les grandes espérances de la nation, 
lorsqu'elle se félicite d'avoir des états généraux, et en 
demandant surtout qu'ils soient organisés d'une ma- 
nière plus juste que ceux de 1614? C'est la réforme 
des abus; mais de tous les abus le plus intolérable, le 
despotisme de la classe dominante, l'esclavage de la 
classe populaire, serait confirmé, serait éternisé par la 
forme de 1614. C'est de donner un frein aux minis- 
tres; mais la cabale des députés les plus puissants ne 
songerait qu'à leur donner des successeurs choisis 
dans leur faction. C'est de réprimer la rapacité des 
courtisans; mais l'intrigue n'aspirerait qu'à partager 
leurs larcins, et l'on ne rougirait point de briguer les 
faveurs, tout en déclamant contre ceux, qui les men- 
dient et conlre ceux qui les prodiguent. C'est l'équi- 
table répartition des différentes taxes, des différentes 
charges; mais elle serait éludée par l'adresse et l'as- 
cendant victorieux des principaux propriétaires qui, 
rejetant le fardeau loin d'eux, le poseraient, d'une 
main de fer, sur la tête de ceux qui en sont déjà 
accablés. 

Quel est le privilège inviolable du clergé? de pré- 
sider au culte, de diriger les mœurs, de porter 
l'exemple et la parole, d'être un médiateur entre le 
ciel et la terre, entre les peuples et les rois, la supré- 
matie, en un mot, des vertus religieuses; voilà le pri- 
vilège que le genre bumain accorde à ses pontifes. 

Dans les premiers siècles de la monarchie, le clergé 
n'assista point aux états généraux comme étant un 
ordre à part; il n'y fut que pour représenter le peuple, 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. , 253 

dont l'ignorance était extrême; à quoi il faut ajouter 
que le clergé n'était alors composé que de citoyens 
pris dans la classe du peuple. Il n'est pas naturel de 
croire que le peuple, qui avait toujours été consulté, 
et qui devait l'être, toutes les fois qu'il était question 
de ses intérêts, ainsi que cela s'était déjà pratiqué en 
499, sous le règne de Clovis, eût été si longtemps à 
paraître aux assemblées de la nation, si réellement il 
n'avait été représenté par le clergé. Faites attention 
aux temps, aux lieux et aux circonstances. 

Dans ces siècles de barbarie, les gens d'Église étaient 
les seuls bommes qui sussent lire et écrire : on les 
regardait comme des savants, pleins de connaissances 
et de doctrine; celte idée de considération, jointe à la 
gravité de leur ministère, en avait fait des personnages 
recommandables ' : ils étaient tout-puissants, ils gou- 
vernaient les consciences, ils régnaient clans les cour-, 
ils poussaient l'audace jusqu'à se croire au-dessus des 
rois. Est-il étonnant, d'après cela, que le clergé ait 
pénétré dans les assemblées de la nation; qu'à force 
d'y représenter le peuple, il ait voulu lui-même 
y assister pour son propre compte; mais qu'il ait ob- 
tenu des privilèges, des exemptions, qu'il ait usurpé 
le droit de n'être plus citoyen, toutes les fois qu'il 
serait question de payer des subsides... c'est un abus 



1 Les privilèges du clergé proviennent en effet de deux sources : de 
ce que le peuple l'avait adopté comme défenseur contre la complète, et 
ensuite de ce qu'il était lettré. De tout temps la littérature ou clergie a été 
l'objet de faveurs spéciales. Un condamné à mort, s'il savait lire, ne pou- 
vait autrefois être exécuté. On nommait cela le bénéfice de clergie. Ce 
bénéfice existe encore en Angleterre pour certains cas. Et il ne faut pas 
chercher ailleurs l'origine de nos Académies et de l'Institut. 

(F.Claude). 









234 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

intolérable... D'autres temps, d'autres mœurs... Si le 
clergé est un ordre temporel, la religion chrétienne, 
que la nation professe, n'est point vraie, ce qui serait 
une supposition blasphématoire. 

Lorsqu'il s'agit de traiter les affaires publiques, les 
prêtres doivent se retirer dans les temples; et là, pro- 
sternés devant le Très-Haut, élever leurs mains et leurs 
prières au ciel pour la prospérité de la patrie... Les 
prêtres sont déplacés partout ailleurs que d'ans les 
églises, dans les chaires, aux fonts de baptême, au- 
près des lits de mort, aux enterrements, et dans les 
tristes réduits des pauvres : leur permettre de s'ingé- 
rer d'autres fonctions que ces fonctions saintes, c'est 
adopter les plus absurdes inconséquences. 

En vain des prêtres ambitieux et mondains récla- 
meraient-ils l'usage qui les a introduits dans les as- 
semblées d'administration temporelle : un usage est 
une chimère devant une nation assemblée ; elle ne 
peut regarder celui-ci que comme un attentat : ja- 
mais elle n'a consenti librement et légalement un 
tel régime; et les prêtres ne le doivent qu'au be- 
soin qu'ont eu les rois, à l'exemple de Clovis, qui 
était redevable de sa couronne encore plus aux prê- 
tres qu'à sa valeur et à ses crimes, d'employer, 
dans des temps de ténèbres, le pouvoir de la religion 
et les foudres de l'Église pour asservir les peuples; 
mais ces peuples, aujourd'hui pénétrés du sentiment 
de leur force, des droits sacrés de la nature, de la 
justice et de la vérité, doivent, comme je l'ai observé, 
reléguer les prêtres dans les temples, et surtout faire 
cesser le scandale de leurs richesses, acquises par tant 
de supercheries , et celui de l'usage qu'ils en font 



l'AR LES HOMMES DU TEMPS. 



235 



impunément depuis tant de siècles... en un mot, le 
clergé ne peut ni ne doit être un ordre; il ne saurait 
alléguer une seule raison solide en sa faveur... La 
religion, la morale, la saine logique démontrent qu'il 
ne peut avoir aucune puissance temporelle; je dis 
plus : la nation ne peut admettre qu'un citoyen soit à 
la fois, comme parmi les Romains, pontife et soldat, 
prêtre et administrateur, car alors elle serait en con- 
tradiction manifeste avec l'Évangile. 

Hume félicite la nation anglaise de ce que le clergé 
anglican a perdu sa considération et son influence. 
L'orateur du tiers pourra, sans doute, féliciter bientôt 
la nation française de ce que le clergé aura perdu, 
non la considération qui lui est due, mais l'influence 
qu'il ne doit point avoir 1 . 

Quelle est la prérogative incontestable de la no- 
blesse? Fils des conquérants, les nobles naissent, pour 
ainsi dire, cbefs de nos armées; possesseurs des châ- 
teaux, ils sont les demi-dieux, les demi-souverains de 
la campagne; cortège du monarque, ils reçoivent et 
transmettent les rayons de sa puissance. L'obscurité 

• Le clergé doit non-seulement avoir de la considération, laquelle après 
tout est une affaire de personne et demeure acquise à quiconque sait s'en 
rendre digne; le clergé doit être indépendant dans l'exercice de ses 
fondions sacrées, sans néanmoins pouvoir s'élever au-dessus des lois et île 
la constitution de l'État. Comment alliera-t-on ces deux choses? Ces! le 
problème agité de nos jours. Les anciens, les Romains surtout, l'avaient 
résolu de telle façon, par l'octroi légitime de certaines prérogatives el 
d'attributions publiques clairement délinies, qu'on ne voit guère (pic le 
sacerdoce ait jamais empiété chez eux sur la politique, malgré la grande 
liberté et la haute faveur dont il jouissait. Serons-nous bientôt aussi sages 
ou aussi heureux? 

Du reste, malgré les exagérations de l'auteur, il y a des vérités incon- 
testables dans ce qu'il dit sur le clergé. ( F - Claude). 







250 LA REVOLUTION RACONTÉE ET 1 JL'GÉE 

des temps contribue à répandre un nuage imposant 
sur leurs noms; les traditions de l'histoire et de la 
fable réunies, leur composent, de concert, une renom- 
mée précoce; des titres distingués, de brillantes déco- 
rations les annoncent au vulgaire ébloui; tous les 
honneurs, enfin, sont, en quelque sorte, leur apanage 
de famille; et le tombeau même, qui confond toutes 
les poussières, sépare encore la leur, et en les admet- 
tant seuls, après la mort, auprès des autels chargés de 
leurs bienfaits, semble les rapprocher du père com- 
mun des hommes. Cette éternité de distinction blesse 
quelquefois le philosophe... Qu'il considère les su- 
perstitions humaines, et qu'il pardonne à celle de 
l'honneur; qu'il considère ce que peut aujourd'hui 
la richesse, et qu'il remercie l'opinion d'avoir établi 
et conservé, dans l'aristocratie des nobles, un contre- 
poids à l'aristocratie des riches ; qu'il considère, enfi n , 
qu'un vaste empire a besoin d'un corps intermédiaire, 
. et qu'il permette à la valeur d'en former un qui serve 
de monument au passé et de perspective au présent. 
philosophe! ferez-vous un crime au peuple de se 
souvenir de ses héros? Athènes, Sparte, Rome, avaient 
aussi des familles alliées de la gloire, elles leur prodi- 
guaient de même les distinctions. 

Les distinctions honorifiques, voilà donc la préro- 
gative incontestable des nobles ; mais plus elle les 
élève, plus elle les oblige, et la classe la plus illustre 
de l'Etat doit en être la plus généreuse. Comblée de 
grâces par le trône, voudrait-elle appauvrir le trône? 
chargée des trésors du peuple, voudrait-elle affamer 
le peuple? voudrait-elle tout tirer de l'État et ne lui 
payer rien ? Les nobles ont versé leur sang pour le 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2Ô7 

défendre; mais le peuple a-t-il été avare du sien?el 
puisque leurs veines ont payé le même tribut, pour- 
quoi leurs champs refuseraient-ils de payer la même 
subvention? Enfin, si la noblesse a versé du sang, le 
tiers état a-t-il versé de l'eau?... Ils parlent de la 
prérogative héréditaire de leurs fiefs; mais ils 'n'igno- 
rent pas que tous les fiefs, dans l'origine, élaient la 
solde des armées : la prérogative héréditaire des fiefs 
serait donc une obligation, une redevance héréditaire; 
ainsi, redevables par la loi, redevables par l'honneur, 
se formeraient-ils des droits plus légitimes que ceux- 
là? oseraient-ils prétendre à tous les honneurs, et en 
même temps à toutes ces exemptions? 

Enfin, le peuple est le seul corps qui ne vive point 
d'abus, et qui en meure quelquefois. Voilà toute la 
cause populaire renfermée dans ce principe. 

On dit que le peuple conspire de tout côté contre la 
noblesse, le clergé et la magistrature : voici la con- 
spiration : exclu des emplois brillants de l'armée, il 
ne lui est permis que d'y mourir; exclu des hautes 
dignités de l'Église, il ne lui est permis que d'y tra- 
vailler; exclu du partage égal de l'autorité législa- 
tive dans les étals généraux, il ne lui sera permis que 
d'y payer à genoux! Voilà la conspiration du tiers 
état; voici celle des deux premiers ordres 1 : 

Le roi les a rassemblés deux fois autour de lui 
pour les consulter sur les intérêts du trône et de la 
nation : qu'ont fait les notables en 17S7 ? ils ont dé- 
fendu leurs privilèges contre la nation : le trône n'a 
donc d'ami que la nation, et la nation, d'ami que le 

•Il est imposable de laisser passe? de telles assertions sans en démon- 
trer la passion et l'inexactitude. 1* • aimk ')- 



I 
I 

■ 






258 LA REVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE 

trône. Tant que les autres ont besoin du prince, ils 
sont prosternés devant lui; cessent-ils d'en avoir be- 
soin ou sont-ils mécontents, d'esclaves ils deviennent 
censeurs, et de solliciteurs ils deviennent adversaires; 
le peuple, au contraire, se paye de promesses, se fie 
aux vertus, se résigne aux circonstances; enfin, la 
noblesse voudrait faveur sur faveur; le clergé, béné- 
fice sur bénéfice; la magislrature, pouvoir sur pouvoir: 
le peuple serait content si l'on n'ajoutait abus sur 
abus, impôt sur impôt, tyran sur tyran. 

Non content d'exclure le tiers état de ses droits na- 
turels, il semble qu'on veuille l'effacer de nos an- 
nales. On soutient que la noblesse seule a placé la 
couronne sur le front de Hugues Capet. La noblesse 
était bien plus disposée alors à démembrer le trône 
qu'à le donner; et lorsque Hugues Capet s'y assit, il 
eut pour aveu le silence de sa cour, et pour consente- 
ment le silence de son peuple. On soutient encore que 
la noblesse seuls a rétabli le sceptre dans les mains de 
Charles VII; mais Jeanne d'Arc, qui opéra cette ré- 
volution inattendue, l'armée qui combattit sous cette 
héroïne, les villes, les hameaux qui se soulevèrent 
contre l'usurpateur étranger, étaient-ils la noblesse? 
mais la noblesse qui avait appelé les Anglais, le duc 
de Bourgogne qui avait fomenté les partis, l'évèque 
de Beauvais qui précipita sur un bûcher infâme la 
libératrice de Charles et du royaume, étaient-ils le 
peuple? On va jusqu'à soutenir que la noblesse seule, 
par sa valeur et sa fidélité, a fait triompher Henri IV. 
La liste de ses ennemis et de ses partisans est consignée 
dans notre histoire : un écrivain célèbre a calculé le 
nombre des uns et des autres, et il n'a trouvé dans la 



■^^^^■^■1 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 239 

classe des partisans qu'un seul gentilhomme de plus. 
Et qui avait tramé la Ligue? est-ce le peuple qui avait 
armé le moine Clément du poignard régicide? est-ce 
le peuple qui fut soupçonné d'avoir dirigé le fer abo- 
minable de Ravailtac sur le sein d'un monarque adore 
du peuple, pleuré du peuple d'alors, pleuré du peuple 
d'aujourd'hui? est-ce le peuple? est-ce le peuple qui 
trama ensuite la Fronde, qui ordonna les barricades, 
qui fit tonner les parlements et le canon contre 
Louis XIV; qui repoussa son armée et son enfance; 
qui voulut étouffer, dans son berceau, le plus beau 
siècle de la France '?... 

Le tiers état ayant recouvré tous ses droits, fut ac- 
cueilli, et obtint une représentation égale à celle des 
deux autres ordres pris ensemble ; il n'y avait en effet 
qu'une manière de choisir les représentants : c'était 
de les élire soi-même. . . Tout contribuable est éligible ; 
tout contribuable est électeur. Un seul homme oublié 
a droit de se plaindre ; car il n'y avait aucune raison 
de négliger ses intérêts de préférence. 

Nous ririons, si dans nos affaires de commerce, ou 
dans nos autres intérêts privés, un intendant, un tri- 
bunal, un magistrat, ou tout autre homme qui n'en- 
tendrait rien aux affaires, nommait, pour les diriger, 
un homme qui n'y entendrait pas davantage, et en 
qui nous n'aurions aucune confiance : peut-il en être 
autrement dans nos affaires publiques? On va mettre 

' Ici l'autour est dans le vrai. La monarchie n'a jamais eu le peuple 
contre elle; elle Ta toujours eu pour elle et avec elle. Son grand tort a 
été de l'oublier lorsque avec lui, elle fut parvenue à dominer la noblesse. 
Jamais peuple n'a été plus monarchique que le peuple français, mais ja- 
mais aucun ne fut non plus aussi jaloux que lui, de traiter directement 
et face à face avec ses souverains. ( F - Claude). 



■i 




• I 



240 LA RÉVOLUTION IIACONTÉE ET JUGÉE 

des impositions sur votre pain, sur votre vin, sur votre 
champ, sur votre maison, sur vos habits, sur le ter- 
rain où vous marchez, sur tout ce qui vous entoure, 
sur votre tète même, et vous verriez de sang-froid que 
le député qui va vous représenter est peut-être un 
homme vendu à d'autres intérêts que les vôtres? 

On va discuter les questions les plus importantes de 
la jurisprudence criminelle, c'est-à-dire, qu'on doit 
examiner quelle forme on doit donner à la pro- 
cédure; qu'on doit méditer sur les moyens de ne pas 
confondre les coupables et les innocents; de ne pas 
faire périr ceux-ci sur un échafaud, comme il n'est 
aucun de vous qui n'en ait vu des exemples. Et vous, 
tiers état! vous qui seul êtes victime de la justice, 
parce vous n'avez pas le crédit d'échapper à la puni- 
tion; vous, dans le sein duquel se trouvent ces infor- 
tunés accusés, qui n'ont ni des lumières pour se dé- 
fendre, ni de l'argent , ni un nom pour attirer les 
défenseurs; vous, du sein de qui sont sortis cette 
foule d'innocents, trop malheureusement célèbres, 
les Langlade, les Calas, les Sirven, les Montbailly, 
celte nuée de martyrs dont les ombres errent encore 
autour des tribunaux, et vont effrayer, dans leurs ca- 
chots, les malheureux chargés de fers! Tiers état ! 
vous ne vous inquiéteriez pas de savoir qui sont vos 
représentants dans l'assemblée nationale! vous laisse- 
nez agiter loin de vous ces questions qui ne regardent 
que vous; vous souffririez que les lois criminelles 
soient discutées par ceux qui, déjà peut-être, ont des 
préjugés favorables aux lois antiques, ou qui ont placé 
je ne sais quel amour-propre d'aisance et de commo- 
dité dans leur exécution; par d'autres qui n'y ont 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 241 

aucun intérêt, parce qu'ils sont presque toujours sûrs 
d'échapper à la punition, et que, quelle que soit leur 
humanité, on discute toujours mal des lois qui regar- 
dent d'autres que nous; vous attendriez, enfin, dans 
une lâche indifférence, que des hommes qui se sépa- 
rent de vous, et se font une gloire de ne pas vous ap- 
partenir, décident de vos biens et de vos vies? tran- 
quille dans vos foyers, vous attendriez, comme ces 
animaux qui, successivement, vous servent de pâture, 
que votre tour d'être immolé soit venu ! Le sang s'al- 
lume à cette servile et criminelle indifférence; et si 
l'indignation qui m'anime ne passe pas jusqu'à vous,. 
si vous ne forcez, par vos cris répétés, là nation qui 
va les entendre à demander et à opérer la réforme de 
nos lois criminelles, tiers état, il n'y a plus rien à 
vous dire, et vous méritez de porter des fers. 

Résumons-nous" en peu de mots. Les états généraux, 
varièrent avec l'intérêt dominant de chaque siècle; 
l'armée les composa sous la première race; l'Église y 
domina sous la seconde; le peuple y fut appelé sous 
la troisième. Clovis consultait l'épée qui l'avait rendu 
conquérant; Lepin, le sanctuaire auquel il devait le 
sceptre; Philippe le Bel joignit à ces deux oracles un 
oracle nouveau. Outragé par Boniface VIII, mécontent 
,de ses vassaux, et se défiant de ses prélats, dont la 
moitié obéissait au pape et l'autre moitié à l'intrigue, 
il eut recours à cette multitude impartiale qui, quoi- 
que placée loin du trône, ne le perd jamais de vue, 
et reposant à son ombre, ne souffre point qu'on le 
rabaisse. Le tiers état se montra digne de la confiance 
du souverain : intrépide et soumis, éclairé sur ses 
droits, et respectueux pour le droit des autres, il fut 

tc> 



'242 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

le coopérateur des grands, sans être leur rival, et l'ap- 
pui du monarque, sans être l'instrument du despo- 
tisme 1 . Le parlement, qui forme dans l'État un corps 
distingué, et non un ordre distinct, fut admis une fois 
comme tel dans une assemblée à demi-nationale, et 
parut un moment représenter à demi une quatrième 
branche législative. Si la composition des états géné- 
raux a varié selon l'intérêt de chaque siècle, les formes 
ont varié de même, selon l'esprit de chaque assemblée. 
Tantôt l'on doubla les représentants du tiers état, tan- 
tôt les trois ordres consentirent à délibérer ensemble; 
tantôt l'on opina par classe, tantôt l'on opina par tête; 
ici, l'on s'appliqua à fortifier les barrières ; là on s'ef- 
força de rétablir l'équilibre; là on fut jaloux de la dis- 
tinction des corps ; et là, on fut occupé de la coalisation 
des suffrages. De ces variétés sans nombre, n'est-il pas 
naturel de conclure que les formes, loin d'être im- 
muables, loin d'être inflexibles, furent toujours pliées 
aux circonstances, et doivent l'être? On y reconnaît 
l'empreinte des temps, et, pour ainsi dire, l'effigie 
des peuples Vous voulez qu'un siècle instruit puise 
ses modèles dans les siècles ignorants? lui défendrez- 
vous de choisir dans la foule de ces modèles? C'est à 
l'érudition d'instruire les peuples, et à l'expérience 
de les corriger. 

Tous les citoyens légalement élus par leurs bail- 
liages se rendirent à Versailles, pour y vérifier leurs 

1 Charles V, se défiant des états généraux, lesquels pourtant avaient 
sauvé son père Jean, après la paix malheureuse de Bretigny, avec les An- 
glais, imagina de les remplacer par des lits de justice au parlement. Ce 
fut la seule faute de ce roi, dont l'histoire reconnaît d'ailleurs, à juste 
titre, les bienfaits et la sagesse, mais ce fut une grande faute. 

(F. Claude). 



>AR LES HOMMES DU TEMPS. 



243 



pouvoirs vers la fin du mois d'avril, et suivant l'an- 
tique usage des Romains, ab Jovepriiuipium, les étals 
généraux s'ouvrirent, le 5 mars, par une procession 
solennelle, dans laquelle le saint Sacrement fut porté 
par l'archevêque de Paris. Les Français, depuis près 
de deux siècles, n'avaient pas vu de cérémonie aussi 



auguste. 



Je ne sais si je m'exalte, mais je crois voir dans ce 
grand jour qui va rassembler autour du trône les di- 
vers représentants d'une nation si nombreuse, je crois 
voir toutes les opinions, tous les sentiments, tous les 
intérêts s'agiter, se mouvoir, s'entrechoquer; et de ce 
choc nécessaire et passager, comme celui des éléments, 
sortir un nouvel ordre de choses plus solide et plus 
beau. Oui, tandis que le vulgaire étonné se partage, 
se trouble, et flotte incertain, l'homme d'État, le phi- 
losophe, le citoyen, rentrent en eux-mêmes; ils s'in- 
terrogent, ils cherchent au fond de leur cœur les 
principes inaltérables qu'une main divine y grava ; ils 
franchissent les siècles passés, ils fouillent les vieux 
monuments; ils ramènent leurs regards autour d'eux, 
ils parlent... et déjà cette masse de préjugés entassés 
sur d'autres préjugés, chancelle sur sa base d'argile; 
les droits primitifs, les droits immortels de l'homme 
lui sont révélés; les bornes de l'autorité sont posées; 
le pouvoir judiciaire est resserré dans ses justes li- 
mites; l'intervalle qui sépare le peuple des grands, 
et les grands du monarque, mesuré pour jamais; 
j'aperçois, dans un heureux et prochain avenir, l'édi- 
fice du bonheur public s'élever sur ses deux soutiens 
naturels, la justice et la liberté. Beau monument! Ité- 
volution mémorable! Révolution jusqu'à nous inouïe 



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2,; la RÉVOLUTION RACOKT ÉG'ET JUGÉE 

diinsles annales du monde! que n'a point cimentée le 
samr des citoyens, et que l'esprit de paix et de sagesse 
caractérisera dans l'histoire! Quel spectacle que celui 
d'une nation puissante, qui, longtemps affaissée sous 
le joug du pouvoir arbitraire, lève un front libre, sans 
audace, et vient, paisible et sans armes, réclamer au 
tribunal de la raison le plus bel apanage de l'huma- 
nité! quelle leçon pour les maîtres du monde, que la 
conduite d'un jeune monarque, qui, nourri dans cette 
pensée adulatrice que les rois sont tout, que les roi 
peuvent tout, mais guidé par un cœur droit et sensi- 
ble, éclairé par un esprit juste, et convaincu par l'ex- 
périence de tous les siècles que le despotisme se dévor 
lui-même, et que les lumières ne sont jamais renfer- 
mées dans le cercle étroit d'un conseil d'Étal, descend 
au milieu de son peuple, s'environne de ses vœux, 
ouvre la bouche aux députés de la nation, et leur de- 
mande à tous, ce que les souverains ont si souvent 
craint d'entendre, la vérité. 

Tel était l'espoir des Français à l'époque du 25 avril 
1789 ; tout languissait dans le royaume; depuis dix- 
huit mois les manufactures et les ateliers étaient 
presque fermés, parce que les magasins étaient pleins, 
parce que toute la nation, entraînée par goût et par 
sa frivolité ordinaire vers les marchandises étrangères, 
ne portait que des étoffes anglaises; Paris ne connais- 
sait que les manufactures de Birmingham et de Man- 
chester. L'intérieur de nos villes de commerce n'offrait 
qu'un amas de pauvres des deux sexes, couverts de 
haillons;... Les habitants des campagnes n'étaient pas 
plus heureux; car, si le laboureur nourrit le com- 
merçant, le commerçant, à son tour, enrichit le la- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 245 

boureur; quand le commerce languit, tout langui l; 
les éléments eux-mêmes parurent nous menacer : une 
grêle affreuse avait dévasté plusieurs provinces pen- 
dant le mois de juillet; le laboureur et le vigneron, 
pcâles et défigurés, arrosaient de leurs larmes des sil- 
lons naguère inondés de leurs sueurs; un biver tel 
que, de mémoire d'homme, la France n'en avait es- 
suyé, mit le comble a toutes ces calamités. Celte classe 
si précieuse, qui n'a d'autres richesses que ses bras, 
qui ne vit que du travail de ses mains, reflua vers la 
partie opulente; les riches n'eurent point assez de leur 
superflu pour nourrir le peuple ; ils entamèrent l'an- 
née, qui n'était pas encore commencée... Dans un 
siècle d'ignorance, on aurait, cru que le ciel en cour- 
roux voulait annoncer, par ces phénomènes terribles, 
les révolutions étonnantes qui devaient suivre cet hiver 
cala miteux. 

Ceux qui aiment les prédictions, liront avec intérêt 
les vers suivants de Iiegio-Monlanus, évèque de Ralis 
bonne, au milieu du dix-septième siècle : 

Pust nulle expletos a partu Virginis aimos, 

Et septingentos rursus abirc ilalos, 
Octuagesiniws octavus, mirabilis annus 

[ngruet, et seciun Iristia fata feret. 
Si non hoc auno, totus malus occidat orhis, 

Si non in nihilum terra frctumque ruai; 
Guncta tamcn niuiuli sursum ibunt ati|iic deorsum 

Imperia, et luctus mulîrjue grandis erit 1 . 



l'ai besoin d'exprimer, en finissant, le premief 



V.l'll 



1 Voici le sens de ces vers : 

L'an 1788 sera tristement célèbre. Quoique ce ne suit ni la lin du 
monda ni le chaos, tous les empires seront bouleversés sens dessus des- 
sous; ol il \ aura partout de grands sujets de deuil. (F. Claude). 










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1 










. ''jUÏ ! 






'2i(; LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

de mon cœur, qui sera le dernier de ma vie Puisse la 
paix descendre du ciel, et se répandre sur ma pairie, 
qui n'en eut jamais un plus grand besoin ! combien 
elle nous est nécessaire pour préparer le règne de la 
justiee et de la sagesse! Que toutes les prétentions 
sont peu de chose, auprès des droits de l'humanité ! 
que les privilèges sont petits, auprès du bonheur gé- 
néral ! que la gloire de concourir à la félicité publique 
est supérieure à de vaines prérogatives, dont on sent 
déjà la nécessité de faire le sacrifice ! mes concitoyens 
de tout rang, de tout ordre et de tout état, au lieu de 
vous aider mutuellement, voulez-vous vous séparer et 
vous haïr ! Voyez donc, voyez combien tous vos intérêts 
sont semblables ! Aussitôt que les charges publiques 
seront également réparties, que restera-t-il qui soit ca- 
pable de vous diviser? n'avons-nous pas tous, depuis 
le premier jusqu'au dernier des Français, les mêmes 
motifs de résister au despotisme ministériel? les bonnes 
lois, inviolablement exécutées, ne nous sont-elles pas 
également nécessaires? la commune n'est-elle pas 
même plus exposée que les classes supérieures, à 
souffrir des vices de l'administration ? à qui la pro- 
priété, la liberté publique et particulière, la sûreté de 
l'honneur et de la vie, peuvent-elles être indifférentes 
sur la terre? où est celui qui ne souffre pas du mal 
général, qui n'est pas heureux du bien public? Ana- 
thème aux perturbateurs de la tranquillité publique ! 
Qui que vous soyez, vous qui sèmerez le trouble dans 
la grande famille, vous qui tâcherez de briser les liens 
de la fraternité, anathème à votre crime inexpiable ! 
que tous les gens de bien forment une ligue sacrée 
pour réconcilier les esprits et les cœurs ! devenons tous 






PAR LES HOMMES DU TEMPS. 247 

des coopérateurs de l'œuvre de réconciliation, et tra- 
vaillons à affermir la paix, en la fondant sur la 
justice ! 

Dii meliora piis, erroremque hostibus illum ! 



On peut résumer en quelques mots cette introduction : nécessité ab- 
solue de réformes générales, et à la cour, aux finances et au parlement. 
Impossibilité de faire ces réformes sans un appel ans. états généraux : 
amour du peuple pour le roi et urgence d'élever le tiers état à la pléni- 
tude de tous les droits civils et politiques. Nous avons tenu à citer en 
entier cette introduction, malgré sa longueur, pour donner une idée du 
style tumultueux, incohérent d'idées, et emprunt de passion qui appar- 
tient à l'époque. L'auteur n'était pas d'ailleurs un homme ordinaire, et 
sa mort le rend à jamais recommandable. De Bassevillo, secrétaire de 
légation à Naples en 1705, fut assassiné publiquement à Rome; et la 
Convention, après avoir tiré vengeance de sa mort, adopta ses enfants. 

(F. Claude). 



248 



LA RÉVOLUTION RACONTER RT JUGER 



DEUXIÈME EXTRAIT 



DES MÉMOIRES DE BASSEVii-X. 



CONVOCATION ET PREMIERS JOURS DES ÉTATS GÉNÉRAUX 



Le samedi 5 mai, pendant que la ville de Paris 
commençait ses élections, la présentation des trois or- 
dres se fit à Versailles. 

Le clergé fut présenté à onze heures du malin, la 
noblesse à une heure... Les ducs et pairs réclamèrent 
la préséance; le reste de la noblesse s'y opposa : le roi, 
seul juge d'une matière aussi grave, décida en faveur 
des simples gentilshommes 1 ; ils furent indistincte- 
ment présentés par ordre de bailliage. 

Le tiers état le fut à quatre heures; le roi, entouré 
des princes du sang et du garde des sceaux, le reçut 



1 Cette petite chicane d'étiquette rappelle le mot d'un courtisan à un 
duc bien connu : « Monsieur le maréchal, lui disait-il, faut-il être gentil- 
homme pour être duc? » 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



249 



dans son grand cabinet, et se tint debout pendant la 
cérémonie de la présentation. Enfin, le 5, comme 
nous l'avons dit plus haut, se fit l'ouverture des états 



généraux 



Le public remarqua, avec une sorte de satisfac- 
tion, que le duc d'Orléans n'augmenta point, pendant 
ni avant la cérémonie, le cortège du roi, formé par 
les princes du sang et les ministres : il entra avec le 
bailliage de Villers-Cotterets, dont il était député, et 
ne se plaça qu'à son rang, après le député du clergé 
de ce même bailliage, ce qui lui mérita des applau- 
dissements universels. 

Le roi parla avec beaucoup de franchise et de sa- 
gesse. M. Necker apporta un discours dont la lecture 
dura trois heures. C'était le dieu du jour, le père de 
la patrie, le sauveur de la nation.... Les gens qui le 
regardaient comme le premier administrateur du 
monde, et qui s'imaginaient que toutes ses opérations 
étaient faites..., qu'il n'avait demandé les états géné- 
raux que pour voir l'élite de la nation à ses pieds 
rai i lier -aveuglément tous les plans qu'il devait dépo- 
ser sur la table, furent bien étonnés de ne pas même 
trouver de plan dans ce discours... il leur parut ha- 
sardé, haché et décousu, plein de fanfaronnade et de 
jactance. L'oracle ne fut plus à leurs yeux qu'un 
bomme marchnnt à tâtons, n'ayant pas la force de pro- 
poser un parti décidé, parce qu'il avait lui-même l'air 
de ne pas croire tout ce qu'il voulait l'aire croire aux 
autres; en cherchant à tout ménager, il déplut à tous. 
En vain, il voulut amadouer les deux ordres privi- 
légiés, personne ne fut dupe de sa franchise. La haute 
noblesse le méprisait intérieurement, parce qu'il est 






250 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

roturier;... les aristocrates s'en défiaient, parce qu'il 
est républicain;... quelques curés ne croyaient point 
à sa parole, parce qu'il ne va point à la messe;... les 
communes lui ôtèrent une partie de la confiance qu'elles 
lui avait accordée, parce qu'elles trouvèrent qu'il ne 
s'élevait point avec assez de force contre les préten- 
tions des nobles et des évêques; ainsi, tout le monde 
fut mécontent. ' 

Si son discours fit un peu d'effet sur une portion de 
l'Assemblée, l'illusion ne fut pas de longue durée : la 
prévention se dissipa facilement dans le silence du 
cabinet. . . En vain y chercha-t-on les vues d'un homme 
d'État qui s'était donné pour le restaurateur d'un 
peuple opprimé par huit cents ans de servitude; on 
n'y trouva que les idées vagues et mercantiles d'un 
financier sans génie, l'empirisme d'un charlatan qui 
blanchit le mal... 11 prouva qu'il n'était pas mûr pour 
la grande Révolution;... qu'il ne pouvait pas s'élever 
à la hauteur convenable à un homme d'État;... on 
aurait voulu qu'un administrateur des deniers publics 
se fût abstenu de faire son éloge, ou du moùis qu'il 
ne l'eût point, à tout propos, mêlé aux grands intérêts 
qu'il avait la charge de discuter;... il parut oublier 
ce qu'il avait rappelé lui-même dans ce discours, que 
l'homme particulier n'est rien au milieu des affaires 
générales, que c'est par de nouveaux efforts, et non 
par le récit du passé, qu'il doit chercher l'estime pu- 
blique. L'ancien compte rendu, souvent repris, ja- 
mais bien justifié; les attaques vigoureuses de M. de 
Calonne, mal repoussées et jamais anéanties; un livre 
inintelligible sur la religion, un autre plus fautif sur 
les finances avaient mal disposé le petit nombre d'au- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 361 

diteurs qui ne se laissent pas éblouir par une réputa- 
tion exagérée. 

Enfin, M. Necker eut beau prècber la concorde, 
exhorter les trois ordres à une réunion sans laquelle 
on n'avait rien de bon à attendre d'une aussi auguste 
assemblée, la conduite de la noblesse et du clergé 
prouva bien qu'ils ne croyaient point à l'évangéliste 
du jour. Ses amis le disculpèrent le mieux qu'ils pu- 
rent dans quelques écrits imprimés et vendus publi- 
quement, le même jour qu'un arrêt du conseil défen- 
dait au comte de Mirabeau de parler à ses commettants 
de ce fameux discours; et cet arrêt du conseil fut 
sollicité... rendu par M. Necker,... par le même 
homme qui avait obtenu, pour les gens de lettres, la 
liberté de la presse; ainsi va le monde. Les plus grands 
hommes sont toujours hommes; pour peu qu'on lève 
la peau du lion, on aperçoit le bout de l'oreille... 
Quelque soit M. Necker, quelque chose que fasse 
M. Necker, ne soyons pas trop sévères : il n'appar- 
tient qu'à l'Éternel de scruter les cœurs et de juger 
les intentions. . . Soyons justes, . . . n'oublions point que 
c'est au républicain genevois que nous devons la dou- 
ble représentation du tiers état, qu'on n'a pas réussi 
à rendre illusoire;... n'oublions point que c'est à sa 
réputation d'homme de probité, autant qu'à leur pa- 
triotisme, que les sages législateurs, qui ont si bien 
mérité de la patrie, ont dû leur premier succès, et ce 
premier succès a décidé la victoire. . . 

En vain, les écrits lumineux des gens de lettres, de- 
puis trois mois, avaient engagé les prêtres et les no- 
bles à renoncer à leur morgue, à des privilèges qui 
portaient l'empreinte de l'esclavage de nos pères, et 



m m 



252 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

qui formaient un trop grand contraste avec l'esprit de 
liberté qui nous animait; le haut clergé et la no- 
blesse de la cour étaient devenus encore plus fiers et 
plus entreprenants 

En vain tous les publicistes de l'Europe, tous les 
gens bien intentionnés des trois ordres convenaient 
que la vérification des pouvoirs devait se faire en com- 
mun, la majeure partie des députés du clergé et de 
la noblesse fut d'un autre avis; ils prétendirent tra- 
vailler à cette vérification dans des salles particu- 
lières ; ils s'assemblèrent, en effet, chacun séparé- 
ment. 

Comment les nobles et les évêques n'ont-ils pas con- 
sidéré que le tiers état ne pouvait avoir de confiance en 
eux qu'après avoir jugé s'ils étaient régulièrement 
élus? 

Dans les transactions particulières on examine, de 
part et d'autre, les procurations réciproques. Dans les 
transactions publiques, chaque négociateur présente et 
soumet aux autres les titres de sa mission. Sans cet 
examen préliminaire, une puissance pourrait-elle trai- 
ter avec l'autre ? En un mot, les classes ne peuvent se 
reconnaître qu'en s'adoptant, ni s'adopter qu'après 
s'être vérifiées. Cette idée est si simple, que le trouble 
seul a pu empêcher la noblesse d'en être frappée. Un 
tyran juge ses esclaves, et compte son troupeau; mais 
un corps fédératif discute en commun le droit de cha- 
que allié. Veut-on, de plus, établir un intérêt com- 
mun à tous les individus du royaume? Il est de toute 
évidence que la réunion des chambres esl le moyen 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 255 

unique; et l'unité d'action ne sera plus possible s'il 
existe plusieurs chambres: en effet, l'unité d'action 
dépend de l'accord des volontés; et il est presque im- 
possible qu'elles s'accordent séparément, et je vais le 
démontrer. 

Si on délibère par ordre, jamais on ne s'accordera 
sur les opinions contraires, on ne s'accordera pas même 
sur les opinions semblables ; on ne s'accordera point 
dans le premier cas, parce que chaque opinion con- 
traire restera absolue dans son corps , on ne s'accor- 
dera point davantage dans le second, parce que chaque 
opinion, semblable au fond, variera dans tous ses dé- 
tails en passant d'un ordre à l'autre. Cette vérité pa- 
raîtra un paradoxe, il faut la développer. 

Vous demandez tous la responsabilité des ministres, 
mais il faudra établir un tribunal et des juges; la no- 
blesse réclamera le droit de juger ses pairs; les com- 
munes 'se croiront intéressées à juger les oppresseurs 
du peuple; quelques-uns l'attribueront au conseil; 
d'autres, au parlement personne ne sera d'ac- 
cord. 

Vous vous accorderez tous sur la liberté de la presse, 
mais le clergé ne voudra point qu'on touche à l'arche 
de la religion; la noblesse ne voudra point qu'on dis- 
cute la genèse de ses prérogatives; les esclaves d'une 
vieille politique croiront le gouvernement en péril si 
l'on approfondit ses mystères; les amis du peuple lui- 
même ne souffriront point qu'on attaque ses idoles. 
Tous ces résultats et bien d'autres encore prouvent que 
l'opinion par tête, la seule admissible quand il n'y a 
qu'une chambre, est aussi la seule favorable à l'accord 
général et au bien public. En vain, pour détruire 






254 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

cette dernière opinion, et pour soutenir la préroga- 
tive des ordres, a-t-on remonté jusqu'au neuvième 
siècle; c'est une époque reculée, mais pourquoi ne 
pas avancer plus loin? Pourquoi l'érudition s'arrête- 
t-elle où l'abus commence? A-t-on oublié les anciens 
Germains, de qui nous descendons, et dont les assem- 
blées ont servi de modèle à toute l'Europe moderne ? 
Un peuple nombreux y était assis; les prêtres y fai- 
saient observer l'ordre et le silence; les chefs y pro- 
posaient les lois; les hommes éloquents les discu- 
taient; la noblesse y avait son rang, et le talent sa 
place. A-t-on oublié les champs de Mars? Là, con- 
fondus ensemble, pontifes, soldats, courtisans, ci- 
toyens délibéraient sous un ciel favorable et près d'un 
trône impartial. A-t-on oublié les capitulai res? ils 
furent rédigés au milieu d'une cour belliqueuse, et 
d'un sénat populaire, assemblé par le souverain, que 
l'on peut nommer l'Auguste des siècles barbares. Ses 
faibles successeurs dégénérèrent ; son immense héri- 
tage fut divisé en plusieurs empires, subdivisé en cent 
mille domaines; l'ambition des princes se partagea 
les uns, l'avidité des seigneurs s'appropria les autres, 
et la France entière fut hérissée de châteaux, et cou- 
verte de despotes. 

Pour sedistinguer d'une manière éternelle, l'orgueil 
imagina la séparation des races. On usurpa ainsi jus- 
qu'à l'avenir, et l'on enchaîna l'opinion; elle sévit 
condamnée à ne plus quitter le berceau ni le tombeau 
des grands; et la noblesse, parée de toutes ses armoiries, 
devint le culte des images. Cette superstition féodale se 
joignit aux superstitions religieuses. L'ordre desnobles, 
l'ordre des évëques, les ordres nombreux de la cheva- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 255 

lerie, les ordres innombrables du monachisme furent 
fondés sur les distinctions de la vanité ou de l'igno- 
rance; et le mot simple d'ordre, devint un mot d'or- 
gueil : l'ordre signifie la liaison des cboses, il nesignifia 
que leur distinction ; enfin toute la hiérarchie natu- 
relle fut décomposée, et l'enchaînement social rompu. 
Le sacerdoce et la féodalité établirent deux empires 
dans un seul empire : le roi ne fut qu'un seigneur su- 
zerain, et le peuple qu'un vassal esclave. Détrônés, en 
quelque sorte, le prince et la nation se virent forcés 
de renouveler leur antique alliance... C'est sous Phi- 
lippe le Bel que les communes furent rappelées au 
conseil de la nation; mais les corporations munici- 
pales et l'affranchissement rural avaient commencé 
sous Louis le Gros. Point de monarchie sans ordre inter- 
médiaire, nous dit-on. Quels étaient les ordres inter- 
médiaires de la nation hébraïque? quels étaient les 
ordres intermédiaires de la monarchie égyptienne? 
quels étaient les ordres intermédiaires desJMèdes, des 
Syriens, des Macédoniens? On ne voit partout que des 
collèges de prêtres et des armées de stipendiaires. A 
la Chine, il existe une foule de rangs électifs, et point 
d'ordre intermédiaire; la noblesse y forma une dignité 
personnelle, et la religion, un culte public. La mo- 
narchie anglaise n'est qu'un gouvernement féodal, 
tempéré par le gouvernement populaire, et la Chambre 
des pairs représente la dernière forteresse de l'aristo- 
cratie; c'est une ruine illustre que l'Angleterre con- 
serve. L'ordre de la noblesse est, pour ainsi dire, dis- 
sous dans l'ordre des communes; et, pour s'affran- 
chir des grands seigneurs et des évoques, ils les ont, 
pour ainsi dire, exilés entre eux et le trône. N'ayant 






256 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

que des intérêts distincts, la Chambre haute est plutôt 
un rang qu'un ordre; enfin si, en France, il exista 
jamais un pouvoir intermédiaire entre le monarque 
et le peuple, ce sont les parlements; mais les parlements 
ont-ils jamais composé un ordre législatif? Quelle est 
donc la véritable organisation d'une monarchie? Elle 
ne consiste point dans la division barbare des trois or- 
dres, de la noblesse, du clergé cl du peuple, mais 
dans la sage distribution des trois puissances, légis- 
lative, executive et judiciaire. Que deviendront lés 
rangs héréditaires et les distinctions antiques? Le mur 
injurieux, qui sépare les Chambres est-il un rang? 
L'indigne méfiance qui désunit les trois ordres est- 
elle une distinction? Lorsque dans les assemblées na- 
tionales de 1554, de 1550, de 1485, la nation de- 
manda une seule Chambre, les rangs furent-ils con- 
fondus? les distinctions furent-elles anéanties? Quand 
le premier sénat du royaume convoque les princes du 
sang et les pairs, et qu'ils délibèrent en commun dans 
le sanctuaire de la justice, les rangs sont-ils confon- 
dus, les distinctions sont-elles anéanties? La justice^ 
dans son sanctuaire, sépara-t-elle les personnages illus- 
tres d'avec les personnages instruits? D'un tribunal 
unanime, compose-t-elle trois tribunaux jaloux et dé- 
fiants? Si le courage et le génie placent des noms 
modernes auprès des noms antiques, n'est-ce pas un 
nouveau lustre pour ces derniers? D'où peut donc 
naître la terreur des deux premiers ordres? ne se- 
rait-ce pas de l'ambition des aristocrates qui domi- 
nent leur corps? N'ont-ils pas semé l'alarme pour 
semer la division, et s'agrandir dans la discorde? Quel 
a été l'éternel système des aristocrates? d'abaisser le 



PAU LES HOMMES DU TEMPS. 



257 



peuple devant leur ordre, et leur ordre devant eux- 
mêmes : ils assiègent le trône pour en absorber les 
grâces. Tyrans adroits, et protecteurs superbes de 
leurs égaux, ils les appellent pour leur soutien, ils 
les écartent dans leur jalousie, ils leur permettent la 
vanité, ils leur accordent l'espérance, et gar lent pour 
eux seuls l'empire et la faveur. C'est du sein de l'aris- 
tecratie que partent tous les bruits et les complots 
injurieux au trône; enhardie par eux, la satire fran- 
chit la barrière du Louvre, et cherche à détrôner les 
rois dansl'opinion publique 1 . Si l'on se permettait sur 
une société obscure la licence effrénée que l'on exerce 
sur le gouvernement, toute cette société, toutes les 
sociétés voisines crieraient à l'assassinat; enfin, pour 
nous épouvanter, nous qui ne craignons rien, on nous 
menace de voir le déclin de la liberté, et le retour au 
despotisme. Si le despotisme peut renaître, si la liberté 
peut expirer, c'est dans la division des trois ordres ; 
c'est la mésintelligence des ordres qui rendit Louis XI 
tout-puissant; la mésintelligence des ordres, qui fut 
cause que Richelieu a tout osé ! 

Que veut donc dire la Chambre des nobles, lors-' 
qu'elle regarde sa séparation des communes comme 
la sauve-garde de la liberté? De quelle liberté parle- 



■ 



1 L'auteur évidemment égaré par la passion va jusqu'à l'extravagance. 
Depuis Louis XIV, la noblesse s'était si bien ralliée autour du tronc, qu'elle 
l'aurait plutôt compromis, en le servant jusque clans ses écarts, qu'elle 
ne l'a combattu. Si, avant cette époque, de puissants vassaux ou des 
grands seigneurs ambitieux troublèrent le royaume, c'est que l'idée de 
nationalité n'avait pas encore remplacé l'idée de conquête et d'indépen- 
dance originaire. N'oublions pas d'ailleurs que la noblesse a versé son 
sang à flots pour faire de notre belle France la première puissance du 
monde. (F. Claude.) 

n. 17 



258 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

l-elle? de celle de son ordre ou de la liberté publique ? 
La liberté ne consiste point à respirer un air libre; 
elle consiste à former ensemble des lois justes, et à 
les observer également, elle consiste à n'être exclu ni 
de la magistrature, ni des bénéfices, ni des honneurs, 
si le mérite y conduit : il faut des prodiges pour 
qu'un homme des communes arrive aux places dis- 
tinguées; le noble y est porté comme en triomphe au» 
sortir de son berceau. Cette prérogative, ou plutôt 
cette domination, voilà ce que la noblesse appelle la 
liberté; elle dérobe au peuple la gloire; elle lui ravit 
l'espérance; elle lui défend l'émulation, elle l'en- 
chaîne à l'obscurité; elle le relègue dans l'abaisse- 
ment, et elle croit le laisser libre! Quelle liberté, 
grand Dieu ! N'est-ce pas jeter une interdiction sur 
tout un royaume que de traiter ainsi les quatre cin- 
quièmes des individus qui le composent? On ajoute 
que les deux premiers ordres, plus voisins du trône, 
travailleront mieux à la législation. A qui la noblesse 
et le clergé persuaderont-ils, qu'accoutumés à manier 
le glaive ou l'encensoir, ils connaissent à fond les 
ressorts de la politique, les leviers de l'administra- 
tion? Est-ce du tumulte des camps? est-ce de l'ombre 
des autels que sortent les théories combinées, les plans 
approfondis? Non, c'est parmi les travaux des cam- 
pagnes, des ateliers, des académies instruites, des so- 
ciétés utiles que se forment lentement, et après de 
longs apprentissages, la science pratique et l'art expé- 
rimental de la législation. Qui dénoncera les abus? la 
classe qui en est triomphante ou celle qui en est écrasée? 
Qui développera les plus secrets? le patricien, qui en 
est à une éternelle distance, ou le plébéien qui en est 



• ■"< 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 259 

sans cesse environné? Qui répandra des connaissances 
plus précises, plus exactes, plus complètes? ceux qui 
les puisent dans les cercles, qui les empruntent dans 
les livres, ou bien ceux qui les recueillent sur place? 
Les entretiens du monde et de la cour sont-ils une 
élude législative? Les nobles semblent étrangers;! leurs 
intérêts les plus domestiques et les plus journaliers, 
et ils s'expliqueraient savamment sur les intérêts les 
moins difficiles et les moins éclairés! Initiés à peine 
dans les mystères de l'administration, ils voudraient 
déjà se séparer de leurs maîtres ! Ils les consulteraient 
en particulier, et ils les insulteraient en public! Je le 
répéterai jusqu'à la fin, le tiers étal, mieux que tout 
autre corps, peut éclairer le gouvernement. Le tiers 
état renferme dans son sein des hommes expérimentés 
dans tous les genres : des publicistes, des canonisles, 
des militaires, des légistes, des financiers, des né- 
gociants, des artistes, des agriculteurs. Les savants, 
les philosophes, les orateurs, sonl presque tous ses 
membres '. 

Je le demande maintenant, qui pourra mieux faire 
connaître les vices de notre législation, que ceux qui 
en sont journellement victimes? 

Qui pourra mieux faire connaître les dérèglements 
du clergé, et la corruption de ses mœurs, que ceux 
qui en sont scandalisés tous les jours, et qui en gé- 
missent? 

Qui pourra mieux faire connaître la tyrannie des 



1 Exagération que peut seule expliquer l'entraînement de l'époque cl in 
jalousie du tiers qui ressort à chaque ligne : « Ote-toi de là que je m'y 
mette. » Les justes et légitimes griefs mis à part, n'est-ce pas le mol de 
lentes les révolutions qui détruisent? (F. Claude.) 



■■ 



il 






260 ' LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

droits que les noblesse sont arrogés, que ceux qui les 
supportent? 

Qui pourra mieux faire connaître l'ambition et l'or- 
gueil de la magistrature, que ceux qui ont été et sont 
exposés à recourir à son ministère? 

Qui pourra mieux faire connaître les brigandages 
qui s'exercent dans les tribunaux, que ceux qui en 
ont été témoins oculaires, et dont la fortune a été 
engloutie? 

Qui pourra mieux faire connaître le danger de ces 
ressorts immenses, que ceux qui sont obligés à des 
déplacements ruineux? 

Qui pourra mieux faire connaître l'avidité et les 
vexations des financiers, que ceux qui en sont si sou- 
vent rançonnés et dépouillés? 

Qui pourra mieux faire connaître les causes de l'en- 
gourdissement du commerce, que ceux qui en font 
profession? 

Qui pourra mieux faire connaître le découragement 
de l'agriculture, que ces laborieux fermiers qui cul- 
tivent la terre? 

Qui pourra enfin mieux faire connaître la décadence 
des lettres, la routine ridicule de l'éducation, l'absur- 
dité de nos préjugés, la frivolité des arts, que ceux 
qui, par leurs mâles ouvrages, honorent notre siècle, 
en même temps qu'ils en déplorent la légèreté et l'in- 
souciance? 

Fidèle aux véritables principes de l'harmonie et de 
l'ensemble d'un corps législatif, la classe qui repré- 
sente le peuple français a courageusement attendu 
les deux autres classes de citoyens pour vérifier avec 
elle les pouvoirs de chaque député; le clergé s'est 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 261 

isolé parmi les siens : la noblesse a refusé de se mêler 
avec les autres '... 

Le 7 mai, la Chambre des communes avait arrêté, 
à la pluralité des voix, que le président qu'elle s'était 
choisi, et les douze plus Agés de son corps, après avoir 
vérifié les pouvoirs respectifs, vérifieraient ceux des 
autres députés, en suivant l'ordre des bailliages ou 
sénéchaussées, et qu'ils les vérifieraient seuls, et non 
en commun, avec les députés des autres ordres; que 
la Chambre de la noblesse était constituée par les dé- 
putés dont les pouvoirs avaient été vérifiés sans con- 
testation; qu'elle avait aussi, sur l'invitation du clergé, 
nommé des commissaires pour se concerter avec les 
autres ordres; enfin, qu'il était décidé, par une majo- 
rité de cent quatre-vingt-treize votants, que la Cham- 
bre était légalement et suffisamment constituée... 
Ainsi, la noblesse, suivant cette impétuosité natu- 
relle, qui l'a jetée si souvent dans l'insubordina- 
tion, et loin de toute mesure, se constitua de sa propre 
autorité... AvanL même de constater la validité de 
ses membres, elle se déclara un corps légal... Celte 
anticipation sur elle-même, cette usurpation sur les 
autres classes, toutes ces délibérations illégales, ne 
tendaient qu'à anéantir la grande question de la déli- 



1 Malgré beaucoup d'exagération, ce fut une grande erreur de la part 
des ordres de se séparer du tiers. Rien ne saurait les justifier à cet égard, 
car ils firent preuve d'autant de mauvais vouloir que d'aveuglement. 
Louis XVI, un moment égaré par eux, manqua lui-même de tact dans 
cette occasion, en dépit de ses excellentes intentions, et c'est ainsi qn au 
lieu d'une régénérescence, il advint une castastrophe dont le contre-coup 
est loin d'être apaisé; et que le bien, encore aujourd'hui, ne s'obtient que 
par lutte au lieu d'être le résultat naturel de l'entente commune. 

(F. Claude.) 



■ 



'262 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

bération par tête dans l'assemblée. Les membres les 
moins éclairés des communes le virent bien... la ruse 
était trop grossière pour qu'on s'y laissât prendre. Ad- 
mettre l'opinion par ordre, c'était ouvrir la porte à 
des querelles interminables. En effet, ou la forme 
d'opiner par ordre s'est établie sans le consentement 
de toute la nalion, et alors elle est inconstitution- 
nelle; où elle s'est introduite du consentement de la 
nation, par l'usage, par le consentement tacite, et 
alors la volonté expresse fait cesser le consentement 
tacite. La volonté présente déroge à la volonté pas- 
sée; la génération qui n'est plus, doit nous céder, 
à nous, qui vivons; ou bien que les morts se lèvent 
de leurs tombeaux, et qu'ils viennent maintenir con- 
tre nous leurs usages... La pluralité vient aujour- 
d'hui anéantir l'usage auquel la pluralité seule avait 
pu donner force de constitution. Cela est démontré : 
on ne peut donc opiner que par tête; en un mot, avanl 
la naissance des ordres, on a opiné par tête. Eh bien, 
ce que la nation avait établi par tête, elle vient de 
l'anéantir par tête. Ajoutons de plus, comme nous 
l'avons déjà prouvé, que le clergé n'est pas un ordre; 
c'est laclergie qui fait le clergé. Aujourd'hui que nous 
sommes tous clercs, que nous savons tous lire, il ne 
ne peut plus y avoir que deux ordres ; et chacun doit 
rentrer dans le sien : nous sommes tous clergé. 

Si ce n'est pas comme clercs, comme lettrés, que 
les ecclésiastiques prétendent être un ordre à part, un 
premier ordre, ce n'est pas non plus comme mi- 
nistres de la religion ; la religion veut, au contraire, 
qu'ils -aient le dernier rang : leur règne n'est pas 
de ce monde; s'ils veulent être les premiers dans 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2G"> 

l'autre, il faut qu'ils soient les derniers dans celui-ci. 
Prêtres et pontifes du Seigneur, si vous croyez à 
votre Évangile, mettez-vous donc à la place qu'il vous 
assigne; soyez du moins égaux; ou, si vous ne croyez 
pas un mot de ce que vous dites, vous êtes donc des 
hypocrites... 

11 sied bien au clergé d'affecter l'arrogance; l'Église 
est dans l'État, et non pas l'État dans l'Église. Membre 
de 1 État, sa convocation se borne à la conduite des 
âmes; les affaires temporelles lui sont étrangères; les 
Francs ne l'admirent parmi eux que pour enseigner 
la foi : voilà le contrat originaire 1 . Le clergé n'aurai! 
pas osé alors se mêler du gouvernement ni de l'admi- 
nistration; aussi ne voit-on pas de prélats ou de pas- 
teurs dans les premières assemblées, témoin ce qui se 
passa à l'occasion du vase de Soissons : Remy se con- 
tenta de supplier Clovis de le lui rendre, et un soldat 
refusa d'obtempérer à sa demande. 

Quand on examine par quelle gradation le clergé 
s'est élevé au degré de grandeur où il est parvenu, 
on ne sait si l'on doit plus s'étonner, ou de la pa- 
tience de nos pères, ou de son ambition. Disciple 
d'un divin maître qui ne prêchait que la pauvreté, il 
s'annonce d'abord sous les mêmes traits; mais à 
peine a-t-il fait des prosélytes, qu'il change de sen- 
timents; il s'insinue dans l'esprit des monarques, 
et capte leur confiance; les monarques, encore mal 

i Ceci est vrai, mais l'auteur, égaré par la fièvre Je l'époque et par 
l'esprit d'irréligion, ne se souvient plus, quoi qu'il l'ait dit, que le cierge 
avait été admis peu à peu aux états généraux à titre de représentants du 
peuple illettré et conquis, et que c'est ainsi qu'il devint un corps politique. 
V l (F. Claude.) 






ÏM LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

assurés sur leur trône, comptent, avec leur se- 
cours, affermir leur autorité : illusion trompeuse ! 
Le clergé profite de l'ascendant qu'il a pris, pour 
les engager à des libéralités envers l'Église, pour 
s'emparer des biens des chefs de la nation : ceux-ci 
à leur tour tombent sur le clergé et le dépouillent; 
ces deux corps rivaux se rapprochent et se liguent; 
les chevaliers obtiennent des bénéfices comme le clergé; 
à mesure que l'un et l'autre se fortifient, la puissance 
royale diminue; ce sont eux qui font les rois ou qui 
les déposent; les bienfaits dont ils ont été comblés 
augmentent leur pouvoir ; ce qu'ils ne tenaient qu'en 
viager, devient héréditaire; les souverainetés subal- 
ternes s'érigent; le clergé s'attribue les droits réga- 
liens; l'hydre féodale lève sa tête altière, et les pasteurs 
de l'Eglise, les successeurs de simples pêcheurs, asser- 
vissent la nation, au lieu de se sacrifier pour elle, 
pour la soustraire au joug de la servitude l 

C'est ainsi que dans des siècles barbares, dans les 
ténèbres de l'ignorance, le clergé s'est fabriqué les 
droits qu'il fait valoir aujourd'hui ; c'est trop : je le 
rappelle à son premier contrat. Sa possession, quel- 
que longue qu'elle soit, ne peut le détruire; elle n'est 
que le fruit de l'usurpation. Quand les Francs ont 



1 II y a ici erreur et passion; quand le clergé déposait les rois, il agis- 
sait dans 1 'intérêt des peuples et au nom de la conscience et du droit 
opprimé contre la force; c'était son beau rôle. Aujourd'hui les nations, 
ayant obtenu leur affranchissement et s'étant émancipées, ne lui de- 
mandent plus que de les diriger dans les voies morales et religieuses; et 
elles s'étonnent et s'irritent quand elles trouvent des adversaires là où 
elles ne cherchent et ne réclament que des guides. 

Au reste, toutes ces exagérations de partis prouvent il quel point il est 
difficile d'écrire l'histoire avec impartialité. (F. Claude.)" 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. '265 

embrassé le christianisme, ont-ils renoncé à leur li- 
berté? ont-ils accordé au clergé la prééminence qu'il 
réclame? Non, sans doute : ils se sont engagés à pra- 
tiquer les préceptes de l'évangile; voilà le devoir qu'ils 
se sont imposés. Et quels sont ces préceptes? que les 
ministres du Seigneur une fois consacrés au service 
des autels, ne doivent plus avoir rien de mondain, 
parce que leur croyance n'est pas de ce monde; que 
tous les chrétiens sont frères; qu'ils ne doivent faire 
aux autres, que ce qu'ils voudraient qu'on leur fît. 
Tyrans! vous n'êtes plus de la société, et vous voulez 
la régir ! vous reprochez à vos frères les fers dont ils 
ont été chargés, et vous deviez, au contraire, exposer 
votre vie, ou pour les défendre, ou pour aider à les 
rompre : voyez tous vos excès ! Des frères qui veulent 
rendre leurs frères esclaves; des frères qui veulent 
étouffer la voix de leurs frères ; des frères qui veulent 
enchaîner le suffrage de leurs frères? répondez-moi : 
voudriez-vous que vos frères vous traitassent comme 
vous les traitez? voudriez-vous qu'ils vous fissent subir 
le joug sous lequel ils ont gémi? Rentrez en vous- 
mêmes, pénélrez-vous de vos sublimes fonctions, et ne 
me parlez plus de servitude. N'a-t-elle pas été rache- 
tée? n'en avez-vous pas reçu le prix? vos frères 
n'ont- ils pas recouvré leurs droits? Quel est donc votre 
aveuglement, d'entreprendre de les empêcher d'en 
jouir! Le peuple est libre. Si, pendant longtemps, il 
n'a point fait usage de sa liberté, c'est par la violence 
que l'on a exercée contre lui ; la violence n'est point 
un titre; on ne peut acquérir par la violence; tant que 
la violence dure, la liberté sommeille, jusqu'à ce 
qu'enfin elle se réveille avec plus d'énergie, et c'est 



26li LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

là où nous en sommes; le tiers ne craint plus de ta 
perdre, il connaît ses forces, il sait qu'il peut écraser, 
quand il voudra, quiconque oserait l'attaquer; il se 
retrouve à son premier état. Dans son premier état, 
le clergé n'était point admis aux délibérations de la 
nation; il ne devait point être au milieu des armes; 
chaque Franc avait sa voix; et quand on eut introduit 
le clergé, les voix se comptèrent encore par tête. Pren- 
dre aujourd'hui les voix par tête, ce n'est donc pas 
innover, c'est en revenir à ce qui se pratiquait ancien- 
nement; ce n'est que par innovation qu'on les a comp- 
tées par ordre. . . 

M. Rabaut de SSint-Élienne, ministre protestant, 
sur l'avis que donna le clergé qu'il avait nommé ses 
commissaires pour conférer avec ceux de la noblesse 
et du tiers, sur l'invitation qu'il fit au troisième ordre 
de faire aussi sa nomination, prit la parole et déclara 
« qu'il fallait nommer des commissaires uniquement 
pour opérer la réunion, tant désirée, des trois ordres, 
mais sans jamais se départir du principe de la déli- 
bération par tête, et de l'indivisibilité des états géné- 
raux. » 

M. Chapellier, avocat et député de Rennes, ouvrit 
un autre avis, proposa ensuite d'adopter la déclaration 
suivante, que nous citons en entier : 

« Les députés des communes de France, en vertu de 
la convocation du roi, de l'annonce faite par M. le 
garde des sceaux au nom de Sa Majesté, et de la pu- 
blication des hérauts d'armes, s'étant rendus, le 6 mai, 
dans la salle des Etats, où ils n'ont point trouvé les 
députés de l'Église et de la noblesse, ont appris avec 
étonnement que les députés de ces deux classes de ci- 



MR LES HOMMES I)U TEMPS. 267 

toyens, au lieu de s'unir avec les représentants des 
communes, se sont retirés dans les appartements par- 
ticuliers; ils les ont vainement attendus pendant plu- 
sieurs heures, et tous les jours suivants. Quelques-uns 
des députés des communes s'élant fait instruire du lieu 
où étaient les députés de l'Église et de la noblesse, ont 
été leur représenter que, par leur relardement à se 
rendre dans la salle générale, ils suspendaient toutes 
les opérations que le peuple français attend des dépo- 
sitaires de sa confiance ; que les communes ont vu avec- 
regret que les députés de l'Église et de la noblesse 
n'ont pas encore déféré à cet avertissement; que le 
clergé et la noblesse ont envoyé des députalions au 
corps national auquel ils devaient se réunir, et sans 
lequel ils ne peuvent faire rien de légal; qu'ils ont 
nommé des commissaires pour aviser avec d'autres et 
délibérer entre eux; que les représentants du peuple 
ne doivent pas s'abandonner à des moyens concilia- 
mires qui ne peuvent être discutés et délibérés qu'en 
commun dans l'assemblée des états généraux; que la 
noblesse a ouvert un registre particulier, pris des dé- 
libérations, vérifié des pouvoirs, établi des systèmes; 
que cette vérification partielle ne suffisait pas pour 
constater la régularité des protestations. 

« Les députés des communes déclarent qu'ils ne re- 
connaîtront pour représentants légaux que ceux dont 
les pouvoirs auront été examinés par des commissaires 
nommés dans l'assemblée générale par tous ceux ap- 
pelés à la composer, parce qu'il importe au corps de 
la nation, comme aux corps privilégiés, de connaître 
et déjuger la validité des procurations des députés 
qui se présentent, chaque député appartenant à l'as- 






■ 




•268 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

semblée générale, et ne pouvant recevoir que d'elle 
seule la sanction qui le constitue membre dès états 
généraux; que l'esprit public étant le premier besoin 
de l'Assemblée nationale, et la délibération commune 
pouvant seule l'établir, ils ne consentiront pas que, 
par des arrêtés des Chambres séparés, on porte atteinte 
au grand principe; qu'un député n'est plus, après 
l'ouverture des états généraux, le député d'un ordre 
ou d'une province, mais le représentant delà nation, 
principe qui doit être accueilli avec enthousiasme par 
les députés des classes privilégiées, puisqu'il agrandit 
leurs fonctions. Les députés des communes interpel- 
lent donc les députés de l'Eglise et de la noblesse, et 
les invitent à se réunir dans la salle des États, où ils 
sont attendus depuis dix-huit jours, à constituer enfin 
les états généraux, pour vérifier les pouvoirs de tous les 
représentants de la nation ; ils invitent ceux qui ont 
reçu l'ordre spécial de délibérer en commun et ceux 
qui, libres de suivre cette patriotique opinion, l'ont 
déjà manifestée, à donner l'exemple à leurs collègues, 
et à venir prendre la place qui leur est destinée. C'est 
dans cette réunion de tous les sentiments, de toutes 
les opinions, d'accord avec les principes de la raison 
et de l'équité, que sont fixés les droits de tous les 
citoyens. Il en coûte à tous les députés des communes 
de penser que, depuis dix jours, on n'a pas encore 
commencé les travaux qui assureront le bonheur pu- 
blic et la splendeur de l'État; qu'on n'a pu porter à 
un roi bienfaisant le Iribut d'hommages et de recon- 
naissance que lui méritent l'amour qu'il a témoigné 
pour ses sujets, et la justice qu'il leur a rendue; que 
ceux qui pourraient retarder l'accomplissement des 




PAR LES HOMMES DL : TEMPS. 269 

devoirs si importants en sont comptables envers la na- 
tion. Les députés des communes arrêtent que la pré- 
sente déclaration sera remise aux députés de l'Eglise 
et de la noblesse pour leur rappeler les obligations 
que leur impose leur qualité de représentants na- 
tionaux. » 

M. Malouet ouvrit un troisième avis... M. de Boissy 
d-Anglas, continuant la discussion, ajouta : « On peut 
penser que, sans diminuer de la fermeté qui doit 
diriger toutes nos démarches, il est possible, sinon 
d'obtenir par la médiation que nos droits soient 
avoués par ceux qui affectent de les méconnaître, du 
moins de constater que les partis vigoureux et fermes 
auxquels il faudra bien que nous nous arrêtions tôt 
ou lard ont été précédés par toutes les démarches 
conciliatrices que peut inspirer l'amour de la paix. 
Les résolutions précipitées ne doivent point convenir 
aux représentants de vingt-trois millions d'hommes, 
forts de l'équité de leurs prétentions, plus encore que 
de leur nombre, et sans doute cette Assemblée, sur les 
décisions de laquelle le monde entier a maintenant 
les yeux, doit s'affranchir à jamais du moindre re- 
proche de légèreté. Sans doute il viendra peut-être 
bientôt, ce jour où, loin de vous borner à une dé- 
marche actuellement proposée, vous vous consti- 
tuerez, non pas en ordre séparé, non pas en chambre 
du tiers état, mais en Assemblée nationale... 11 vien- 
dra peut-être, ce jour où vous vous rappellerez ces vé- 
rités immuables, si longtemps oubliées, et consacrées 
tout à l'heure par un des membres même de cette 
noblesse dont les prétentions sont si opposées aux vô- 
tres : que les prières du peuple sont des ordres, que 



•270 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

ses doléances sont des lois, et qu'il est réellement de 
la nation, tandis que les autres ordres n'en sont que 
des dépendances; mais, messieurs, plus le parti que 
vous prendrez alors sera ferme et irrévocable, plus il 
est indispensable de le faire précéder par des démar- 
ches de conciliation et de paix. Ne craignez point d'en 
trop faire, ne redoutez pas une lenteur à laquelle toute 
la France applaudit, et qui offrira d'avance une justifi- 
cation à vos résultats, s'ils pouvaient en avoir besoin. 
Songez que vous devez travailler pour Tes siècles futurs 
et ne craignez pas de consommer quelques instants 
dans une attente même inutile; songez que vos mains 
élèvent l'édifice de la liberté publique, et qu'il im- 
portera bien peu à la postérité, pour laquelle vous 
travaillez, que les fondements en aient été jetés plus 
ou moins vite. Vous avez pour vous la raison et la 
force, il faut donc encore de la modération. Les partis 
précipités et violents sont le partage de la faiblesse; 
mais ceux qui ont un pouvoir étendu ont aussi l'a- 
vantage de retarder l'instant où ils doivent le dé- 
ployer. Qu'importe donc que le parti proposé soit ou 
ne soit pas efiicace pour amener dans cette assemblée 
deux ordres que vous attendez, si son adoption connue 
peut vous concilier l'opinion publique, si puissante et 
si nécessaire; mais il s'en faut bien que je considère 
le projet offert comme devant être sans effet vis-à- 
vis des deux premiers ordres. Vous avez, messieurs, 
à lutter, dans ce moment, contre la fierté naturelle 
à une noblesse courageuse, à laquelle il n'est pas 
permis de faire un pas en arrière. En vous pré- 
sentant devant elle d'une manière directe, vous l'ai- 
grissez, et l'armez nécessairement contre vous, landis 



l'Ail LES HOMMES DU TEMPS. 27* 

que la voix de la médiation peul la ramener à vous, 
en la faisant céder à la persuasion. Par ces considé- 
rations, messieurs, je me range à l'avis de M. de 
Saint-É tienne, sans rejeter celui proposé par M. Cha- 
pellier, que je me borne, dans ce moment, à regar- 
der comme prématuré. Il semble que nous devons 
marcher pas à pas, et avancer assez doucement pour 
n'être jamais forcés de rétrograder... >< 

Tout ce qui tendait à ramener les esprits aux voies 
de conciliation prévalut... 

a Les deux molions présentées hier à l'Assemblée ', 
ajouta un autre député, me paraissent également ju- 
dicieuses; la première, pour le temps présent, la se- 
conde pour le temps à venir: l'une indique ce qu'il 
faut faire actuellement, l'autre ce qu'il faudra faire 
peut-être dans quelques jours. Les honorables mem- 
bres qui les ont soumises à la discussion des repré- 
sentants de la nation méritent a la fois nos éloges. Il 
était temps qu'au milieu des orages inséparables d'une 
première assemblée, on fixât enfin nos regards sur des 
objets capables de captiver l'attention , et de conduire 
au but si désiré de la réunion complète des trois or- 
dres dans le sein des états généraux. Celte réunion 
est d'assez grande importance pour la nation, dont 
nous avons l'honneur d'être les organes, pour que 
nous écartions de nos démarches tout ce qui pourrai I 
nous faire taxer d'imprudence, de lég-èreté ou de pré- 
cipitation. 

« Destinés par la nature, appelés par notre monar- 
que lui-même à faire voile vers la liberté, parti rons- 



1 Celles de M. Rabaut de Saint-Étienne et de M. Chajpellier. 




272 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

nous seuls, laisserons nous sur la plage des compa- 
gnons de voyage, qu'une erreur funeste, que le pres- 
tige des anciennes opinions tiennent éloignés de leurs 
frères? ou enfin, messieurs, prendrons-nous le parti 
de leur envoyer des émissaires, qui, forts de leurs 
droits, et doués de cette éloquence persuasive qui 
exerce un si noble empire sur les âmes, lorsqu'elle 
est jointe au sentiment d'un intérêt respectif, les aver- 
tiront de venir prendre leur poste sur le vaisseau de 
la patrie? 

« Sans doute, messieurs, il faudra bien partir seuls, 
s'ils se refusent aux avances qu'on leur fera à cet 
égard: sans doute il nous faudra partir seuls, si les 
deux corps privilégiés, insensibles à nos invitations 
patriotiques, voulaient mettre en problème la ques- 
tion déjà décidée de la réunion des ordres, et de la 
votation par tête; mais quels inconvénients y a-t-il à 
entrer en conférence, à dissiper des doutes mal fondés, 
à aller au-devant des objections pour les combattre, 
et à dissiper les fantômes de l'imagination? Aucun, je 
l'assure. 

« Les membres des communes que vous choisirez, 
je ne dis pas les députés, mandataires, non de l'As- 
semblée nationale constituée, mais d'une collection 
de citoyens patriotiques, envoyés et non arbitres, ne 
seront point chargés de concerter des plans de conci- 
liation nuisibles au vœu exprès et rigoureux de nos 
mandats; mais, l'olivier à la main, et la patrie de- 
vant les yeux, ils porteront des paroles de paix, ils 
emploieront les grandes considérations d'intérêt pu- 
blic, et tous les moyens que le patriotisme leur sug- 
gérera, pour engager les ordres privilégiés à se sou- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 275 

mettre à l'opinion publique qui a déjà prononcé; ils 
sèmeront, pour me servir de l'expression heureuse 
d'un membre de celte Assemblée, la lumière parmi 
les ténèbres; et nous obtiendrons peut-être l 'avantage 
inappréciable de voir les deux premiers ordres, vo- 
lontairement incorporés à l'Assemblée nationale, con- 
courir à l'établissement d'une constitution, qui ne 
sera telle qu'il nous convient de l'avoir, que dès 
qu'elle sera l'ouvrage de tous les codqputés aux états 
généraux. 

« Ces conférences, nous dit-on, ne produiront rien, 
et on nous cite le colloque de l'oissy, et une multitude 
d'autres conférences rendues inutiles par l'esprit de 
parti; mais si l'on jugeait du temps présent par les 
temps passés, quel triste augure pour les états géné- 
raux de 1 789 l ! 

« Elles ne produiront rien, je le veux ; mais n'est- 
ce pas un succès que de convaincre nos commettants 
que nous avons délibéré avant que d'agir ; que la ré 
flexion, l'esprit de sagesse et de maturité ont présidé 
aux résolutions vigoureuses et définitives que nous 
serons dans le cas de prendre, après avoir épuisé tous 



■ 



1 II n'y eut pcut-èlra jamais d'Assemblée aussi remarquable par le 
talent, par les lumières et le caractère de ses membres que les états gé- 
néraux de 1 789. Les travaux de cette assemblée excitèrent t'enthou- 
siasme de toute l'Europe, et méritèrent l'admiration, le respect uni- 
versel et l'autorité dont ils jouissent encore aujourd'hui. Elle prépara les 
élémenls de notre code civil, elle jeta les bases et proclama les principes 
du droit public et politique dans les sociétés modernes. Nous lui devons 
tous nos progrès. Pourquoi faut-il que la désunion de ses membres et 
leur ambition lui aient fait commettre des fautes qui ne sont pas encore 
réparées aujourd'hui, et dont nous n'avons pas achevé d'expier le mal- 
heur! Quand donc au moins ces fautes nous serviront-elles de leçon? 

(F. Claude ) 
n. li 



!74 



I 




LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

les moyens possibles de conciliation? Eh! querisque- 
t-on d'adopter ce parti? on perd du temps. Oui, mais 
il faut en savoir perdre; il faut savoir aussi que l'on 
gagne tout celui qui est donné à la prudence. On perd 
du temps... Mais, s'agit-il donc d'une occasion telle- 
ment décisive, qu'il ne nous reste que le regret de ne 
l'avoir pas saisie? Dans huit jours, comme aujour- 
d'hui, nous serons à même de donner à -la motion de 
M. Chapelier toute l'attention qu'elle mérite; dans 
huit jours, et j'en atteste l'accueil qu'elle a reçu, 
nous nous trouverons ici avec les mêmes principes, 
la même fermeté, le même patriotisme. Dans huit 
jours, corroborés par les députations de la capitale, 
nous ne nous exposerons pas aux reproches d'avoir 
pris une délibération infiniment importante, sans le 
concours d'une portion aussi considérable que pré- 
cieuse de nos collègues. 

« Tant d'avantages attachés à la lenteur de notre 
marche, seraient-ils balancés par la considération que 
l'on propose de faire, que nos démarches pourraient 
être présentées par les corps privilégiés comme une 
adhésion à leurs principes, ou comme une espèce de 
reconnaissance que l'Assemblée nationale s'est consti- 
tuée en chambre de tiers? Je respecte l'excès de déli- 
catesse qui a inspiré celte crainte, j'en aime la cause; 
et je me garderais bien d'attaquer la conséquence, si 
je ne pouvais le faire sans porter atteinte au principe. 
De tels soupçons, pour être fondés, devraient avoir un 
but d'utilité pour les ordres privilégiés; et ce but, que 
j'ai peine à apercevoir en politique, devrait être quel- 
que chose de vraisemblable ou de possible. 

« Or, en admettant la supposition, et en portant les 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. '275 

choses à l'extrême, que résulterait-il de ce que les 
ordres privilégiés nous regarderaient comme consti- 
tués, et s'efforceraient de nous faire regarder comme 
tels? Sommes-nous donc constitués? non vraiment. 

« Qu'en résullerait-il encore? Que ce bruit répandu 
nous priverait de la confiance de nos commettants et 
du secours de l'opinion publique? Cela est plus à 
craindre que possible. 

« Il faudrait d'autres preuves que des propos, pour 
persuader au public, qui a les yeux ouverts sur nous, 
qui sait et juge les motifs de nos démarches, que l'é- 
lite de la nation, qui a les mains liées sur la délibé- 
ration en commun et la votation par tête, qui ne peut 
s'en écarter sans perdre ses pouvoirs, a, dès le pre- 
mier pas, compromis ses intérêts et trahi sa confiance. 
Respectons assez nos collègues privilégiés, respectons 
assez le public, respectons-nous assez nous-mêmes 
pour écarter ces vaines erreurs. Le public attend de 
nous de la fermeté, il en a le droit, et il ne sera pas 
trompé; mais c'est à la prudence de diriger et d'é- 
clairer celte fermeté. Elle peut et doit s'allier avec les 
égards dus aux premiers citoyens de l'Etal, même 
lorsqu'ils se trompent, et avec les démarches conci- 
liatoires propres à les ramener au but dont ils s'é- 
cartent; et quelles sont donc celles que nous avons 
faites? Les avons-nous multipliées à raison de notre 
intérêt, du désir et du besoin qu'a la patrie de leur 
concours pour une bonne constitution? Un seul renvoi 
officiel de quelques membres a eu lieu dans le prin- 
cipe... Est-ce là avoir épuisé les procédés, les invita- 
tions, les instances? Sont-ce là tous les efforts prélimi- 
naires à un schisme si terrible dans ses conséquences, 








M 



276 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

et à un manifeste authentique de séparation?... La 
voie des conférences proposée peut devenir inutile; 
mais elle ne saurait, sous aucun rapport, être nui- 
sible. » 

4 Un très-grand nombre de votants se détermina, par 
ces raisons, à adopter le plan de M. de Saint-Etienne ; 
mais on ne put prendre encore aucune délibération 
précise, et l'Assemblée s'ajourna au lendemain. 

Ces différentes opinions furent débattues et discu- 
tées avec une profonde sagacité; enfin, le 18 mai, on 
revint à la motion de M. Rabaud, tous les membres 
de l'Assemblée étant persuadés qu'il fallait négliger 
les petits intérêts personnels, et travailler sérieuse- 
ment à la chose publique. 

On ajouta deux amendements à celte molion; le 
premier, « que les commissaires s' ef forceraient de 
faire sentir à ceux du clergé et de la noblesse l'indis- 
pensable nécessité de procéder en commun à la véri- 
fication des pouvoirs; » le second, « qu'on tiendrait 
des notes écrites des conférences, pour justifier, s'il 
est besoin, aux yeux de la nation, la validité et la 
force des raisons qui déterminent la demande faite 
par les communes. » On est retourné aux voix par 
oui et non sur cette molion, et elle a passé à la ma- 
jorité,. 

Pendant que nos législateurs commençaient à dé- 
velopper cette énergie qui nous a sauvés 1 , la capitale 
était dans la plus grande fermentation ; tout le monde 
suivait le fil des événements; tout le monde voulait 



1 On pourrait avec justice se demander de quoi nous avons été sauvés, 
Ce n'est certes pas de la révolution et de toutes les horreurs qui s'en 
suivirent. (F. Claude.) 



PAU LES HOMMES DU TEMPS. 



277 



coopérera la régénération du royaume... Les écri- 
vains patriotes, en soutenant les droits du peuple, 
affermissaient encore la marche de nos députés; quel- 
ques autres, oubliant l'importance des questions qu'ils 
avaient à traiter, jetaient quelques fleurs sur les ma- 
tières sérieuses et arbitraires dont ils s'occupaient, et 
semblaient vouloir faire tourner au profit de la bonne 
cause, l'espèce de frivolité que toute l'Europe nous 
prête. 

De là, l'origine de quelques pamphlets dans lesquels 
on retrouve réellement le caractère national... Nous 
offrons ici celui qui parut sous le litre de : Vœu d'un 
misanthrope, qui n'est pas de l'avis de tout le monde. 

« Celle fureur d'états généraux qui nous a pris 
comme un coup de pistolet, s'écriait notre moderne Ti- 
mon, a exalté toutes les tètes ; déjà chaque individu se 
croit une partie intégrante du gouvernement ; ce n'étail 
autrefois que les parlements qui se regardaient comme 
les tuteurs nés de nos rois, aujourd'hui il n'est si 
mince particulier qui ne se croie en possession de ce 
titre glorieux; el je ne serais pas étonné qu'on ne se 
crût, avant peu, en droit de le prendre dans les actes, 
à la place du très-haut et très-puissant seigneur que 
prend le premier faquin. 

« On a aujourd'hui la rage de détruire ; mais avant 
de détruire, il faut avoir le talent de pouvoir mettre 
quelque chose en place... Nous donnons toujours dans 
les extrémités. Pour remédier aux dangers du fana- 
tisme et de la superstition, on a détruit tout senti- 
ment de religion; qu'y avons-nous gagné?... Notre 
Constitution est vicieuse! 11 en faut une nouvelle, une 
nouvelle en totalité. 








278 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

« Prenez seulement, par curiosité, VAhnanach 
royal, c'est là le dépôt où sont consignés les noms de ce 
que la France fournit de seigneurs, de magistrats, de 
prélats, d'hommes de finance, destinés, par leur rang, 
leurs places, leur naissance, à jouer un rôle principal 
dans l'assemblée des états généraux : et quand vous 
aurez travaillé pendant longtemps à apprécier le mé- 
rite intrinsèque de chacun de ces individus, vous ver- 
rez que les bras vous tomberont, et que vous serez 
presque pétrifié en songeant en quelles mains est 
confié le sort de la nation. 

« A considérer en gros cette liste nombreuse, on 
est d'abord primé,' pour ainsi dire, par les noms, les 
titres, les richesses, les distinctions attachées à toutes 
les grandes places; mais dépouillez-les de tous leurs 
accessoires, scrutez-les chacun en particulier d'après 
leur conduite, d'après leurs principes, à supposer 
qu'ils en aient, d'après les actions, les circonstances 
qui les ont conduits au poste qu'ils occupent, et vous 
frémirez du petit, mais du très-petit nombre d'hom- 
mes que vous voudriez trier dans cette liste volumi- 
neuse, pour les charger, non pas des affaires du gou- 
vernement, mais, qui plus est, des vôtres, pour peu 
qu'elles fussent compliquées. 

« Il est vrai qu'à en juger par leurs affaires do- 
mestiques, ils n'annoncent pas de grands talents pour 
l'économie, qui devient, dans l'occurrence actuelle, 
la première, la principale des vertus; et c'est exacte- 
ment une chose plaisante de penser que, parmi cette 
foule de gens de tout état," de tout âge, qui clabaudent 
contre les vices de l'administration; qui, à les en croire 
chacun en particulier, se regardent comme très-ca- 



■■■■■ 



PAR LES HOMMES BU TEMPS. 27!» 

pables de rétablir les finances du royaume; il ne s'en 
trouve peut-être pas la millième, quedis-je! la cenl 
millième partie dont la fortune ne soit, à proportion, 
plus délabrée que celle de la France, sur laquelle ils 
gémissent. On ne peut.alors s'empêcher de se rappe- 
ler, avec une certaine complaisance, la fable du re- 
nard qui avait la queue coupée, ou de leur dire (s'il 
est permis de mêler le sacré au profane) ce que dit 
Jésus-Christ lorsqu'on lui présenta la femme adul- 
tère... 

« Oh! si j'étais le roi, j'aurais furieusement em- 
barrassé tout ce monde-là à l'ouverture des états gé- 
néraux; et voici ce que j'aurais dit sans me fâcher : 

« Messieurs, le dérangement de mes affaires, l'état 
déplorable de mes finances est l'unique cause qui m'a 
porté à vous assembler ici aujourd'hui; car, quel- 
que enchanté que je fusse de vous voir tous réunis 
autour de moi, je vous proteste que, sans ce puissant 
motif, je vous aurais supplié de rester chacun chez 
vous, attendu que pour toutes les autres branches 
d'administration de mon royaume j'en sais tout au- 
tant que chacun de vous en général et en particulier. 
« Mais comme vous avez annoncé à la face de l'Eu- 
rope, aussi scandalisée que moi de votre ton peu res- 
pectueux, que vous entendiez absolument rétablir 
l'ordre dans mes finances, je consens à vous donner 
ici un état bien détaillé de mes dettes, de mes dé- 
penses, de mes revenus, de mes plans d'économie, 
d'amélioration; enfin, à ne vous rien cacher absolu- 
ment de ce qui pourra vous fournir, sur cet objet im- 
portant, les plus grands éclaircissements. 

« J'exige seulement, au préalable, une petite cou- 






I 



280 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

dition, à laquelle je ne doute pas que vous ne vous 
soumettiez : c'est que chacun de vous, messieurs, 
avant de prendre connaissance des comptes de mon 
royaume, m'apporte également un état, dûment signé 
et paraphé par-devant notaire,, de sa fortune, de ses 
revenus, de ses charges, de ses dettes, de ses écono- 
mies, avec les pièces justificatives, d'après lesquelles 
je puisse avoir une connaissance parfaite du plan que 
vous suivez dans l'administration de vos affaires per- 
sonnelles. 

« Tous ceux d'entre vous dont je trouverai les for- 
tunes, je ne dis pas améliorées depuis qu'ils en ont la 
gestion, .mais seulement dans une juste balance de 
recette et de dépense, je consens à ce qu'ils conti- 
nuent d'être les représentants de la nation; mais, par 
la même raison, quiconque me montrera des affaires 
encore plus délabrées que les miennes, aura la bonté 
de ne plus reparaître ici. Je serais désolé de lui ôter 
un temps nécessaire au rétablissement, à l'améliora- 
tion de sa fortune : on a assez de discuter avec ses 
créanciers sans aller se mêler de ceux des autres; 
d'ailleurs, viedice, cura te ipsum, cela veut dire en 
français, pour ceux de mon clergé qui pourraient ne 
pas entendre le latin : Médecin, guéris-toi toi-même. 

« Il serait aussi par trop indécent pour la dignité 
du trône, pour la majesté de la nation, que j'appe- 
lasse pour me conseiller une foule de banqueroutiers; 
vous m'engageriez à vous imiter, et je n'en ai point le 
projet. 

« Vous pâlissez presque tous, je le vois, vous ne 
vous attendiez pas à cette objection de ma part. N'allez 
pas me dire que vos fortunes sont dérangées par une 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 281 

suite du dérangement des finances du royaume: je ne 
me payerai pas de ces raisons, qui ont même perdu à 
mes yeux le droit d'être spécieuses. J'ai eu la fai- 
blesse de charger mes peuples, parce que, tous tant 
que vous êtes, après avoir épuisé toutes les ressources, 
ruiné et vous et vos enfants, fait toutes sortes de bas- 
sesses pour vous procurer de l'argent, vous avez abusé 
de ma bonté, conjointement avec mes ministres, pour 
extorquer de moi de quoi fournir à vos dépenses ex- 
cessives, à votre luxe insultant 1 pour le misérable peu- 
ple sur lequel vous affectez de verser des larmes; mais 
je ne suis plus votre dupe, je saurai rétablir l'ordre 
sans vous ; je prétends ne m'environner que du peu 
de gens honnêtes et éclairés que j'ai cherchés et trou- 
vés dans mon royaume. Telles sont mes intentions.; 
elles sont assez clairement énoncées pour que mon 
garde des sceaux n'ait pas besoin de vous dire le reste. 
Partez donc tous; d'aujourd'hui à huitaine, apportez- 
moi ebacun ce que je vous demande, et alors, nous 
verrons. 

« Le roi ne dira pas cela, et il aura tort. 

« Oui, il aura tort; c'est précisément dans ces mo- 
ments-ci où il semble que la nation se réunisse pour 
circonscrire les bornes de l'autorité royale qu'il fau- 
drait qu'un monarque .parlât d'après lui-même, qu'il 
montrât, de l'énergie, de la fermeté; avec un cœur 
honnête et de bonnes intentions, il est si aisé de parler 
à une nation assemblée, et à une nation qui, quoi 
qu'on en dise, aime ses maîtres ! Attaquer cette na- 
tion-ci par des sophismes, par des pro, ositions spé- 

» On pourrait ajouter que c'est le luxe du riche qui fai! vivre le pauvre. 

[(F. Claude.) 






.;': c S 






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■ 






28-2 LA. RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

cieuses, des discours captieux, oh ! vraiment, vous 
n'en ferez rien, dans ce siècle raisonneur où tout se 
réduit en système. . . Mais touchez avec elle la corde 
du sentiment, vous trouverez encore cet amour inné 1 
pour ses rois. Or, qui peut mieux toucher cette cortle 
que celui qui a le plus d'intérêt à la faire frémir à 
son unisson, que le roi lui-même? En un mot, quand 
le roi veut faire connaître sa volonté à son peuple, 
qu'il parle d'après lui-même, d'après son cœur; qu'il 
surmonte cette espèce de timidité que ne doit point 
admettre la majesté du trône; qu'il épanche libre- 
ment son âme au milieu de ses sujets; la sienne n'a 
qu'à gagner à être connue, et son amour pour le 
bien, et sa sensibilité, et toutes ses vertus ne peuvent 
que perdre infiniment à nous être développées par 
l'organe d'un chancelier ou d'un garde des sceaux, 
fût-il un l'Hôpital, four peindre une àme vraiment 
royale, il faut être né sur le trône. 

« La nation ferait encore tout pour ses rois, si elle 
pouvait seulement se flatter que ses rois sentissent le 
prix de ses sacrifices; mais elle est rebutée de ne tra- 
vailler que pour des ministres et pour des courtisans, 
dont l'avidité insatiable, après l'avoir dépouillée, ne 
lui laisse pas même la liberté de se plaindre. 

« Je ne sortirai pas de cette idée-là : le Français 
aime ses rois; demandez-lui pourquoi; il n'en sait 
rien ; et c'est même cette impossibilité où il est de 
rendre compte du motif de ce sentiment, qui, à mes 
yeux, en prouve l'existence 2 . 

' Aveu d'autant plus précieux pour l'époque qu'il est vrai aujourd'hui 
encore. ( F - Claude.) 

2 Cette remarque aussi- sage que juste n'a pas cessé d'être vraie. Ce 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 285 

« Tout ce qui s'appelle véritablement sentiment, ne 
saurait se définir; c'en est à mon gré un des carac- 
tères les plus essentiels. 

«Qu'on ne m'objecte pas ici les assassinats successifs 
d'Henri III, d'Henri IV, et même celui de Louis XV. 
Des monstres poussés par un fanatisme aveugle fonl 
époque dans l'histoire de nos malheurs, mais ne sau- 
raient en faire dans l'histoire des mœurs d'une nation 
aussi douce qu'aimable. 

« Qu'on m'objecte encore moins ce qui se passe au- 
jourd'hui dans la nation; car, observez bien que cette 
espèce d'insurrection que nous voyons se former contre 
l'autorité, séparé très-distinctement la personne royale 
des abus que l'on reproche à la puissance du trône; 
c'est, à proprement parler, à la place, et point au 
prince qui l'occupe qu'on semble en vouloir : l'odieux 
de l'une ne rejaillit, point du tout sur la personne de 

l'autre. 

« Cette distinction, beaucoup trop métaphysique 
pour avoir été sentie autrefois, n'en existe pas moins 
très-effectivement. 

« Aussi entend-on dire tous les jours : il faut faire 
un sort au roi; qu'il soit heureux, considéré, chéri 
de la nation ; qu'il ait de quoi soutenir avec éclat la 
majesté du trône et la dignité de sa couronne; qu'on 
lui fournisse même abondamment de quoi récom- 

,,uc le peuple français a toujours détesté atort ou à raison, c'est, à quel- 
ques exceptions près, l'entourage de ses rois, et non ses rois eux-mêmes. 
Il en sera toujours ainsi. Malheur au souverain qui oublierait cette lo. 
essentielle de notre nature; sur le trône, quel que fût son mente per- 
sonnel il succomberait comme ont succombé tous ceux dont 1 exemple 
ne lui aurait pas profité ; dans l'exil, son retour resterait à jamais impos- 
sible. (*• Claude - ) 



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284 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

penser les gens qui approchent de sa personne; mais, 
quant à l'administration des finances, à l'assiette des 
impôts, à l'établissement des lois nouvelles, et géné- 
ralement tout ce qui tient à la constitution, à la dette 
nationale, que la nation seule ait le droit de statuer 
irrévocablement » 

Pendant que la noblesse continuait à montrer sa 
fierté, le comte de Mirabeau, député des communes, 
avait ouvert l'avis de rester dans l'inaction, et d'at- 
tendre les deux premiers ordres. Malgré son opi- 
nion, chaque jour voyait éclore une nouvelle motion. 
M. Moreau en fit une le 25 mai, tendant à demander 
la suppression des spectacles, comme indignes de la 
majesté et de la gravité d'une aussi auguste assem- 
blée : cette motion, quoique très-sage, ne fut point 
entendue sans tumulte, et fut unanimement rejelée. 

Le 26., on venait de déciderque M. le doyen des 
communes et ses adjoints choisiraient parmi eux au- 
lanj. de commissaires qu'ils le jugeraient convenable 
pour la rédaction d'un règlement de police, lorsqu'on 
annonça MM. les commissaires conciliateurs. Après 
bien des conférences avec ceux des deux ordres privi- 
légiés, ils n'avaient rien fait pour la cause publique, 
ni pour la réunion. Ils apprirent à leurs collègues 
que la noblesse tenait à sa première résolution; que 
le clergé, tout en cherchant des moyens conciliatoires, 
ne marchait qu'en louvoyant, et paraissait décidé à ne 
rien faire. 

Prêtres et pontifes! quelles idées voulez-vous que 
la nation conçoive de vos prétentions ridicules et or- 
gueilleuses ? Quand je vous compare avec le clergé 
de l'Eglise naissante, mon imagination se révolte... 



i^^^^^^^^HMHi^^H 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 285 

Vous le savez, et l'Évangile vous l'apprend : votre 
divin législateur est né dans une étable; pendant 
qu'il resta sur la terre, il donna l'exemple de l'hu- 
milité!... Que les temps sont changés!... 

Si Jésus-Christ apparaissait maintenant dans nos 
temples... n'en doutez point, prenant un fouet à la 
main, il toucherait sur eux à grands coups, et les 
chasserait comme il chassa autrefois les juifs qui éta- 
laient leurs marchandises dans la maison du Sei- 



gneur. 



'erfides! leur dirait-il, ma morale n'est pas recon- 
naissable! Vous vous intitulez évèques par la grâce 
de mon père, et chacune de vos actions est un blas- 
phème contre son nom !... 

Le 27 mai, on trouva l'arrêté suivant sur le bu- 
reau : « La chambre de la noblesse, après avoir en- 
tendu le rapport des commissaires chargés de confé- 
rer avec ceux des autres ordres, a arrêté, à la pluralité 
de deux cents voix, que, pour celte forme d'états gé- 
néraux, les pouvoirs seront Vérifiés séparément, et 
que l'examen des avantages ou des inconvénients qui 
pourraient exister dans la forme actuelle, serait remis 
à une autre époque, quand les trois ordres, par exem- 
ple, s'occuperont des formes à observer pour l'orga- 
nisation des états généraux. » 

M. Camuzat de Belonibre, l'un des membres des 
communes, ayant demandé la parole, observa que, 
«puisque la résistance opiniâtre de la noblesse fer- 
mait toutes les voies de conciliation qui lui avaient 
été offertes, il était peut-être à propos, avant de pren- 
dre le parti ferme et vigoureux, dicté par la motion 
de M. le Chapelier, d'inviter encore une fois le clergé 



286 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

à se charger de la médiation auprès du second ordre, 
pour vaincre son opiniâtreté, ou de se réunir lui- 
même aux communes, pour se livrer ensemble aux 
importantes fonctions auxquelles semblent attachées 
les destinées de vingt-quatre millions d'hommes. » 

Il conclut, en ajoutant « qu'il savait pertinemment 
que plusieurs membres du clergé souhaitaient depuis 
longtemps cette réunion, et n'attendaient que le mo- 
ment de se déclarer pour entrer dans la chambre des 
communes. » 

Toute la séance fut employée à discuter cette mo- 
tion; elle fut suivie de plusieurs autres qui n'en 
étaient que la modification, ou qui offraient des amen- 
dements. 

Le baut clergé, entraîné par les représentations des 
curés, qui voyaient les choses d'un œil différent; peut- 
être offensé lui-même de la trop longue résistance de 
la noblesse, et, redoutant une scission dont il aurait 
été la première victime jusqu'au bout, le rôle de 
conciliateur, sollicita une lettre du roi, qui écrivit 
également aux deux chambres de la noblesse et du 
tiers. 



LETTRE DU ROI 



« J'ai été informé que les difficultés qui s'étaient 
élevées, relativement à la vérification des pouvoirs des 
membres de l'assemblée des états généraux, subsis- 
taient encore, malgré les soins des commissaires choisis 
par les trois ordres pour chercher les moyens de con- 
ciliation : je n'ai pu voir sans peine, et même sans 



■^■iMi 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 287 

inquiétude, l'Assemblée nationale, que j'ai convoquée 
pour s'occuper avec moi de la régénération du royaume, 
livrée à une inaction qui, si elle se prolongeait, fe- 
rait évanouir les espérances que j'ai conçues pour le 
bonheur de mes peuples et la prospérité de l'État. 
Dans ces circonstances, je désire que les commissaires 
conciliateurs, déjà choisis par les trois ordres, repren- 
nent leurs conférences demain à six heures du soir, 
en présence de mon garde des sceaux et des commis- 
saires que je réunirai à lui, afin d'être informé par- 
ticulièrement des ouvertures de conciliation qui se- 
ront faites, et de pouvoir contribuer directement à 
une harmonie si désirée et si instante. 

« Je charge celui qui, dans cet instant, remplit les 
fonctions de président du tiers état, de faire connaître 
mes intentions à sa chambre. 



« Signé, LOWS. 



« Versailles, le '28 mai. » 



Cette lettre décida à faire faire une seconde nomi- 
nation de commissaires; de nouvelles conférences fu- 
rent entamées chez M. le garde des sceaux, en pré- 
sence de quelques membres du conseil, dont la plupart 
étaient vendus à la noblesse, ou parce qu'ils avaient 
la même cause à défendre, ou parce qu'ils étaient sé- 
duits par le chef de la magistrature, entièrement dé- 
voué à la faction du comte d'Artois. 

Toutes ces conférences n'aboutirent à rien; on y 
agita des questions étrangères à la chose publique, et 
toujours au désavantage du tiers. La noblesse con- 
firma, par la conduite qu'elle y tint, ce qu'elle avait 



288 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

avancé dans son arrêté du 28, arrêté par lequel 
elle déclarait que : « Considérant qu'il est de son 
devoir, dans le moment actuel, de se rallier à la 
constitution, et de donner l'exemple de la fermeté, 
comme elle a donné la preuve de son désintéresse- 
ment, elle déclare que la délibération par ordre, et 
la fermeté d'empêcher que les autres ne soient con- 
fondus, sont constitutifs de la monarchie, et qu'elle 
persévère constamment dans ces principes conservatifs 
du trône et de la liberté 1 . » 

Il est à présumer que l'honorable membre qui rédi- 
gea l'article de cette délibération, était fort au fait des 
droits et des prérogatives de son ordre; sans doute il 
avait lu les procès-verbaux de la noblesse aux étals 
généraux précédents, et surtout un discours adressé 
au roi en 1614, par M. de Senecey : c'est une pièce 
originale et curieuse; nos lecteurs seront, sans doute, 
bien aise de la voir : nous allons la leur offrir mot 
pour mot. 

« Sire, 

« La bonté de nos rois a concédé de tout temps cette 
liberté à leur noblesse, que de recourir à eux en toutes 



' Cetle erreur de la noblesse fut la goutte d'eau qui fait déborder le 
vase; elle déchaîna la révolution qui grondait de toutes parts. La noblesse 
l'a trop cruellement expiée depuis pour qu'on puisse la lui reprocher de 
nouveau aujourd'hui; mais ce souvenir a laissé dans le peuple, à tort 
ou à raison, la crainte qu'elle ne veuille jamais la reconnaître franche- 
ment. 11 lui serait bien facile pourtant de prouver le contraire, en sui- 
vant tout entier l'exemple de quelques-uns de ses membres, à la tète 
desquels il n'est que juste de placer l'auteur de ces Mémoires. 

(F. Claude.) 






PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



28!> 



sortes d'occasion, l'émmence de leur qualité les ayant 
approchés auprès de leurs personnes, qu'ils ont tou- 
jours été les principaux exécuteurs de leurs royales 
actions. Je n'aurais jamais fait de rapporter à Votre 
Majesté tout ce que l'antiquité nous apprend, que la 
naissance a donné des prééminences à cet ordre, avec 
telle différence de ce qui est de tout le reste du peuple, 
qu'elle n'en a jamais pu souffrir aucune sorte de com- 
paraison. Je pourrais, Sire, m'élendre en ce discours, 
mais une vérité si claire n'a pas de témoignage plus cer- 
tain que ce qui est connu de tout le monde;... et puis je 
parle devant le roi, lequel nous espérons trouver aussi 
jaloux de nous conserver en ce que nous participons 
de son lustre, que nous saurions l'être de l'en requé- 
rir et supplier, bien marris, qu'une nouveauté extraor- 
dinaire nous ouvre la bouche plutôt aux plaintes 
qu'aux très-humbles supplications pour lesquelles 
nous nous sommes assemblés. Sire, Votre Majesté a 
eu pour agréable de convoquer les états généraux des 
trois ordres de votre royaume, ordres destinés et sé- 
parés entre eux de fonctions et de qualités. L'Église, 
vouée au service de Dieu, et au régime des âmes, y 
tient le premier rang; nous en honorons les prélats et 
ministres comme nos pères, et comme médiateurs de 
notre réconciliation avec Dieu. La noblesse, Sire, y 
tient le second rang : elle est le bras droit de votre 
justice, le soutien de votre couronne, et les forces in- 
vincibles de l'Etat. Sous les heureux auspices et la 
valeureuse conduite des rois, au prix de leur sang, et 
par l'emploi de leurs armes victorieuses, la tran- 
quillité publique a été établie, et par leurs peines et 
travaux, le tiers état va jouissant des commodités que 

ii. 19 









1 



290 LA RÉVOLUTION' RACONTER ET JUGÉE 

la paix leur apporte. Cet ordre, Sire, qui tient le der- 
nier rang en cette assemblée, ordre composé du peuple 
des villes et des champs; ces derniers sont quasi tous 
hommagers et justiciables des deux premiers ordres, 
ceux des. villes, bourgeois, marchands, artisans et 
quelques officiers; ce sont ceux-ci qui méconnaissent 
leur condition, et oublient toute sorte de devoirs, sans 
aveu de ceux qu'ils représentent, se veulent comparer 
à nous. J'ai honte, Sire, de vous dire les termes qui 
de nouveau nous ont offensés. Ils comparent votre 
État à une famille composée de trois frères. Ils disent 
l'ordre ecclésiastique être l'aîné, le nôtre le puîné, et 
eux les cadets. En quelle misérable condition sommes- 
nous tombés, si cette parade est véritable ! En quoi 
tant de services rendus d'un temps immémorial, tant 
d'honneurs et de dignités transmis héréditairement 
à la noblesse,, et mérités par leurs labeurs et fidé- 
lités, l'auraient-ils bien, au lieu de l'élever, telle- 
ment rabaissée, qu'elle fût avec le vulgaire, en la plus 
étroite sorte de société qui soit parmi les hommes, 
qui est la fraternité; et non contents de se dire frères, 
ils s'attribuent la restauration de l'État, à quoi, comme 
la France sait assez qu'ils n'ont aucunement parti- 
cipé; aussi chacun connaît qu'ils ne peuvent en aucune 
façon se comparer à nous, et serait insupportable une 
entreprise si mal fondée. Rendez, Sire, le jugement, 
et par une déclaration pleine de justice, faites-les 
mettre en leurs devoirs, et reconnaître ce que nous 
sommes, et la différence qu'il y a. Nous en supplions 
très-humblement Votre Majesté, au nom de toute la 
noblesse de France, puisque c'est d'elle que nous som- 
mes ici députés, afin que, conservée en ses préémi- 



m 



-PAR LES HOMMES DU TEMPS. 291 

nences, elle porte, comme elle a toujours fait, son hon- 
neur et sa vie au service de Votre Majesté. » 

Oh! mes concitoyens! c'est à vous que s'adressent 
les nobles, par leur arrêté du 28!...- Français! c'est 
au dix-huitième siècle, dans ce siècle de lumières et 
de philosophie, que la noblesse veut vous reporter à 
l'époque désastreuse où vous gémissiez, sous le plus 
dur esclavage, dans les temps de ténèbres et d'igno- 
rance qu'elle regrette encore 1 ! 

En vain mille écrits ont prouvé que des titres, que 
des parchemins, des châteaux et des brevets d'offi- 
ciers, qui dispensent souvent de se montrer dans les 
armées, ne suffisent pas aujourd'hui pour fixer le re- 
gard d'une nation et pour mériter son estime; qu'il 
faut encore être homme et citoyen, et surtout se sa- 
crifier pour l'Etal; que les privilèges sont odieux à 
un peuple libre; qu'il est temps d'y renoncer; qu'on 
ne les regarde plus que comme des monuments de la 
barbarie et de l'ignorance de nos pères... 

Elle est sourde à la voix de la patrie, récalcitrante 
à tous les vrais principes; elle feint d'ignorer qu'il est 
un point au delà duquel tout finit, et contre lequel le 
despotisme le plus invétéré vient se briser... C'est du 
sang qu'elle veut... c'est notre sang... Quelle est sa 
folie? Le droit du plus fort de tout temps a été le sien; 
en est-il ainsi aujourd'hui?... Que d'avantage si le 
tiers état voulait prendre sa revanche?... A Dieu ne 
plaise qu'il se serve de ces moyens, et faisons des vœux 
sincères pour la réunion... 

Vœux inutiles ! Notre auguste monarque, le vrai 

1 Imputations calomnieuses, ou tout au moins empreintes d'une exa- 
gération révoltante autant qu'injuste. (Y. Claude.) 



292 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

père de ses sujets, avait assez manifesté, par sa lettre, 
le désir ardent de voir tout le monde marcher dans le 
même sentier; on avait parlé, dans la Chambre des 
communes, d'une députation pour l'éclairer, pour 
faire arriver jusqu'à son trône la vérité... La vérité 
aux pieds d'un roi!... Quel étrange spectacle pour le 
monde!... Mais que d'obstacles à vaincre! que de mons- 
tres à endormir, puisqu'on ne peut les étouffer!... 

Toutes les avenues du trône sont gardées par les 
nobles, par les ennemis des communes; les Français 
n'ont pas encore fait un pas assez grand vers la li- 
herté pour rompre les barrières déshonorantes de 
l'étiquette 1 . 11 faut être annoncé par un capitaine des 
gardes, ou par un gentilhomme de la chambre, pour 
arriver jusqu'au père de vingt-quatre millions d'hom- 
mes, qui gémissent au sein de la misère, mais dont 
le courage n'est point abattu par la morgue insultante 
de leurs ennemis... Il faut que le roi ait donné au 
garde des sceaux l'heure et le jour auquel les députés 
pourront lui être présentés, et le garde des sceaux est 
un homme faible qui n'a aucun moyen à opposer aux 
intrigues des courtisans : c'est parce qu'on a cru que 
la reconnaissance le déciderait à tout faire qu'on l'a 
revêtu de la simarre ; il doit son élévation au frère du 
monarque; jl a sucé, avec le lait de sa nourriture, les 



' 



« L'étiquette loin d'être déshonorante impose à tous et aux rois eux- 
mêmes le respect de l'autorité souveraine dont ils sont les représentants. 
Elle est aussi nécessaire que la dignité dont elle est la sauvegarde. Mais il 
ne faut pas qu'elle ait rien d'absolu; ses obligations restent toujours su- 
bordonnées au tact des circonstances et surtout au devoir 11 v a même 
de la gràee, de la bonté à savoir y déroger à propos : il vaut mieux suivre 

cet égard l'exemple de saint Louis, de Charles VIII et de Henri IV que 



celui de Louis XIV et de Napoléon I". 



(F. Claude.) 



■MHI^HMH 



PAR LES SOMMES DU TEMPS. 29". 

principes despotiques des parlements; son àme n'a 
point une trempe assez forte pour s'élever au niveau 
de son siècle; il fut jadis un magistrat intègre à Paris, 
il est devenu minisire à Versailles... Que fera donc la 
Chambre des communes? De quels moyens se'servira- 
t-elle pour sortir de l'espèce d'inaction dans laquelle 
elle se consume, pendant que les nobles se jouent de 
sa franchise et de sa modération? Ira-t elle assiéger 
le palais du monarque, implorer à haute voix sa clé- 
mence, et lui demander à lui-môme ce que ses mi- 
nistres refusent?... Cette démarche pourrait alarmer 
le roi; ses ennemis pourraient en prendre occasion 
pour lui inspirer de la terreur, de la méliance et 
même de la haine. Elle ne veut pas offrir de prétexte 
à la tourbe des courtisans. . . Le garde des sceaux, dans 
une des conférences qui avaient été inutiles, avait 
combattu l'opinion d'un membre du tiers qui sou- 
tenait que le pduvoir législatif était dans la nation; 
que le roi, quand elle était assemblée, n'était que le 
simple exécuteur de ses lois... Il était parti de ce 
point pour dire à Louis XVI ce que lui répétaient ses 
courtisans, que les communes étaient trop échauffées 
et trop entreprenantes. Les nobles aux abois, ne pou- 
vant se dissimuler leurs torts, criaient à la démocratie; 
dans leur zèle inconsidéré, ils cherchaient à effrayer 
le trône; ils allèrent jusqu'à rappeler l'époque de 
Charles I" 1 . Quelle a été la première cause de l'infor- 
tune de Charles I er ? Méditez les annales anglaises, vous 



' Répétons ici, une dernière fois pour lontes, qu'il n'y a qu une seule 
chose de vraie dans ces diverses déclamations de l'auteur contre la no- 
blesse. C'est qu'en effet le peuple, en France surtout, est le soutien naturel 
et le plus désintéressé de la monarchie, mais qu'il se mêle toujours à son 



M 

^Fv 






■ 



294 LA R ÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

y venez que ce sont les déprédations du lord Bucking- 
ham et le zèle indiscret du fanatique Lawd, archevêque 
de Cantorbéry. Quel a été le jour le plus horrible de 
sa vie? Celui où il fut livré au parlement anglais par 
la noblesse écossaise, dans les bras de laquelle il s'é- 
tait jeté. Quels furent les deux principaux conjurés 
qui signèrent l'arrêt abominable de son supplice? Le 
noble Fairfax et l'anobli Cromvvell. Enlin, quel fut 
le bourreau volontaire et acharné qui, déguisé, et 
traînant cette auguste victime, fit rouler sur l'écha- 
faud sa tête découronnée et sanglante? Si l'on en croit 
la tradition, ce fui le chef d'une des familles les plus 
illustres <ie l'Angleterre... 

Ainsi la calomnie ne cessait de distiller son poison 
dans le cœur du souverain... C'était pourtant à ce 
même garde des sceaux qu il fallait s'adresser pour 
obtenir une audience du monarque; chaque jour lui 
fournissait un prétexte pour éloigner ce moment... 
La maladie, la mort de M. le dauphin plongea le roi 
dans le deuil; M. de Barenlin, en courtisan habile, 
sut mettre à profit tous ces incidents;... enfin, ne 
pouvant plus reculer, il annonça aux Communes, par 
un billet adressé à M. Bailly, doyen de la chambre, 
que le roi recevrait la députalion le lendemain, entre 
onze heures et midi, et que son intention était qu'elle 
fût de vingt membres. Ces députés, choisis par le sort, 




amour pour ses souverains un sentiment instinctif de défiance et de ja- 
lousie contre leur entourage privilégié. Etre sans cesse rapproché du trône 
est réputé un bonheur qu'il faut savoir se faire pardonner, c'est à quoi 
l'aristocratie n'a pas toujours assez songé. 

II faut ajouter, pour être juste, que, par jalousie, la bourgeoisie esl 
bien plus que le peuple l'ennemi do la noblesse. 

(F. Claude.) 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 295 

ayant à leur tête M. Bailly, adressèrent au roi le dis- 



cours suivant 



« Sire, 

«Depuis longtemps les députés de vos fidèles Com- 
munes auraient solennellement présenté à Votre Ma- 
jesté les respectueux témoignages de leur reconnais- 
sance pour la convocation des états généraux, si leurs 
pouvoirs avaient été vérifiés; ils le seraient si la no- 
blesse n'avait élevé des obstacles : dans la plus vive 
impatience, ils attendent l'instant de cette vérificatiop 
pour vous offrir un hommage plus éclatant de leui 
amour pour votre personne sacrée, pour son augustt 
famille, et de leur dévouement aux intérêts du mo- 
narque, inséparables de ceux de la nation. 

«La sollicitude qu'inspire à Votre Majesté l'inac- 
tion des états généraux est une nouvelle preuve du 
désir qui l'anime de faire le bonheur de la France. 

« Aftligés de cette funeste inaction, les députés des 
Communes ont tenté tous les moyens de déterminer 
ceux du clergé et de la noblesse à se réunir à eux 
pour constituer l'Assemblée nationale; mais la no- 
blesse ayant manifesté de nouveau la résolution de 
maintenir la vérification de ses pouvoirs, faite sépa- 
rément, les conférences conciliatoires entamées sur 
cette importante question se trouvent terminées. 

« Votre Majesté désirait qu'elles soient reprises en 
présence de M. le garde des sceaux et des commissaires 
que vous avez nommés; les députés des Communes, 
certains que, sous un prince qui veut être le restau- 



296 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

rateur de la France, la liberté de l'Assemblée natio- 
nale ne peut être en danger, s'empressent de déférer 
au désir qu'elle leur a fait connaître. Ils sont bien 
convaincus que le compte exact de ces conférences, 
mis sous ses yeux, ne lui laissera voir dans les motifs 
qui nous dirigent que les principes de la justice et de 
la raison. 

« Sire, vos fidèles Communes n'oublieront jamais 
ce qu'elles doivent à leur roi ; jamais elles n'oublie- 
ront cette alliance naturelle du trône et du peuple 
contre les diverses aristocraties, dont le pouvoir ne 
saurait s'établir que sur la ruine de l'autorité royale 
et de la félicité publique ; le peuple français, qui se 
lit gloire dans tous les temps de chérir ses rois, sera 
toujours prêt à sacrifier son sang pour soutenir les 
vrais principes de la monarchie. Dès le premier in- 
stant où les instruclions que ces députés ont reçues 
leur permettront de vous porter un vœu national, 
vous jugerez, Sire, si les représentants de vos Com- 
munes ne sont pas les plus empressés de vos sujets à 
maintenir les droits, l'honneur et la dignité du trône, 
à consolider les engagements publics et à rétablir le 
crédit de la nation; vous reconnaîtrez aussi qu'ils ne 
seront pas moins justes envers leurs concitoyens de 
toutes classes que dévoués à Sa Majesté. 

« Vos fidèles Communes sont profondément tou- 
chées dans la circonstance où Votre Majesté a la bonté 
de recevoir leur députation, et elles prennent la liberté 
de lui adresser l'expression de tous leurs justes regrets 
et de leur respectueuse sensibilité. » 



PAR LES HOMMES PU TEMPS. 



297 



RÉPONSE DU ROI 



« Messieurs, 

« Je reçois avec satisfaction les témoignages de dé- 
vouement et d'attachement à la monarchie des repré- 
sentants du tiers état de mon royaume; tous les ordres 
de l'État ont un égel ilroit a mes hontes, et vous de- 
vez compter sur ma protection et sur ma hienfaisance : 
je vous recommande par-dessus tout de seconder 
promptement, et avec un esprit de sagesse et de paix, 
l'accomplissement du bien que je suis impatient de 
faire à mes peuples, et qu'ils attendent avec confiance 
de mes sentiments pour eux. » 

Pendant que la députa tion était chez le roi, deux 
autres, envoyées aux ordres privilégiés, leur annon- 
çaient la résolution prise par les Communes de sur- 
seoir à toute délibération, au sujet de l'ouverture 
proposée par M. Necker, jusqu'à la clôture du procès- 
verbal des conférences, dont la continuation était in- 
diquée le même soir chez M. le garde des sceaux. 

Le projet de conciliation du ministre des finances 
portait : (ju'il fallût vérilier les pouvoirs dans les 
trois chambres, s'y communiquer avec confiance les 
actes de vérifications; créer une commission composée 
démembres des trois ordres pour juger les questions 
de dissensions; et, dans le cas où l'on n'accepterait pas 
le jugement de la commission, s'en rapporter à la jus- 
tice du roi. 

Il était impossible de proposer un moyen pluspro- 



298 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

pre à concilier tous les esprits et tous les intérêts; il 

était dicté par la prudence Mais les préjugés des 

deux ordres étaient trop fortement enracinés. . 



Je reviens à la députation envoyée aux deux ordres 
privilégiés. 

Le clergé répondit qu'il était satisfait de l'attention 
avec laquelle le tiers état l'instruisait de toutes ses 
démarches; qu'il pouvait compter sur son attache- 
ment : la noblesse se borna à demander copie de l'arrêt 
et les noms des députés. 

Les deux réponses mécontentèrent les Communes : 
la première, par l'orgueilleuse protection qu'elle affi- 
chait; la seconde, par sa réticence affectée Enfin, 

on allait procéder à la lecture du règlement, quand 
on annonça une députation du clergé. Son objet était 
d'instruire les Communes que les membres de cet 
ordre, profondément touchés de la misère du peuple 
et de la cherté des graine, avaient imaginé que, pour 
y remédier, il fallait nommer dans les trois ordres une 
commission spécialement chargée de trouver un moyen 
de faire diminuer le prix du pain, et que M. le car- 
dinal de la Rochefoucauld devait rendre compte au roi 
de cette délibération. C'est ainsi que le clergé 1 affectait 
une fausse popularité pour séduire la classe indigente 
des citoyens et pour se l'attacher. 

M. le doyen répondit que les représentants de la 
nation partageaient les maux du peuple; qu'ils cher- 
chaient, depuis leur réunion, à les écarter, et qu'ils 

< Pourquoi fausse? La charité du clergé n'a jamais été mise en doute. 
Au début de la Révolution, il proposa de se charger des dettes de l'Etat, 
et ils'en serait en effet chargé, si on ne l'avait dépouillé. (F. Claude.) 



l'Ali LES HOMMES DU TEMPS. 29» 

prendraient en considéralion la délibération que le 
clergé avait la bonté de leur laisser. 

Cette démarche lit une impression très-vive; on crut 
d'abord à la sincérité des ministres de l'Évangile : ils 
se montraient avec un rameau d'olivier;... mais l'illu- 
sion ne fut pas de longue durée. 

M. Populus déchira le voile qui dérobait leurs vé- 
ritables intentions; il fit remarquer que la délibéra- 
tion du clergé était un coup de politique : 1° pour 
mettre le peuple de son côté; 2? pour détourner l'as- 
semblée de la résolution qu'elle avait formée de se 
constituer; que, dans le cas où l'on y adhérerait, c'é- 
tait agir séparément, conséquemment faire une déli- 
bération par ordre; que les deux autres ne manque- 
raient pas de l'opposer; par là les Communes perdraient 
tout le fruit de leur résistance, puisqu'on opposerait 
leur conduite à leurs principes; qu'en s'y refusant ils 

s'exposaient à l'animadversion du peuple 

Les Communes, animées par la réflexion du préo- 
pinant, se décidèrent à faire l'arrêté suivant : «Pé- 
nétrés des mêmes devoirs que vous, touchés jusqu'aux 
larmes des malheurs publics, nous vous prions, nous 
vous conjurons de vous réunir à nous à l'instant, dans la 
salle commune, pour délibérer et aviser au moyen de 
remédier à ces malbeurs le plus efficacement qu'il 
sera possible. » 

Cet arrêté fut porté sur-le-champ par M. Camus, 
avocat, à la tête de quinze députés; le président du 
clergé répondit qu'on allait examiner sérieusement 
cette délibération; mais d'autres évêques ajoutèrent 
qu'on ne pouvait délibérer, attendu que plusieurs per- 
sonnes s'étaient déjà retirées. 



I 




l'I 

i- 
1 



f 



300 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

Le 8, l'assemblée, après quelques nouveaux débats 
qu'il serait inutile de rapporter ici, se forma en vino-l 
bureaux; les salles furent tirées au sort. 

M. Malouel, ayant alors obtenu la parole, prononça 
un assez long discours, qu'il a fait imprimer depuis, 
et dont le résultat et le fond étonnèrent beaucoup ses 
collègues. 

Après un exorde pompeux dans lequel il déplora 
les malbeurs de la patrie, il peignit les funestes effets 
de la division, l'autorité despotique des parlements, la 
déprédation des intendants, l'anéantissement du com- 
merce, l'aristocratie des nobles et les intrigues du 
clergé, il conclut à rejeter le projet de se déclarer 
Assemblée nationale, comme étant contraire aux pou- 
voirs des députés.. . 11 ajouta qu'il fallait rester ce qu'on 
était, et ne pas chercher à être davantage; que cette 
conduite ne pouvait procurer aucun bien réel, puis- 
que les deux premiers ordres, dans leurs cahiers, se 

réunissaient sur les mêmes demandes « C'est au 

nom de la patrie que je vous soumets ces réflexions, 
criait-il; usons de nos pouvoirs tels qu'ils sont, et 
n'allons pas chercher ailleurs de nouveaux malheurs. . . 
Procédons sans délai à la vérification de nos pouvoirs, 
à l'effe>t de nous constituer les représentants légitimes 
des Communes. » 

Ce discours, improuvé d'un côté, applaudi de l'au- 
tre, fit une sorte d'impression... Nos législateurs, à 
peine entrés dans la carrière, pouvaient alors être sé- 
duits par quelques phrases de rhétorique... Cepen- 
dant un des membres de l'assemblée, s'étant levé, 
prouva : 1° que, par une délibération antérieure, on 
ne pouvait se décider sur l'adoption d'aucun projet 



■■M^^^^^MI 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 301 

eonciliatoire que le lendemain, jour de la clôture du 
procès-verbal, et que ce serait alors qu'il serait temps 
d'examiner l'ouverture donnée par les ministres du. 
roi, la motion de M. Malouet, et enfin toutes les autres 
qui pourraient être faites sur le même objet. 

2" Il ajouta qu'on ne pouvait encore délibérer sur 
la même motion, puisque, les Communes ayant fait 
une première invitation à messieurs du clergé de se 
réunir à elle dans la salle nationale pour opérer 
l'union et la concorde, et une seconde invitation le 6, 
il fallait attendre leur réponse. 

Qu'cnlin on examinerait la motion de M. Malouet 
quand il en serait temps. M. Malouet voulut répli- 
quer, mais la faiblesse de ses raisons n'attirèrent pas 
l'attention de l'assemblée, occupée alors à discuter 
séparément les dernières idées qui venaient d'être 
présentées. 

Un député du Languedoc ramena les esprits au 
véritable point qui devait fixer l'attention publique, en 
s'écriant avec force, pour que sa voix pût se faire en- 
tendre au milieu des colloques particuliers : « Faut-il 
donc tant multiplier les délibérations? Il ne s'agit 
pas de présenter ici un projet de conciliation, mais 
plutôt de suivre celui que nous avons formé hier. 
Tant de variations n'annoncent qu'une versatilité d'o- 
pinions et d'idées qui ne doit pas se manifester ici... 
« On a décidé hier que nous nous assemblerions en 
bureaux; voilà ce qui doit nous occuper. Quant à la 
motion de M. Malouet, ce n'est pas le moment de la 
mettre en délibération. Il ne nous reste qu'à le re- 
mercier des idées qu'il nous a communiquées. Jus- 
qu'ici il a bien voulu le faire à presque toutes les 



I 







302 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

séances ; espérons de son patriotisme qu'il s'empres- 
sera, dans un moment plus favorable, de remettre sous 
nos yeux celles dont il vient de nous faire part, et 
qu'à l'avenir il voudra bien nous communiquer ses 
réflexions, puisqu'il n'a jamais cessé de le faire. » 

M. Bailly, sur les instances réitérées de ses collè- 
gues, garda la présidence. 

La séance du 9 n'offrit rien d'extraordinaire. 

Le roi répondit par lettre à la dépulation du clergé, 
sur son projet d'une commission, pour remédier à la 
cherté du pain. 



LETTRE DO ROI 

ce Les objets que présente la déclaration du clergé 
fixent depuis longtemps mon intérêt et mon attention. 
Je crois n'avoir négligé aucun des moyens propres à 
rendre moins funeste l'effet inévitable de l'insuffi- 
sance des récolles. Mais je verrai avec plaisir se for- 
mer une commission des états généraux qui puisse, 
en prenant connaissance des moyens dont j'ai fait 
usage, s'associera mes inquiétudes, et m'aider de ses 
lumières. » 

Les Communes admirent les députés de Saint-Do- 
mingue; enfin, le mercredi 11, M. Bailly annonça que 
le procès-verbal avait été clos la veille au soir; que les 
commissaires de l'Église l'avaient signé, et que la no- 
blesse avait persisté dans son refus. 

La clôture annoncée, M. l'abbé Siéyès objecta qu'il 
était temps de prendre une délibération sur l'ouver- 
ture proposée par les ministres du roi; qu'en consé- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 503 

quence il allait faire la lecture de la motion sui- 
vante. 



MOTION DE I/ABRÉ SIÉYES 

« L'Assemblée des Communes, délibérant tant indi- 
viduellement qu'en général, sur l'ouverture de conci- 
liation proposée par MM. les commissaires du roi, a 
cru devoir prendre en même temps en considération 
l'arrêté que les députés de la noblesse se sont hâtés de 
faire, malgré l'acquiescement annoncé d'abord, et en 
établissant bientôt après une modification qui la ré- 
tracte presque entièrement, et qu'ainsi leur arrêté à 
cet égard ne peut être regardé que comme un refus 
positif. Par cette considération, et attendu que mes- 
sieurs de la noblesse ne se sont pas même désistés de 
leurs précédentes délibérations, contraires à tout projet 
de réunion, les députés des Communes pensent qu'il 
devient absolument inutile de s'occuper davantage 
d'un moyen qui ne peut plus être dit conciliatoire, du 
moment qu'il a été rejeté par l'une des parties à 
concilier. 

Dans cet état de choses, qui replace les députés des 
Communes dans leur première position, l'Assemblée 
juge qu'elle ne peut plus attendre dans l'inaction les 
classes privilégiées sans se rendre coupable envers la 
nation, qui a droit, sans doute, d'exiger d'elle un 
meilleur emploi de son temps; elle juge que c'est un 
devoir pressant pour tous les représentants de la na- 
tion, quelle que soit la classe des citoyens à laquelle 
ils appartiennent, de se constituer, sans délai, en as- 






:>04 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

semblée active, capable de commencer à remplir l'ob- 
jet de leur mission. 

L'Assemblée charge MM. les commissaires qui ont 
suivi les différentes conférences, dites conciliatoires, 
d'écrire le récit des longs et vains efforts des députés 
«les Communes pour tâcher d'amener les classes pri- 
vilégiées aux vrais principes; elle les charge d'exposer 
les motifs qui la forcent de passer de l'état d'attente à 
celui d'action. 

« Enfin, elle ordonne que ce récit et les motifs se- 
ront imprimés à la tète de ladite délibération. 

" Mais, puisqu'il n'est pas possible de se former en 
assemblée active, sans reconnaître au préalable ceux 
qui ont le droit de la composer, c'est-à-dire ceux qui 
ont qualité pour voter, comme représentants de la 
nation, les mêmes députés des Communes croient faire 
une dernière tentative auprès de messieurs du clergé 
et de la noblesse, qui annoncent la même qualité, et 
qui néanmoins ont refusé, jusqu'à présent, de se faire 
connaître; au surplus, l'Assemblée ayant intérêt à 
constater le refus de ces deux classes de députés, dans 
le cas où ils persisteraient à vouloir rester inconnus, 
elle juge indispensable de joindre à ses nouvelles in- 
stances une nouvelle invitation, qui leur sera portée 
par des députés chargés de leur en faire lecture, et de 
leur en laisser une copie, a 






ft 



■■■^■■■■B 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



305 



TROISIÈME EXTRAIT 



DES MÉMOIRES DE BASSEVILLE 



PILCLS RELATIVES A LA PREMIÈRE ASSEMBLÉE DES NOTABLES 

TENUE A VERSAILLES EN 178". 



DÉCLARATION DU ROI 

« Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de 
Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, 
salut. 

« Depuis notre avènement au trône, .nous avons 
toujours à cœur de maintenir chacun de nos sujets 
dans tous les droits auxquels ils peuvent prétendre. 
Le désir dont nous sommes animé pour le bonheur 
de nos peuples nous ayant fait convoquer en ce lieu 
une assemblée composée d'une partie des plus nota- 
bles personnages de notre royaume, dont la fidélité, 
l'attachement à notre personne et le zèle pour la 
gloire et la splendeur de notre État nous sont connus; 
et fait désirer que parmi eux il y eût un nombre de 
prélats, gentilshommes, magistrats et officiers muni- 

'20 



I 




306 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

cipaux de nos principales villes, pour être aidés de 
leurs conseils, comme ils ont aidé les rois nos prédé- 
cesseurs et nous de leurs lumières et même de leur 
sang, pour le maintien de notre royaume et la pro- 
spérité de nos armes; ils ont satisfait à notre volonté, 
et pris la place que nous leur avons expressément 
choisie, et que nous avons commandé à nos officiers 
des cérémonies de leur donner de noire part, comme 
honorable et avantageuse; et parce que quelques-uns 
pourraient n'être pas satisfaits à cause de leur dignité 
personnelle, ces places n'étant celles qu'ils ont accou- 
tumé de tenir aux états généraux, lits de justice et 
autres cérémonies auxquelles ils se trouvent en corps; 
nous leur avons voulu déclarer, comme nous faisons 
par ces présentes, mû de la bonne volonté que nous 
avons toujours eue pour les prélats et noblesse de 
notre royaume, et autres, nos sujets, que notre inten- 
tion n'a point été, en cette convocation, de tenir une 
assemblée d'états, lit de justice ou autre de pareille 
nature, et que nous leur avons ordonné cette séance 
proche de notre personne et de ceux qui présideront 
en notre absence, comme très-honorable, avantageuse 
et convenable à l'action, tant de l'ouverture de ladite 
assemblée, que de la continuation d'icelle, sans qu'elle 
puisse préjudicier ni rien diminuer des honneurs et 
prérogatives qui leur sont ordinairement attribués, et 
que nous entendons et voulons leur être conservés. 

« Mandons à ces fins à tous qu'il appartiendra, que 
du contenu en ces présentes ils les laissent user plei- 
nement et paisiblement, car tel est notre plaisir. En 
témoin de quoi nous avons fait mettre notre scel à ces 
dites présentes. 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 307 

« Donné à Versailles, le vingt deuxième jour de fé- 
vrier, l'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-sept, et 
de notre règne le treizième. 

« Signé : Louis. » 
Et plus bas : 

« Par le roi : 

« Le baron de Breteiil. » 



Ï8 S 



I 



LISTE DES ISUREAl'X 



]> n E M I F. I! B U H F. A 



Mossikur, président. 

MM. l'archevêque de Narbonne. 

I'évêi|iie île Nevers. 

le duc de la Uocheloueauld. 

le maréchal de Contades. 

le maréchal de Beauvau. 

le due du Cliàtelet. 

le conile de Brieune. 

le baFou de l'iachslanden. 

de Sauvigny, conseiller d'Etat. 

de Eouruueux, conseiller d'Etat. 

le premier président du parlement de Paris 

le président d'Orniesson. 

le président de Saron. 

le président de Lamoignon. 

le procureur général du parlement de Pai is 

le député du clergé de Languedoc. 

le député de la noblesse de Bretagne. 

le prêteur royal de Strasbourg. 

le prévôt des marchands de Lyon. 

le maire de Marseille. 

le maire de Itouen. 



I 




■ 




508 



LA RÉVOLUTION, RACONTÉE ET JUGÉE 



DEUXIEME BUREAU 

Monseigneur le comte d'Artois, président. 
MM. l'archevêque de Toulouse. 

l'évèque de Langres. 

le duc d'Harcourt. 

le maréchal de Stainville. 

le prince de Piobecq. 

le duc de Laval . 

le duc de Guines. 

le marquis de la Fayette. 

Lambeil, conseiller d'Etat. 

de Yillcdeuil, maître des requêtes. 

le premier président de la chambre des comptes de Pans. 

le premier président du parlement de Bordeaux. 

le premier président du parlement de Nancy. 

le procureur général du parlement d'Aix. 

le député du clergé des États d'Arlois. 

.l'élu général de la noblesse de Bourgogne. 

le prévôt des marchands de Paris. 

le lieutenant civil de Paris. 

le maire de Montpellier. 

le maire de Bourges. 

le maire de Limoges. 



TROISIEME BUREAU 

Monseigneur le duc d'Orléans, président. 
JIM. l'archevêque d'Aix. 

l'évèque de Nancy. 

le duc de Clermont-Tonnerre. 

le maréchal de Broglie. 

le comte de Thiard. 

le comte de Rochechouart. 

le marquis de Bouille. 

de Vidaud, conseiller d'Etat. 

Bertier, maître des requêtes, 



"-û 



^■■■MBB 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 

le premier président du parlement de Grenoble, 
le premier président du parlement de Rouen, 
le premier président de la cour des aides de Paris, 
le procureur général du parlement de Toulouse, 
le procureur général du parlement de Rennes, 
le député de la noblesse d'Artois, 
le député du tiers état de Bretagne. 
le maire d'Orléans, 
le maire d'Amiens, 
le maire de Nancv. 



509 



QUATRIEME 1! U R li A U 

Monseigneur i.e prince de C.ondé, président. 
MM. l'archevêque d'Arles. 

l'évêque de Blois. 

le duc de Bétbune-Cbarost. 

le maréchal d'Aubeterre. 

le comte d'Estaing. 

le marquis de Langeron. 

le marquis de Mirepoix. 

de Baequcncourt, conseiller d'Etat. 

de Néville, maître des requêtes. 

le premier président du parlement de Dijon. 

le premier président du parlement de Besançon. 

le procureur général de la chambre des comptes de Paris. 

le procureur général du parlement de Pau. 

l'élu général du clergé de Bourgogne. 

le député de la noblesse de Languedoc. 

le député du tiers état d'Artois. 

le premier capitoul de Toulouse. 

le lieutenant de maire de Bordeaux. 

le prévôt de Valenciennes. 

CINQUIÈME BUREAU 

Monseigneur i.e duc de Bouiuion, président. 
MM. l'archevêque de Reims, 
l'évêque i'Alais. 






■ 



■ 

■ 

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310 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

le duc de Nivernais. 

le maréchal de Mailly. 

le comte d'Egmout. 

le comte de Puységiir. 

le marquis de Choiseul-la-Baume. 

le Noir, conseiller d'État. 

Esmangart, maître des requêtes 

le premier président du parlement d'Aix. 

le premier président du parlement de Pau. 

le premier président du parlement de Metz. 

le premier président du conseil souverain d'Alsace 

le procureur général du parlement de Dijon. 

le procureur général de la cour des aides de Paris. 

l'élu général du tiers état de Bourgogne. 

le mayeur de Lille. 

le maire de Tjoyes. 

lo maire de Reims. 



SIXIEME IIL'REAl" 



Monseigneur le prince de Conti, président. 
MM. l'archevêque de Paris. 

l'évêque de Rodez. 

le duc de Luxembourg. 

le maréchal de Vaux. 

le duc de Rolian-Chabol. 

le marquis de Cioix-d'Eucbiii. 

de la Galaisière, conseiller d'État. 

le premier président du parlement de Rennes. 

le premier président du parlement de Flandre. 

le procureur général du parlement de Bordeaux. 

le procureur général du parlement de Grenoble. 

le procureur général du parlement de Metz. 

le procureur général du parlement de Besançon. 

l'avocat général du conseil souverain d'Alsace. 

le député du tiers état de Languedoc. 

le maire de Bayonne. 

le maire de Tours. 

le maire écbevin de Metz. 

le maire de Clcrmont. 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



311 



SEPTIÈME BUREAU 

Monseigneur le duc de Peinthièvre, président. 
MM. l'archevêque de Bordeaux, 
l'évèque du Puy. 
le maréchal de Mouchy. 
le duc de ^roy. 
le comte de Périgord. 
le marquis deGouvcrnet. 
le comte de Montboissier. 
Boutin, conseiller d'État, 
le premier président du parlement de Toulouse. 
le premier président du conseil souverain de Roussdlon. 
le procureur général du parlement de Rouen, 
le procureur général du parlement de Flandre, 
le procureur général du parlement de Nancy. 
le procureur général du conseil souverain de Roussillon. 

le député du clergé de Bretagne. 

le maire de Caen. 

le maire de Montauban. 

le procureur-syndic de Nantes. 

le premier échevin de Paris. 



DISCOURS DU KOI 



a Messieurs, 

« Je vous ai choisis dans les différents ordres de 
l'État, et je vous ai rassembles autour de moi pour 
vous faire part de mes projets. 

« C'est ainsi qu'en ont usé plusieurs de mes prédé- 
cesseurs, et notamment le chef de ma brandie, dont 
le nom est resté cher à lous les Français, et dont je 
me ferai gloire de suivre toujours les exemples. 







312 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

« Les projets qui vous seront communiqués de ma 
part sont grands et importants. D'une part, améliorer 
les revenus de l'État, et assurer leur libération en- 
tière par une répartition plus égale des impositions; 
de l'autre, libérer le commerce des différentes en- 
traves qui en gênent la circulation, et soulager, au- 
tant que les circonstances me le permettent, la partie 
la plus indigente de mes sujets : telles sont, messieurs, 
les vues dont je suis occupé et auxquelles je me suis 
fixé après le plus mûr examen. Comme elles tendent 
toutes au bien public, et connaissant le zèle pour mon 
service dont vous êtes tous animés, je n'ai point craint 
de vous consulter sur leur exécution : j'entendrai et 
j'examinerai attentivement les observations dont vous 
les croirez susceptibles, .le compte que vos avis, 
conspirant tous au même but, s'accorderont facile- 
ment, et qu'aucun intérêt particulier ne s'élèvera 
contre l'intérêt général. » 



DISCOURS DE MONSEIGNEUR LE GAIIDE DES SCEAUX 



(M. I*B MIROMKSMI 



« Messieurs, 

« Le roi, moins touché de l'éclat dont son trône e*t 
environné que de la véritable gloire réservée aux 
monarques uniquement occupés du bonheur de leurs 
sujets, vous a assemblés afin de vous communiquer 
les vues dont il est animé pour l'avantage des peu- 
ples dont il est le père, et pour assurer la prospérité 



PAU LES HOMMES DU TEMPS. 313 

d'une nation distinguée de tout temps par l'amour ré- 
ciproque du souverain et de ses sujets. 

« Depuis l'avènement de Sa Majesté à la couronne, 
chaque année de son règne a été marquée par des 
actes dignes de sa justice, de sa bonté et de sa vigi- 
lance. On a vu les premiers tribunaux du royaume 
reprendre leur ancien lustre; les forces maritimes de 
la France se régénérer, la discipline militaire se per- 
fectionner, l'agriculture et le commerce recevoir de 
nouveaux encouragements : lelle a été, messieurs, 
l'influence des premiers regards de Sa Majesté sur 
les Etats que la Providence divine a soumis à son 
empire. 

«La vie entière d'un monarque vertueux est une 
longue suite de travaux que la nécessité commande 
sans cesse, et que la grandeur de son âme ne lui 
permet jamais d'interrompre. Persuadé de cette vé- 
rité, le roi est dans la résolution de prendre de justes 
mesures pour soulager ses peuples, établir dans l'ad- 
ministration des finances un ordre que rien ne puisse 
altérer, et réformer les abus qui pourraient rendre 
moins efficaces les soins paternels auxquels Sa Majesté 
se livre toujours avec un nouveau courage. 

« 11 est impossible que tous les sujets d'un grand 
royaume jouissent, chacun dans leur condition, d'un 
bonheur égal; mais il ne l'est pas d'adoucir le sort 
de ceux qu'aucune puissance humaine ne saurait pré- 
server du malheur. 

«Assurer la tranquillité de ceux auxquels la Pro- 
vidence a accordé une fortune plus considérable, pro- 
téger les talents de ceux qui peuvent trouver dans 
leur industrie des moyens d'augmenter leur fortune 



314 LA RÉVOLUTION RACONTÉE KT JUGÉE 

el leur aisance, procurer au peuple la ressource de 
trouver sa subsistance dans le fruit de son travail : 
tels sont, messieurs, les objets que le roi se propose 
de remplir 1 . 

«Sa Majesté s'est convaincue, par une étude appro- 
fondie, des avantages et des ressources de la France, 
ainsi que par l'expérience que douze années de règne 
lui ont acquise, que les moyens les plus sûrs d'y par- 
venir sont de rendre plus exacte et plus équitable la 
répartition des subsides indispensables pour subvenir 
aux charges de l'État; de rendre la perception plus 
simple et moins onéreuse, de choisir, par un juste 
discernement, les genres d'impositions qui tombent 
le moins sur la classe de ses sujets la plus indigente; 
d'assurer à jamais le gage des dettes de l'État, d'en 
diminuer la masse par les effets d'une sage économie; 
enfin, de se préparer des ressources pour repousser, 
sans être obligé de surcharger ses sujets, les efforts 
d'ennemis étrangers qui voudraient un jour troubler 
la paix que Sa Majesté a donnée à l'Europe. 

« C'est pour vous consulter, messieurs, sur ces 
grands objets que le roi vous a choisis; je n'ai pas 
besoin de vous faire sentir le prix de la confiance 
dont Sa'Majesté vous honore; je vois dans vos yeux la 
reconnaissance dont vos âmes sont pénétrées. 

« Ministres d'une religion sainte, que les rois pré- 
décesseurs de Sa Majesté ont toujours défendue, et 
qu'elle ne cessera jamais de protéger, vous avez re- 

. • Ce discours, remarquable sous plus d'un rapport, semble pressentir et 
même poser la question économique et sociale toujours mêlée à la ques- 
tion politique depuis la Révolution, et qui la domine même aujourd'hui. 

(F. Claude.) 



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PAR LES HOMMES DU TEMPS. 515: 

connu dans tous les temps que c'est de la munificence 
du souverain que vous tenez les biens attachés à vos 
églises, et vous vous êtes toujours portes avec zèle s 
contribuer aux besoins de l'Etat. 

«Et vous, messieurs, qui, à l'exemple de vos an- 
cêtres, ne connaissez d'autre bonheur et d'autre gloire 
que l'avantage de verser votre sang pour la défense 
du roi et de l'Etat; vous qui savez réunir à celte haute 
valeur, dont vos races tiennent leur illustration, la 
sagesse dans les conseils lorsque Sa Majesté vous y 
rappelle. 

« Magistrats, qui partagez le dépôt précieux de la 
portion la plus essentielle de l'autorité royale, qui 
présidez aux jugements de ces corps recommandables, 
dont le ministère consiste, non-seulement à protéger 
la veuve et l'orphelin, et à rendre une exacte justice,, 
mais encore à éclairer la religion du monarque sur 
tout ce qui intéresse le bien de son service. 

« Vous enfin, chefs zélés de ces cités toujours fi- 
dèles, toujours affectionnées à leur auguste souve- 
rain : 

« Le roi compte, messieurs, que vous vous réuni- 
rez tous, afin de donner à Sa Majesté, par la sagesse 
de vos avis, de nouvelles preuves de votre respect, de 
votre amour et de votre zèle '. » 



' Y eùl-il jamais souverain plus occupé du bonheur de ses peuples- 
que ce roi victime de sa trop grande bonté? Si la noblesse a commis des- 
Tantes, et qui n'en commet pas 1 Convenons, pour rester toujours impar- 
tial, que ce fut l'agitation causée par le tiers qui déchaîna la Révolution, 
et qui conduisit Louis XYI àl'échafaud. (F. Claude.) 



■ 
■ 



, 



316 



LA RÉVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE 



DISCOURS DE M. LE CONTROLEUR GÉNÉRAL 

(m. de calonke.) 




« Messieurs, 

« Ce qui m'est ordonné dans ce moment m'honore 
d'autant plus, que les vues dont le roi me charge de 
vous présenter l'ensemble et les motifs lui sont de- 
venues entièrement personnelles par l'attention très- 
suivie que Sa Majesté a donnée à chacune d'elles avant 
de les adopter. 

« La seule résolution de vous les communiquer, et 
les paroles toutes paternelles que vous venez d'en- 
tendre de sa bouche, suffisent sans doute pour exciter 
en vous la plus juste confiance; mais ce qui doit y 
mettre le comble, ce qui doit y ajouter l'émotion de 
la plus vive sensibilité, c'est d'apprendre avec quelle 
application, avec quelle assiduité, avec quelle con- 
stance le roi s'est livré au travail long et pénible 
qu'ont exigé, d'abord l'examen de tous les états que 
j'ai mis sous ses yeux pour lui faire connaître, sous 
tous les points de vue, la vérilable situation de ses 
finances, ensuite la discussion de chacun des moyens 
que je lui ai proposés pour les améliorer et y rétablir 
l'ordre. 

« Après avoir créé une marine et rendu le pavillon 
français respectable dans toutes les mers; après avoir 
protégé et affermi la liberté d'une nouvelle nation 
qui, démembrée d'une puissance rivale, est devenue 
notre alliée; après avoir terminé une guerre hono- 



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I^^B^I 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



317 



rable par une paix solide, et s'être montré à toute 
l'Europe digne d'en être le modérateur, le roi ne s'est 
pas livré à une stérile inaction; Sa Majesté ne s'est 
point dissimulé combien il lui restait à faire pour le 
bonheur de ses sujets, premier objet de tous ses soins, 
et véritable occupation de son cœur. 

«Assurer à ses peuples des relations de commerce 
tranquilles et étendues au dehors; 

« Leur procurer au dedans tous les avantages d'une 
bonne administration;. 

« C'est ce que le roi s'est proposé, c'est ce qu'il n'a 
pas cessé d'avoir en vue. 

« Déjà d'iieureux effets ont prouvé la sagesse des 
mesures prises par Sa Majesté. 

« Déjà des traités de commerce conclus presque au 
même instant avec la Hollande, avec l'Angleterre et 
avec la Russie, ont fait disparaître des principes ex- 
clusifs aussi contraires aux lois sociales qu'à l'intérêt 
réciproque des nations, ont cimenté les bases de la 
tranquillité publique, et ont fait voir à l'Europe ce 
que peut l'esprit pacifique et modéré d'un prince aussi 
juste que puissant, pour multiplier et fortifier les pré- 
cieux liens de cette concorde universelle si désirable 
pour l'humanité entière. 

c< Déjà aussi les affaires de l'intérieur ont pris la 
direction qui doit conduire à la prospérité de l'Etat. 

« La plus parfaite fidélité à remplir tous les enga- 
menls a rendu au crédit le ressort qu'il ne peut avoir 
que par l'effet d'une confiance méritée. 

« Des témoignages de protection donnés au com- 
merce, des encouragements accordés aux manufac- 
tures ont ranimé l'industrie et produit partout cette 



Mi 



■ 




318 LA REVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE 

<ulile effervescence dont les premiers fruits en pro- 
mettent de plus abondants pour l'avenir. 

« Enfin le peuple a reçu des commencements de 
soulagement qu'il n'était pas possible de rendre ni 
plus prompts, ni plus considérables, avant d'avoir ré- 
tabli l'ordre dans les finances de l'État. 

« C'est cet ordre qui est le principe et la condition 
essentielle de toute économie réelle; c'est lui qui est 
la véritable source du bonheur public. 

« Pour l'asseoir sur une base solide, et pour pou- 
voir balancer les recettes avec les dépenses, il fallait 
nécessairement commencer par liquider le passé, par 
solder l'arriéré, par se remettre au courant dans toutes 
les parties. 

« C'était le seul moyen de sortir de la confusion 
«les exercices entre-mêlés l'un dans l'autre, et de pou- 
voir distinguer ce qui appartient à chaque année, sé- 
parer l'accidentel de l'état ordinaire, et voir clair dans 
1a situation. 

« Trois années ont été employées à ce préliminaire 
indispensable, et ces trois années n'ont pas été perdues. 

« Lorsque à la fin de 1 783, le roi daigna me confier 
l'administration de ses finances, elles étaient, on no 
i'a que trop su, dans l'état le plus critique. 

«Toutes les caisses étaient vides, tous les effets pu- 
blics baissés, toute circulation interrompue; l'alarme 
était générale, et la confiance détruite. 

«En réalité, il y avait 220 millions à. payer pour res- 
tant des dettes de la guerre; plus de 80 millions 
d'autres dettes exigibles, soit pour l'arriéré des dé- 
penses courantes, soit pour l'acquiLtement de plu- 
sieurs objets conclus ou décidés antérieurement; 



1MHHBH 



::;! a 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 519 

170 millions d'anticipations sur l'année suivante; 
<S0 millions de déficit dans la balance des revenus et 
dépenses ordinaires; le payement des rentes excessi- 
vement retardé; le tout ensemble faisant un vide de 
plus de 000 millions : et il n'y avait ni argent ni 
crédit. 

« Le souvenir en est trop récent pour qu'il soit be- 
soin de preuves; et d'ailleurs, j'ai mis sous les yeux 
du roi tous les états justificatifs : Sa Majesté les a vus 
et examinés; ils sont restés entre ses mains. 

« Aujourd'hui l'argent est abondant, le crédit est 
rétabli, les effets publics sont remontés, leur négocia- 
tion est fort active, et sans le trouble causé par les ef- 
fets de l'agiotage (fléau épbémère que les mesures 
prises par Sa Majesté feront bientôt disparaître), elle 
ne laisserait rien à désirer. 

« La caisse d'escompte a repris toute la faveur qui 
lui est due, et qui ne pourra que s'accroître par l'ex- 
tension de son utilité. 

« Les billets des fermes, et tous les autres genres 
d'assignation, sont en pleine valeur. 

« Les dettes de la guerre sont acquittées, tout l'ar- 
riéré est soldé, toutes les dépenses sont au courant. 

« Le payement des rentes n'éprouve plus le moindre 
retard ; il est enfin ramené au jour même des 
échéances, et 4S millions d'extraordinaire ont été 
employés à cet utile approchemenl qu'on n'avait pas 
encore vu, et qu'on n'osait espérer. 

« Trente-deux millions du restant des inscriptions 
suspendues sous le dernier règne ont été rembourses 
avant leur terme, et leur nom, qui était un scandale 
en finance, n'existe plus. 



320 



LA REVOLUTION RACONTEE ET JUGEE 



« Les remboursements à époques, dont j'ai trouvé le 
trésor royal surchargé, s'effectuent à jour nommé, et 
la liquidation des dettes de l'Etat s'opère annuelle- 
ment, ainsi que Sa Majesté l'a réglé par son édit de 
1784, constitutif du salaire et inébranlable établisse- 
ment de la caisse d'amortissement. 

« Enfin, l'exactitude des payements a produit une 
telle confiance, et par elle des ressources si fécondes, 
que non-seulement il a été obvié à tous les dangers 
que la position de la fin 1785 faisait craindre; non- 
seulement il a été satisfait à la masse énorme d'enga- 
gements et de dettes qui existait alors; mais, de plus, 
il s'est trouvé assez de moyens pour faire face à une 
infinité de dépenses imprévues et indispensables, telles 
<jue, d'une part, les sommes employées en préparatifs 
de précaution et aulres frais politiques qu'ont exigés 
les affaires de la Hollande; et, d'autre part, les se- 
cours, les soulagements, les indemnités que l'intem- 
périe des saisons et diverses calamités ont nécessités en 
1784 et 1785. 

« Dans le même temps, Sa Majesté, convaincue par 
de grandes et judicieuses considérations, qu'il était 
également important et économique d'accélérer les tra- 
vaux de Cherbourg, a fait quadrupler les fonds qui, 
d'abord, avaient été destinés annuellement à cette im- 
mortelle opération que Sa Majesté a consacrée, par sa 
présence, dans le voyage mémorable où elle a goûté 
la juste satisfaction de recueillir les bénédictions et 
les acclamations attendrissantes d'une nation qui sait 
si bien adorer ses rois, quand elle se voit aimer par 
eux, quand elle voit les soins qu'ils prennent pour 
son bonheur. 



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PAR LES HOMMES DU Tf Ml'S. 521 

« Les utiles travaux du Havre et ceux de la Rochelle 
ont été suivis avec la même activité; ceux de Dun- 
kerque et de Dieppe ont été déterminés et entamés. 

a De nouveaux canaux ont été ouverts en plusieurs 
provinces, et Sa Majesté a contribué à leur entreprise. 

« Elle a rendu au département des ponts elcliaussées 
la totalité des fonds destinés aux routes publiques, et 
les a même augmentés. 

« Elle a supprimé plusieurs droits nuisibles au com- 
merce, et le sacrifice qu'elle a bien voulu faire de 
leur produit, en favorisant l'exportation de nos den- 
rées, est devenu une nouvelle source de richesses. 

« Sa Majesté a créé, soutenu, vivifié plusieurs bran- 
ches d'industrie, qui désormais approvisionneront le 
royaume de grand nombre d'objets qui se tiraient de 
l'étranger. 

« Plusieurs établissements de grande conséquence 
ont été secourus et ont reçu des marques signalées 
d'une protection vigilante; tels, entre autres, celui 
des forges de Mont-Cenis, le plus considérable qui 
existe en ce genre, et celui de la pèche de la baleine, 
.qui prend naissance sous les auspices les plus favo- 
rables, en même temps que toutes les autres pêches 
du royaume sont encouragées, prospèrent et préparent 
à la marine une pépinière de matelots. 

« Notre commerce dans l'Inde prend aussi consis- 
tance; la nouvelle compagnie fait les plus grands ef- 
forts pour répondre à l'objet de son établissement, et 
elle a doublé les effets de son zèle, depuis que le roi 
lui a permis de doubler ses fonds. 

« En s'occupant de tout ce qui intéresse le com- 
merce, Sa Majesté n'a pas perdu de vue ce qui, dans 

il. • 21 



































































522 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

un royaume agricole, peut s'appeler la première et la 
plus importante de toutes les manufactures, la culture 
des terres. L'assemblée qu'elle a établie pour corres- 
pondre, tant avec les intendants des provinces qu'avec 
les sociétés d'agriculture et les particuliers appliqués 
à cet objet, a excité la plus utile émulation et réuni 
les renseignements les plus intéressants. Il s'est formé 
des associations champêtres entre des propriétaires, 
des ecclésiastiques, des cultivateurs éclairés, pour 
faire des expériences et donner aux habitants des cam- 
pagnes la seule leçon qui les persuade, celle de 
l'exemple. 

« L'exploitation des mines, trop longtemps négligée 
en France, a fixé aussi les regards et l'attention de Sa 
Majesté, qui sait combien de ressources on peut en 
tirer. Une école publique, devenue intéressante pour 
la curiosité même des étrangers, des professeurs 
pleins de zèle et de talents, des élèves animés de la 
plus vive ardeur, des directeurs envoyés dans toutes 
les provinces pour y faire des recherches utiles, ont 
déjà répandu l'instruction dans le royaume, et l'ont 
portée jusqu'au fond de ces dépôts des richesses sou- 
terraines qu'on n'obtient que par des efforts bien di- 



riges. 



L'opération sur les monnaies d'or, en faisant ces- 
ser la disproportion qui existait entre le prix de ce pre- 
mier métal et celui de l'argent, a produit le triple 
avantage d'arrêter l'exportation de notre numéraire, 
qui devenait excessive, d'en rétablir la circulation 
qui était presque nulle, et de procurer un bénéfice 
considérable à l'État, en même temps qu'un juste 
profit aux particuliers. 



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PAR LES HOMMES DU TEMPS. 525 

« Si j'ajoute qu'il s'élève de toules paris des monu- 
ments dignes d'illustrer un règne, c'est qu'ils sont du 
genre de ceux qui, réunissant l'utilité publique à la 
décoration du royaume, ont droit à la reconnaissance 
nationale. Tel est le caractère de tous ceux dont Sa 
Majesté m'a ordonné de suivre l'entreprise. 

« Les nouveaux quais qui vont embellir Marseille, 
favoriseront le commerce, ainsi que la population de 
cette antique cité. 

« La superbe place qui s'érige à Bordeaux sur les 
ruines d'une inutile forteresse, procurera les com- 
munications les plus intéressantes, en même temps 
qu'un des plus beaux points de vue de l'univers. 

« A Lyon, les travaux destinés à faire sortir un quar- 
tier habitable du sein d'un marais fétide, étaient né- 
cessaires pour la salubrité de cette riche et grande 



■ ^ i 



VI 



lie. 



« A Nîmes, la restauration des arènes fera dispa- 
raître des masures malsaines, qui déshonoraient ces 
magnifiques restes de la grandeur des Romains. 

« Aix aura enfin un palais de justice, digne de l'im- 
portance de sa destination. 

« Dunkerque verra réparer ses longs malheurs, par 
le rétahlissemenl de ses écluses et de son port. 

« Dans la capitale, les travaux commencés pour es- 
pacer les anciennes halles, pour eu construire de nou- 
velles plus commodes, pour en désobstruer les accès, 
et pour délivrer les ponts des bâtiments difformes et 
caducs dont ils étaient surchargés, sont autant de 
bienfaits que Sa Majesté consacre à l'humanité bien 
plus qu'à la gloire; et ce qui rend ces importants ou- 
vrages encore plus précieux, c'est que leur exécution 









l 




324 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

s'opère et s'achèvera entièrement par des moyens qui 
ne sont onéreux, ni au trésor royal, ni aux peuples, 
des moyens qui ne dérangent aucune destination, qui 
ne retardent aucun payement. 

« En effet, messieurs, au milieu de toutes ces en- 
treprises, chaque département a reçu ce qu'il a jugé 
nécessaire pour son service; chaque intendant a oh- 
tenu les secours qu'il a demandés pour sa généralité; 
chaque créancier de l'État a touché ce qu'il avait droit 
de prétendre; aucun ne se plaint, aucune partie pre- 
nante ne se présente vainement, aucune n'est re- 
poussée par cette triste allégation de la situation fâ- 
cheuse des finances qui fut si longtemps la formule 
des réponses del'adminislration. 

« Sa Majesté a même fait solder plusieurs indem- 
nités reconnues justes, mais renvoyées à des circon- 
stances plus heureuses. Elle a fait justice à tout le 
monde, elle a pu suivre les mouvements de sa bien- 
faisance , sans éprouver le regret d'aggraver les 
charges de son peuple, sans qu'il y ait eu directement 
ni indirectement aucune sorte d'augmentation d'im- 
pôts, sans qu'aucuns droits nouveaux aient été éta- 
blis, même pour remplacer ceux qui ont été sup- 
primés. 

« Par ce tableau raccourci des payements et des 
opérations effectuées depuis trois ans, d'après les déci- 
sions du roi, qui en font preuve, vous pouvez juger, 
messieurs, si les dépenses ont été surveillées avec at- 
tention, et s'il y a eu de l'ordre dans le régime des 
finances. Des effets salutaires ne permettent pas de 
présumer un principe vicieux ; et quels que puissent 
être les vains propos des gens mal instruits, c'est tou- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 525 

jours par les grands résultats qu'on doit apprécier 
l'économie dans une vaste adminislralion. 

« J'ai remis au roi des détails exacts et sévères de 
tout ce qui a été donné, acquis, échangé,» emprunté 
et anticipé depuis que Sa Majesté a daigné me charger 
de ses finances; j'y ai joint tous les renseignements, 
tous les justificatifs de l'autorisation et de l'emploi. 
Sa Majesté les a lous examinés, elle les a gardés, elle 
est continuellement en état d'en vérifier par elle-même 
tous les articles; et je ne crains pas que la malignité 
la plus venimeuse puisse rien citer de réel qui ne s'y 
trouve compris. 

« Il ne m'est pas permis, sans doute, de parler de 
moi dans cette auguste assemblée, où il ne doit être 
qjiestion que des plus grands intérêts de l'Etat. Mais 
ce que j'ai à dire sur l'économie ne leur est point 
étranger; et avant de développer ce qui a conduit Sa 
Majesté aux résolutions qu'elle veut, messieurs, vous 
communiquer, il n'est pas inutile de faire voir que 
leur nécessité ne peut être regardée comme suite de 
relâchement sur les dépenses. 

a En général, l'économied'un ministre des finances 
peut exister sous deux formes si différentes, qu'on 
pourrait dire que ce sont deux sortes d'économies. 

« L'une, qui frappe tous les yeux par des dehors 
sévères, qui s'annonce par des refus éclatants et dure- 
ment prononcés, qui affiche la rigueur sur les moindres 
objets, afin de décourager la foule des demandeurs. 
C'est une apparence imposante qui ne prouve rien 
pour la réalité, mais qui fait beaucoup pour l'opi- 
nion; elle a le double avantage d'écarter l'importune 
cupidité, et de tranquilliser l'inquiète ignorance. 






I 



II 



326 LA r.ÉVOLUTlON RACONTÉE EX JUGÉE 

« L'autre, qui lient au devoir plutôt qu'au carac- 
tère, peut faire plus en se montrant moins; stricte et 
réservée pour tout ce qui a quelque importance, elle 
n'affecte pas l'austérité pour ce qui n'en a aucune; 
elle laisse parler ce qu'elle accorde, et ne parle pas 
de ce qu'elle épargne : parce qu'on la voit accessible 
aux demandes, on ne veut pas croire qu'elle en rejette 
la plus grande partie; parce qu'elle'tàche d'adoucir 
des refus, on la juge incapable de refuser; parce 
qu'elle n'a pas l'utile et commode réputation d'inflexi- 
bilité, on lui refuse celle d'une sage retenue; et sou- 
vent, tandis que par une application assidue à tous 
les détails d'une immense gestion, elle préserve les 
finances des abus les plus funestes et des impérilies 
les plus ruineuses, elle semble se calomnier elle- 
même par un extérieur de facilité que l'envie de nuire 
a bientôt transformé en profusion 1 . 

« Mais qu'importe l'apparence, si la réalité est in- 
contestable? Persuadera-t-on que les libéralités sont 
devenues excessives, lorsqu'il est constaté par le 
compte effectif de l'année dernière que les pensions 
qui s'élevaient notoirement à 28 millions, ne mon- 
tent plus qu'cà environ 26, et qu'elles continueront 
nécessairement de décroître chaque année par l'exé- 



1 Beaucoup de gens ne considèrent M. de Calonne et ne le regardent 
encore que comme un courtisan habile et brillant. C'est une erreur, ce 
discours le prouve bien. 11 est admirable d'un bout à l'autre, digne d'un 
grand ministre, d'un homme d'État éminent et sincèremen! dévoué à la 
France. Je n'en ai jamais lu de plus beau dans la discussion des finances 
du gouvernement parlementaire. Il vaut mieux dans la moindre de ses 
parties que toute la phraséologie de M. Necker; et si les notables n'avaient 
fait la sourde oreille, il pouvait prévenir la crise qui éclata deux ans plus 
tard. (F- ClMdo.) 



^■■■■■■^■■^■i 



PAU LES HOMMES DU TEMPS. 527 

cution du règlement que Sa Majesté a rendu le 8 mai 
1785? Refusera-t-on de reconnaître que, clans un 
royaume comme la France, la plus certaine, la plus 
grande des économies consiste à ne pas faire de fausses 
opérations, qu'une seule méprise en administration, 
une spéculation erronée, un emprunt mal calculé, 
un mouvement rétrograde, coûte infiniment plus au 
trésor public, sans qu'on le sache, que les dépenses 
ostensibles dont on parle le plus; et que le titre d'ad- 
ministrateur économe est plutôt dû à celui dont on ne 
peut citer aucune opération manquée, qu'à celui qui 
ne s'attacherait qu'à des épargnes souvent illusoires, 
et toujours plus avantageuses au ministre qui s'en fait 
un mérite, qu'à l'État dont l'utile splendeur est in- 
compatible avec une stérile parcimonie? 

a Au surplus, les circonstances commandent : j'au- 
rais tout perdu si j'avais pris l'attitude de la pénurie 
au moment où je devais en dissimuler la réalité. 
Toutes mes ressources, lorsque le roi m'a confié la 
conduite de ses finances, consistaient dans le crédit : 
tous mes efforts ont dû tendre à le rétablir. L'argent 
manquait, parce qu'il ne circulait pas : il a fallu en 
répandre pour l'attirer, en faire venir du dehors pour 
faire sortir celui que la crainte tenait caché au dedans, 
se donner l'extérieur de l'abondance pour ne pas 
laisser apercevoir l'étendue des besoins. L'essentiel 
était alors de ramener la confiance égarée; et pour y 
parvenir, il y avait beaucoup à réparer dans l'opinion, 
il fallait porter l'exactitude des payements au delà 
même de l'exigibilité pour qu'elle ne parût pas rester 
en deçà. Il fallait remhourser infiniment pour pouvoir 
recevoir encore plus; il fallait abolir la terreur de ces 



p 








528 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

moyens sinistres dont la seule appréhension serait une 
taclie dans un règne que caractérisent la sagesse et la 
vertu; il fallait enfin égaler aux yeux de l'étranger les 
nations les plus fidèles à leurs engagements, et don- 
ner à toute l'Europe une juste idée de la fécondité de 
nos ressources. 

«Le roi, à qui j'ai rendu compte de tout, a jugé mes 
motifs et réglé en conséquence la marche que j'ai 
suivie. Sa Majesté a reconnu la nécessité de commen- 
cer par rappeler les forces et ranimer la vigueur du 
corps politique avant d'oser en sonder les plaies invé- 
térées, et surtout avant de les découvrir, ce qui n'est 
permis que quand on peut en même temps présenter 
le remède curatif. 

« C'est le point où je suis enfin parvenu. Depuis 
un an, je n'ai pas cessé de travailler à prendre une 
connaissance plus certaine qu'on ne l'avait eue jusqu'à 
présent de la situation des finances, et de méditer pro- 
fondément sur ce qu'elle exige. 

« Il semble qu'il soit bien facile à un ministre des 
finances de former un compte exact des recettes et 
dépenses ordinaires et annuelles. On croirait qu'il 
doit le trouver dans les états de situation qu'on lui re- 
met à la fin de chaque année, et qu'il présente lui- 
même au roi pour le règlement des fonds de l'année 
suivante. 

« Mais ces états, quelque soin qu'on apporte à leur 
confection, ne peuvent servir qu'à faire apercevoir les 
ressources extraordinaires qu'on est dans le cas de se 
procurer dans l'année pour laquelle ils sont faits; on 
ne peut en conclure rien de précis ni de certain sur la 
situation ordinaire. Le nombre prodigieux de parties 



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PAU LES HOMMES DU TEMPS. 520 

hétérogènes et variables dont ils sont composés, l'en- 
chevêtrement des différents exercices, la confusion 
provenant des prélèvements locaux sur des recouvre- 
ments plus ou moins retardés, le rejet des valeurs et 
assignations reportées d'une année sur l'autre, la mul- 
titude incalculable des causes imprévues qui peuvent 
changer l'ordre des dépenses et celui des rembourse- 
ments; enfin le mélange presque inévitable de l'ar- 
riéré, du courant et du futur, du fixe et de l'éventuel, 
de ce qui n'est que le résultat des virements d'avec ce 
qui doit être compté pour effectif; toutes ces causes 
réunies rendent extraordinairement difficile de dis- 
cerner ce qui appartient à chaque année pour former 
une balance juste de l'état ordinaire et annuel. 

« Persuadé qu'il est de la plus grande importance 
de s'en assurer, et qu'en instruire le roi sans aucune 
dissimulation, c'est un devoir rigoureux de ma place, 
en même temps que c'est servir, suivant ses principes, 
un monarque qui aime la vérité; je n'ai rien négligé 
pour parvenir à mettre sous ses yeux un compte gé- 
néral de ses finances dont je puisse lui garantir et jus- 
tifier l'exactitude. J'y ai distingué soigneusement, et 
par colonnes, les revenus dans leur intégrité, les pré- 
lèvements qu'ils subissent avant d'arriver au trésor 
royal, et leur montant net, tel qu'il s'y verse effective-, 
ment pour chaque année. 

« J'ai suivi le même ordre pour les dépenses; j'ai 
séparé tout l'extraordinaire de celles qu'il faut regar- 
der comme annuelles; j'ai compris dans celles-ci les 
parties acquittées sur les lieux, et je les ai classées 
toutes par date, par assignat, et suivant les époques 
auxquelles elles doivent se rapporter. 



",0 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

« Ces comptes dressés sous deux points de vue, l'un 
pour l'année 1787, l'autre pour une année ordinaire, 
présentent une balance très-correcte des recettes et 
dépenses annuelles; je les ai remis au roi, appuyés 
de soixante-trois états particuliers, qui donnent le dé- 
tail de tous les articles, et Sa Majesté, qui a bien 
voulu en faire une étude approfondie, avec l'appli- 
cation qu'elle ne refuse jamais à ce qui le mérite, es! 
à présent plus instruite que qui que ce goit ne peut 
l'être dans son royaume, de la véritable situation de 
ses finances. 

«Les résultats de cette connaissance n'ont. pu lui 
paraître ni douteux ni satisfaisants. 

« Je dois l'avouer, et je n'ai eu garde d'en rien 
d éguiser, le déficit annuel est très-considérable. J'en 
ai fait voir au roi l'origine, les progrès et les 
causes. 

« Son origine est fort ancienne; le déficit en France 
existe depuis des siècles. Le système 1 , en bouleversant 
les fortunes particulières, devait du moins rétablir 
le niveau dans les finances de l'Etat : ce but a été 
manqué, et même sous l'administration économique 
du cardinal deFleury, on ne l'a point atteint. Ce n'est 
pas l'opinion commune, mais c'est la vérité; et il est 
constaté, par un travail fait au trésor royal sur les 
comptes de ce ministère, que pendant sa durée le dé- 
ficit a toujours subsisté. 

« Ses progrès sont devenus effrayants sous le der- 
nier règne. Le déficit passait 74 millions quand l'abbé 
Terray fut appelé à l'administration des finances; il 

1 Celui de Law, que le régent adopta pour éviter la banqueroute, à la 
suite du déficit laissé par Louis XIV. (F. Claude.) 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 531 

ébait encore de 40 quand il en sortit. Cependant, par 
le mémoire qu'il remit au roi en 1774, accompagné 
d'un état des recettes et dépenses pour la même année, 
il n'avait porté le déficit annuel qu'à 27,800,000 li- 
vres; mais il est reconnu et prouvé par le compte 
effectif de cette même année, qu'en réalité il était 
alors de 40,500,000 livres. 

a Celte différence confirme ce que j'ai dit de la 
difficulté déformer une balance exacte des recettes et 
des dépenses ordinaires. 

« Les finances étaient donc encore dans un grand 
dérangement lorsque Sa Majeslé est montée sur le 
trône. Elles restèrent à peu près au même état jus- 
qu'en 1770, époque à laquelle le déficit fut estimé 
être de 27 millions par celui même qui, peu de temps 
après, fut chargé de la direction des finances. 

« Entre cette époque et celle du mois de mai I 781 , 
le rétablissement de la marine et les besoins de la 
guerre firent emprunter 440 millions. 

« Il est évident que le produit de toutes les ré- 
formes, de toutes les bonifications qui ont été faites 
dans cet intervalle, quelque évaluation qu'on puisse 
leur donner, n'a pu compenser, à beaucoup près, 
l'augmentation de dépense qui a résulté nécessaire- 
ment de l'intérêt de ces emprunts, qu'il faut toujours 
compter sur le pied de neuf à dix pour cent, soit 
comme viagers, soit eu égard aux remboursements, 
et qui par conséquent s'est élevé à plus de 40 mil- 
lions par an. Le déficit s'est donc accru et les comptes 
effectifs le prouvent. 

« Il s'est accru encore depuis le mois de mai 1781 
jusqu'au mois de novembre 1785; et l'on ne doit pas 



S89 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

s'en étonner, puisque les emprunts faits pendant cet 
espace montèrent à environ 450 millions. 

«J'ai constaté qu'à la lin dé 1783, le délicit s'est 
trouvé être de 80 millions. 

«Il y avait en outre 170 millions d'anticipations 
que j'ai compris dans la masse des dettes, lorsque j'ai 
dit qu'à cette époque elles s'élevaient à plus de 000 
millions. Il est prouvé par les états remis au roi 
qu'elles montaient à 004, en sorte qu'en y joignant 
le déficit de 80 millions, je puis bien dire que le vide 
était de 084 millions dans l'exercice de 1 784. 

« Je n'ai pu ni dû le faire porter entièrement sur 
cette seule année; il a fallu en rejeter une partie sur 
les exercices suivants, et l'on sent combien ce rejet, 
joint au délicit annuel, a dû les rendre pénibles; on 
voit combien les emprunts faits à la fin des années 
1785, 1784 et 1785, même en y joignant celui fait 
par la ville de Parisen décembre 1780, sont au-des- 
sous de ce que j'avais à payer, et l'on ne doit pas s'é- 
tonner que, pour y suppléer, il est inévitable de re- 
courir à d'autres ressources de crédit moins directes, 
moins ostensibles, mais toutes expressément approu- 
vées par Sa Majesté, qui en a connu les motifs et 
l'emploi. 

« La réunion de tous ces moyens de crédit, dont il 
n'a été usé qu'avec la plus grande réserve possible, ne 
forme pas, à beaucoup près, une somme égale à celles 
des acquittements qui ont été effectués pendant le 
cours de ces trois années : l'ordre, l'économie et les 
arrangements dont une grande administration est 
susceptible ont fait le reste, et tout est soldé. 

« Mais il n'en résulte pas moins que le déficit an- 



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PAR LES HOMMES DU TEMPS. 555 

nuel a pris de nouveaux, accroissements, les causes en 
sont trop publiques pour que les effets en soient mys- 
térieux. 

« Ces causes s'expliquent toutes par une seule ob- 
servation ; le déficit était de 57 millions à la fin de 
1776, et, depuis cette époque jusqu'à la fin de 1786, 
il a été emprunté 1258 millions. 

« Vous savez, messieurs, combien ces emprunts 
étaient nécessaires. Ils ont servi à nous créer une ma- 
rine formidable ; ils ont servi à soutenir glorieuse- 
ment une guerre qui, d'après son principe et son but, 
a été appelée avec raison, guerre nationale; ils ont 
servi enfin à procurer une paix solide et durable, qui 
doit donner le temps de réparer tout le dérangement 
qu'une dépense aussi énorme a causé dans les finances. 

a Ce serait cependant prendre une idée fort exa- 
gérée du déficit actuel que de joindre, pour en me- 
surer l'étendue, l'intérêt de cette masse d'emprunts à 
ce qu'il était déjà entièrement. D'un côté, le revenu 
du roi se trouve augmenté, tant par le produit des 
sous pour livre imposés en 1781 que par les bonifica- 
tions considérables obtenues dernièrement aux renou- 
vellements des baux des différentes compagnies de 
finance : d'un autre côté, il y a eu pour 250 mil- 
lions, au moins, de remboursements qui ont di- 
minué proportionnellement les intérêts, et, suivant 
l'ordre réglé tant pour ceux de ces remboursements, 
qui se font à époques fixes, que pour ceux que doit 
opérer la caisse d'amortissement, il s'éteindra encore, 
pendant les dix années prochaines, un capital de plus 
de 400 millions; après quoi le roi rentrera dans la 
libre jouissance de plus de 60 millions de revenu, 



554 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

absorbé présentement, tant par les remboursements 
assignés que par les intérêts. 

« Mais jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1 797, 
il est impossible de laisser l'État dans le danger sans 
cesse imminent auquel l'expose un déficit tel que celui 
qui existe; impossible de continuer à recourir chaque 
année à des palliatifs et à des expédiante qui, en re- 
tardant la crise, ne pourraient que la rendre plus 
funeste; impossible de faire aucun bien, de suivre 
aucun plan d'économie, de procurer aux peuples au- 
cun des soulagements que la bonté du roi leur des- 
tine, aussi longtemps que ce désordre subsistera. 

« J'ai dû le dire, j'ai dû dévoiler au roi cette triste 
vérité; elle a fixé toute son attention, et Sa Majesté 
s'est vivement pénétrée de la nécessité d'employer 
les moyens les plus efficaces pour y apporter remède. 
« Mais quels peuvent être ces moyens? 
« Toujours emprunter serait aggraver le mal el 
précipiter la ruine de l'Etat. 

a Imposer plus serait accabler les peuples que le 
roi veut soulager. 

« Anticiper encore, on ne l'a que trop fait, el la 
prudence exige qu'on diminue chaque année la masse 
des anticipations actuelles. 

« Économiser, il le faut sans doute, Sa Majesté le 
veut; elle le fait, elle le fera de plus en plus. Tous 
les retranchements possibles de dépenses, jusque dans 
sa propre maison, tous ceux dont les différents dépar- 
lements sont susceptibles sans nuire aux forces de 
l'État, elle les a résolus, et ses résolulions sont tou- 
jours suivies d'effet : mais l'économie seule, quelque 
rigoureuse qu'on la suppose, serait insuffisante, et ne 



■^■■^■■■i 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



355 



peut être considérée que comme moyen accessoire. 

« Je n'ai garde de mettre au rang des ressources ce 
qui, en détruisant le crédit, perdrait tout ce que l'im- 
muable fidélité du roi à ses engagements ne permet 
pas d'envisager comme possible, ce qui répugnerait 
à son cœur autant qu'à sa justice. 

« Que reste-t-il donc pour combler un vide ef- 
frayant, et faire trouver le niveau désiré? 

« Que reste-t-il qui puisse suppléer à tout ce qui 
manque, et procurer tout ce qu'il faudrait pour la 
restauration des finances? 

« Les abus. 

«Oui, messieurs, c'est dans les abus même que 
se trouve un fonds de richesses que l'État a droit de 
réclamer, et qui doivent servir à rétablir l'ordre. C'est 
dans la proscription des abus que réside le seul moyen 
de subvenir à tous les besoins. C'est du sein même du 
désordre que doit jaillir une source féconde, qui fer- 
tilisera toutes les parties de la monarchie. 

« Les abus ont pour défenseurs l'intérêt, le crédit, 
la fortune et d'antiques préjugés que le temps semble 
avoir respectés; mais que peut leur vaine confédéra- 
tion contre le bien public et la nécessité de l'Etat? 

« Le plus grand de tous les abus serait de n'atta- 
quer que ceux de moindre importance, ceux qui, n'in- 
téressant que les faibles, n'opposent qu'une faible ré- 
sistance à leur réformation, mais dont la réformation 
ne peut produire une ressource salutaire. 

«Les abus qu'il s'agit aujourd'hui d'anéantir pour 
.le salut public, ce sont les plus considérables, les plus 
protégés, ceux qui ont les racines les plus profondes 
et les branches les plus étendues. 



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I 

I 

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1 

I.: 



356 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

« Tels sont les abus dont l'existence pèse sur la 
classe productive et laborieuse ; les abus des privilèges 
pécuniaires, les exceptions à la loi commune, et tant 
d'exemptions injustes, qui ne peuvent affranchir une 
partie des contribuables qu'en aggravant le sort des 
autres; 

« L'inégalité générale dans la répartition des sub- 
sides, et l'énorme disproportion qui se trouve entre 
les contributions des différentes provinces, et entre 
les charges des sujets d'un même souverain ; 

« La rigueur el l'arbitraire de la perception de la 
(aille; la crainte, les gènes, et presque le déshonneur 
imprimés au commerce des premières productions; 

« Les bureaux de traites intérieures, et ces barrières 
qui rendent les diverses parties du royaume étran- 
gères les unes aux autres ; 

« Les droits qui découragent l'industrie, ceux dont 
le recouvrement exige des frais excessifs et des pré- 
posés innombrables; ceux qui semblent inviter à la 
contrebande, et qui tous les ans font sacrifier des mil- 
liers de citoyens; 

« Le dépérissement du domaine de la couronne, el 
le peu d'utilité que produisent ses faibles restes; 

« La dégradation des forêts du roi, et les vices de 
leur administration; 

« Enfin tout ce qui altère les produits, tout ce qui 
affaiblit les ressources du crédit, tout ce qui rend les 
revenus insuffisants, et toutes les dépenses superflues 
qui les absorbent 1 . 

« Si tant d'abus, sujets d'une éternelle censure, ont, 

1 M. deCalonno, dans ce magnifique programme, devançait son époque 
de quatre-vingts ans. On croit lire un document de 1801. (F. Claude.) 



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PAR LES HOMMES DU TEUPS. 537 

résiste jusqu'à présent à l'opinion publique qui les a 
proscrits, et aux efforts des administrateurs qui ont 
tenté d'y remédier, c'est qu'on a voulu faire, par des 
opérations partielles, ce qui ne pouvait réussir que 
par une opération générale; c'est qu'on a entrepris 
de perfectionner le régime de l'État, sans en corriger 
les discordances, sans le ramener au principe d'uni- 
formité qui peut seul écarter toutes les difficultés de 
détail et revivifier le corps entier de la monarchie. 

a Les vues que le roi veut vous communiquer 
tendent toutes à ce but : ce n'est ni un système, ni 
une invention nouvelle; c'est le résumé, et, pour 
ainsi dire, le ralliement des projets d'utilité pu- 
blique conçus depuis longtemps par les hommes 
d'État les plus habiles, souvent présentés en perspec- 
tive par le gouvernement lui-même, dont quelques- 
uns ont été édifiés en partie, et qui tous semblent 
réunir les suffrages de la nation, mais dont jusqu'à 
présent l'entière exécution avait paru impraticable 
par la difficulté de concilier une foule d'usages lo- 
caux, de prétentions, de privilèges et d'intérêts oppo- 
sés les uns aux autres. 

<< Quand on considère par quels accroissements 
successifs, par combien de réunions de contrées diver- 
sement gouvernées, le royaume est parvenu à sa con- 
sistance actuelle, on ne doit pas être étonné de la 
disparité de régimes, de la multitude de formes hété- 
rogènes et de l'incohérence de principes qui en défi- 
nissent ton les les parties. 

« Ce n'était pas au sein de l'ignorance et de la con- 
fusion dont le voile a couvert le temps des premières 

races ; 

22 



558 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

«Ce n'était point lorsque les rois, mal affermis sur 
leurs trônes, n'étaient occupés qu'à repousser sans 
cesse les usurpations des grands vassaux ; 

« Ce n'était pas au milieu des désordres et de 
l'anarchie du régime féodal, lorsqu'une foule de 
petits tyrans, du fond de leurs châteaux fortifiés, 
exerçaient les brigandages les plus révoltants, boule- 
versaient tous les principes de la constitution et inter- 
posaient leurs prétentions chimériques entre le souve- 
rain et ses sujets; 

a Ce n'était point lorsque la manie des croisades, 
échauffée par le double enthousiasme de la religion 
et de la gloire, portait sous un autre hémisphère les 
forces, la bravoure et les malheurs de la France ; 

« Ce n'était point lorsqu'un prince, qui- obtint le 
surnom d'Auguste, recouvrait les principaux démem- 
brements de sa couronne, et en augmentait la puis- 
sance et l'éclat; ni lorsque la sombre politique d'un 
de ses successeurs, en donnant de l'extension au gou- 
vernement municipal, préparait les moyens de réunir 
dans la main du souverain tous les ressorts de la 
force publique; ni lorsque le monarque le plus avide 
de gloire et le plus valeureux des chevaliers dis- 
putait au souverain son rival la célébrité qu'ils 
acquirent tous deux aux dépens de leurs peuples ; 

« Ce n'était pas dans ces temps orageux et sinistres 
on le fanatisme, déchirant le sein de l'État, le rem- 
plissait de calamités et d'horreurs ; ni lorsque ce bon 
roi, si chéri des Français, conquérait son royaume à 
la pointe de son épée et avait à réparer les longs dés- 
ordres, et les effets désastreux des guerres civiles; 

« Ce n'était pas lorsque toute l'énergie d'un mi- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 5Ô9 

nislre habile cl redouté se concentrait dans le double 
dessein d'enchaîner l'ambition d'une puissance de- 
venue formidable à l'Europe, et d'assurer la tranquil- 
lité de la France par l'affermissement du pouvoir mo- 
narchique; 

« Ce n'était pas non plus sous ce règne éclatant où 
les intentions bienfaisantes d'un grand monarque 
furent trop souvent interrompues par des guerres rui- 
neuses ; où l'État s'appauvrissait par des victoires, 
tandis que le royaume se dépeuplait par l'intolérance; 
où le soin d'imprimer à tout un caractère de gran- 
deur ne permettait pas toujours celui de procurera 
l'État une solide prospérité; 

« Ce n'était point enfin avant que la monarchie eût 
étendu ses limites jusqu'aux points naturellement des- 
tinés à les fixer, avant qu'elle fût parvenue à sa ma- 
turité, et que le calme, tant au dehors qu'au dedans, 
fût affermi solidement par la sage modération de 
son souverain, qu'il était possible de songer à réfor- 
mer ce qu'il y a de vicieux dans la constitution, et de 
travaillera rendre le régime général plus uniforme'. 
« Il était réservé à un roi jeune, vertueux, et qui 
n'a d'autre passion que de faire le bonheur des sujets 
dont il est adoré, d'entreprendre après un mur exa- 
men et d'exécuter avec une volonté inébranlable ce 
qu'aucun de ses prédécesseurs ne pouvait faire; (h; 
mettre de l'accord et de la liaison entre toutes les 
parties du corps politique, d'en perfectionner l'orga- 
nisation et de poser enfin les fondements d'une pros- 
périté inaltérable. 

' aperçu rapide, aussi briHaflt que profond el habile, de l'histoire de 

France. ' ( F - i:laullu -> 













StA LA RÉVOLUTION RACONTÉE F.T JUGÉE 

« C'est pour y parvenir que, s'arrèlanl à l'idée la 
plus simple et la plus naturelle, celle de l'unité de 
principes qui est le vœu de la justice et la source du 
bon ordre, il en a fait l'application aux objets les plus 
essentiels de l'administration de son royaume, et qu'il 
s'est assuré par une longue méditation sur les consé- 
quences qui devaient en résulter qu'il y trouverait le 
double avantage d'augmenter ses revenus et de sou- 
lager ses peuples. 

« Cette vue générale a conduit Sa Majesté à s'oc- 
cuper d'abord des différentes formes d'administrer 
qui ont lieu dans les différentes provinces du royaume 
où il n'y a point de convocation d'états ; pour que la 
répartition des ebarges publiques cesse d'y être iné- 
gale et arbitraire, elle a résolu d'en confier le soin 
aux propriétaires eux-mêmes, elle a puisé dans les 
premiers principes de la monarchie le plan uniforme 
d'un ordre graduel de délibérations, suivant lequel 
l'émanation du vœu des contribuables et leurs obser- 
vations sur tout ce qui les intéresse se transmettaient 
des assemblées paroissiales à celles de district, de 
celles-ci aux assemblées provinciales, et par elles jus- 
qu'au trône. 

« Sa Majesté s'est ensuite attachée, avec une atten- 
tion toute particulière, à établir le même principe 
d'uniformité et l'égalité proportionnelle dans la ré- 
partition de l'impôt territorial , qu'elle a regardé 
comme étant la base et devant être la mesure de toutes 
les autres contributions. Elle a reconnu, par le compte 
qu'elle s'est fait rendre de la manière dont se per- 
çoivent aujourd'hui les vingtièmes, qu'au lieu d'être 
assis, comme ils devaient l'être, sur l'universalité des 






PAR LES HOMMES DU TEMPS. 54t 

terres de son royaume, dans la juste proportion de 
leurs valeurs et de leurs productions, ils souffraient 
une infinité d'exceptions tolérées plutôt que légi- 
times; que les pays d'états s'en acquittaient par des 
abonnements disproportionnés ; que les crédits et 
l'opulence parvenaient par des moyens indirects à 
s'en exempter en partie, tandis que les moins aisés 
en supportaient toute la rigueur; que des vérifica- 
tions toujours inquiétantes, souvent interrompues et 
très-incomplètes dans l'état actuel, ne pouvaient don- 
ner une règle certaine de fixation; enfin que les ré- 
sultats de cette imposition générale, au lieu de pro- 
curer au gouvernement la connaissance essentielle- 
ment nécessaire des productions du royaume et de la 
balance comparative des forces de ebaque province, ne 
servaient qu'à manifester l'inégalité choquante de 
leurs charges respectives, et ne présentaient pas, à 
beaucoup près, un produit égal à la valeur annoncée 
par la dénomination même de cet impôt. 

« Sa Majesté a jugé que le moyen de remédier à ces 
inconvénients, par la seule application des règles 
d'une justice exactement distributive, de ramener 
l'impôt à son principe fondamenlal, de le porter à sa 
vraie valeur, en ne surchargeant personne, en accor- 
dant même du soulagement au peuple, et de rendre 
tout privilège inapplicable au mode de sa perception, 
serait de substituer aux vingtièmes une subvention 
générale qui, s'étendant sur toute la superficie du 
royaume, consisterait dans une quotité proportion- 
nelle de tous les produits; soit en nature pour ceux 
qui en seraient susceptibles, soit en argent pour les 
autres, et n'admettrait aucune exception même à 



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542 LA KÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

l'égard de son domaine, ni aucunes autres distinc- 
ts 

tions que celles résultantes des différentes qualités 
du sol et delà variété des récoltes. 

« Les biens ecclésiastiques se trouvent nécessaire- 
ment compris dans cette répartition générale, qui, pour 
être juste, doit embrasser l'universalité des terres, 
comme la protection dont elle est le prix. Mais, pour 
que ces biens ne soient point surchargés en conti- 
nuant de payer les décimes qui se lèvent pour la dette 
du clergé, le roi, souverain protecteur des Eglises de 
son royaume, a résolu de pourvoir au rembourse- 
ment de cette dette, en accordant au clergé les auto- 
risations nécessaires pour s'en libérer. 

« Par une suite du môme principe de justice qui 
n'admet aucune exception quant à l'imposition terri- 
toriale, Sa Majesté a trouvé équitable que les pre- 
miers ordres de son État, qui sont en possession de 
distinctions honorifiques qu'elle entend leur conser- 
ver, et dont elle veut même qu'ils jouissent à l'avenir 
plus complètement, fussent exempts de toute espèce 
de taxe personnelle, et conséquemment qu'ils ne 
payassent plus la capitation, dont la nature et la dé- 
nomination même semblent peu compatibles avec 
leur état. 

« Sa Majesté aurait voulu que le produit du tribut 
territorial, qui doit remplacer les vingtièmes, la mît 
dès à présent en état de diminuer le fardeau de la taille 
autant qu'elle se le propose. 

« Elle sait combien cette imposition et l'arbitraire 
de son recouvrement pèsent sur la partie la plus souf- 
frante de ses sujets; et, s'jl est de sa sagesse de sus- 
pendre l'entier accomplissement de ses vues bienfai- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 345 

santés jusqu'à ce qu'elle ait connu les résultats de 
la nouvelle forme de perception sur les terres, et que 
les administrations provinciales l'aient éclairée sur 
les moyens de rectifier la répartition de la taille, elle 
veut du moins en corriger provisoirement les princi- 
paux vices, et ne pas différer à faire jouir ses peuples 
d'un commencement de réduction sur la masse totale 
de cet impôt. 

« L'entière liberté du commerce des grains, assurée 
en faveur de l'agriculture et de la propriété, sous la 
seule réserve de déférer aux demandes des provinces, 
lorsque quelques-unes d'entre elles croiront nécessaire 
d'interdire momentanément l'exportation à l'étranger, 
et sans que la sollicitude paternelle du roi pour tout 
ce qui intéresse la subsistance de ses peuples cesse de 
donner à cet important objet les soins utiles et jamais 
inquiétants d'une surveillance inaperçue; 

« L'abolition de la corvée en nature et la conver- 
sion de cette trop dure exigeance en une prestation 
pécuniaire répartie avec plus de justice, et employée 
de manière que sa destination soit inviolablement 

assurée ; 

«L'affranchissement de la circulation intérieure; 
le reculement des bureaux aux frontières ; l'établisse- 
ment d'un tarif uniforme combiné avec les intérêts 
du commerce; la suppression de plusieurs droits nui- 
sibles à l'industrie ou trop susceptibles d'occasionner 
des vexations, et l'allégement du fardeau de la ga- 
belle, dont je n'ai jamais parlé à Sa Majesté sans que 
son âme ail été sensiblement émue par le regret de 
n'en pouvoir décharger entièrement ses sujets; 

« Ce sont, messieurs, autant d'opérations salutaires 



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544 LA RÉVOLUTION B-AGONTËIS ET JUGÉE 

qui entrent ilans le plan dont Sa Majesté vous fera dé- 
velopper les détails, et qui toutes concourent aux vues 
d'ordre et d'uniformité qui en font la base. 

« Après avoir donné sa principale attention à ces 
grands objets, le roi s'est occupé des moyens d'accé- 
lérer la libération de la dette publique, libération 
déjàassurée par l'assignat invariabledes sommes qui se 
versent chaque année dans la caisse d'amortissement, 
et par l'emploi perpétuel du fonds progressif ré- 
sultant des intérêts combinés des différentes extinc- 
tions. 

« Sa Majesté a considéré que ses domaines, dont une 
grande portion s'est depuis longtemps éclipsée par des 
engagements, des apanages, des concessions de toute 
espèce, et dont les faibles restes, quoique mieux ad- 
ministrés depuis quelques années, supportent des frais 
et charges qui absorbent la moitié de leurs produits, 
ne pouvaient acquérir entre ses mains une valeur pro- 
portionnée à celle des propriétés particulières; qu'ils 
étaient et seraient perpétuellement attaqués par une 
foule de demandes, dont la bonté du souverain le plus 
réservé dans ses libéralités a peine à se défendre, et 
qu'il était possible d'en tirer un parti beaucoup plus 
avantageux par la voie de l'inféodation, puisque, sans 
diminution de revenu, et en conservant la supériorité 
directe, qui est l'objet essentiellement inaliénable, 
leur produit pourrait servir à l'extinction d'une partie 
des dettes constituées de l'État. 

« Sa Majesté n'a pas jugé à propos d'user du même 
moyen par rapport à ses forêts; elle s'en réserve l'en- 
tière propriété, et se propose d'en améliorer les pro- 
duits par une administration mieux dirigée, moins 



SH.'t 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 545 

incommode pour le public, el moins dispendieuse que 
ne l'esl celle des maîtrises. 

« Vous verrez, messieurs, en dernier résultat, l'in- 
fluence de ces différentes opérations par rapport aux 
finances de Sa Majesté; vous aurez connaissance de 
quelques dispositions qui y sont plus directement re- 
latives, et qui tendent, les unes à bonifier les recettes 
par des moyens qui ne seront pas onéreux, tels qu'une 
perception plus exacte du droit de timbre; les autres, 
à faire sur les dépenses tous les retranchements possi- 
bles, et toutes à rétablir entre elles l'équilibre, sans 
lequel il ne peut y avoir ni véritable économie, ni 
puissance solide, ni tranquillité durable. 

« Les soins que le roi a pris pour étendre les opé- 
rations de la caisse d'escompte, pour les rendre plus 
utiles au commerce, et pour augmenter en même 
temps la sûreté de ses engagements, achèveront de 
vous faire voir combien Sa Majesté est attentive à tout 
ce qui peut procurer quelque avantage à ses sujets, 
combien elle veille sur l'intérêt public. 

« Vous reconnaîtrez enfin, dans tout l'ensemble du 
plan sur l'exécution duquel Sa Majesté veut vous con- 
sulter, qu'il est si utile pour le bon ordre, si néces- 
saire pour le redressement des abus, et si avantageux 
pour le peuple, qu'il faudrait en désirer l'exécution 
quand la situation des finances ne l'exigerait pas im- 
périeusement. 

« Qui pourrait douter des dispositions dans les- 
quelles vous allez vous pénétrer de ces grands intérêts? 
Appelés par le roi à l'honorable fonction de coopérer 
à ses vues bienfaisantes, animés du sentiment du plus 
pur patriotisme, qui, dans tous les cœurs français, se 



346 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE 

confond avec l'amour pour leur souverain et l'amour 
de l'honneur, vous n'envisagerez, dans l'examen que 
vous allez taire, que le bien général de la nation, dont 
les regards sont fixés sur vous. 

« Vous vous souviendrez qu'il s'agit du sort de 
l'État, et que des moyens ordinaires ne pourraient ni 
lui procurer le bien que le roi veut lui faire, ni le 
préserver des maux qu'il veut prévenir. 

« Les observations que vous présenterez à Sa Ma- 
jesté auront pour but de seconder et de perfectionner 
l'accomplissement de ses intentions; elles seront in- 
spirées par le zèle, et mêlées des expressions de la 
reconnaissance due à un monarque qui n'adopte de 
projets que ceux où il voit le soulagement de ses peu- 
ples, qui s'unit à ses sujets, qui les consulte, qui ne 
se montre à eux que comme leur père. 

« Que d'autres rapportent cette maxime de cette 
monarchie : Si veut le roi, si veut la loi; la maxime 
de Sa Majesté est : Si veut le bonheur du peuple, si 
veut le roi. » 



MSCOUKS DE M. LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

PRONONCÉ AU BUREAU DES NOTABLES, PRÉSIDÉ PAR MONSEIGiNEUR 
LE COMTE D'ARTOIS, LE U AVRIL 1787. 



La dernière séance du bureau, présidée par mon- 
seigneur le comte d'Artois, a été un peu vive, et Son 
Altesse Royale ne put s'empêcher d'en témoigner son 
mécontentement, à M. le marquis de la Fayette prin- 
cipalement. Le roi, s'étant plaint que les Mémoires 
qu'on lui faisait passer sur les divers points de déli- 



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PAU LES HOMMES DU TEMPS. SM 

bération présentes par M. de Galonné aux nolables 
n'étaient pas signés, M. le marquis de la Fayette, 
dont le patriotisme est aussi actif que son courage 
et son habileté furent utiles aux Américains , de- 
manda qu'il lui fût permis de lire un Mémoire 
signé de lui, suppliant en même temps monseigneur 
le comle d'Artois de vouloir bien le porter à Sa Ma- 
jesté comme venant de lui seul : tout le bureau s'é- 
tant déclaré pour entendre la lecture du Mémoire de 
M. le marquis de la Fayette et l'ayant approuvé dans 
tout son contenu, M. l'évêque de Langres promit de 
rapporter à l'Assemblée, d'après Pâques, toutes les 
pièces justificatives des faits y avancés. Voici le con- 
tenu authentique de ce Mémoire; avant de le lire, 
M. de la Fayette s'était trouvé dans une circonstance 
très-délicate : monseigneur le comte d'Artois avait fait 
connaître que ce Mémoire lui paraissait trop fort et 
trop personnel, même dès la première phrase ; il faut 
avoir une présence d'esprit plus qu'ordinaire, et un 
patriotisme bien désintéressé, pour n'être point inti- 
midé; M . de la Fayette ne le fut pas, et répondit fran- 
chement h Son Altesse Royale qu'en qualité de gentil- 
homme, il avait le droit de porter ses représentations 
aux pieds du trône. M. de Castillon, avocat général au 
parlement d'Aix, prenant alors la parole, s'adressa à 
M. de la Fayette, à peu près en ces termes : «Je crois 
pouvoir vous assurer, de la part de tous les nolables 
de ce bureau, dont aucun sans doute ne me désa- 
vouera, que votre réclamation est juste; que nous nous 
ferons tous un devoir de l'appuyer avec zèle, et qu'en 
un mol, ce bureau fera cause commune avec vous, 
pour obtenir le redressement des griefs dont vous vous 




548 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

plaignez. » Un autre notable, entraîné par son en- 
thousiasme, dit à M. de la Fayette : « Vos exploits en 
Amérique vous avaient déjà placé parmi les héros; 
mais c'est surtout maintenant que vous méritez ce glo- 
rieux titre. Que ne m'est-il donné d'avoir ici un ar- 
tiste qui sculpte votre image, dans ce moment où votre 
zèle patriotique vous met au rang des plus fidèles su- 
jets de Sa Majesté! » M. de la Fayette interrompit ces 
louanges; et, s' adressant à Son Altesse Royale, il parla 
ainsi : 



« Monseigneur, 

« Le roi nous invite à n'indiquer des abus parti- 
culiers qu'en signant nos avis; celui que j'ai ouvert 
samedi dernier (15 mars) nous vaut cette permission; 
j'en profiterai, monseigneur, avec le zèle, l'impar- 
tialité et la liberté qui sont dans mon cœur. 

« J'ai dit qu'il faut attaquer le monstre de l'agio- 
tage plutôt que de le nourrir. On croit communément 
que le gouvernement vient de donner plusieurs mil- 
lions en faveur des agioteurs. Sa Majesté a daigné nous 
assurer qu'elle ne soutient plus l'agiotage; je n'avais 
été que l'interprète de l'alarme publique. 

« J'ai proposé et propose au bureau que Sa Majesté 
soit suppliée d'ordonner un examen sérieux, par per- 
sonnes non suspectes, de tous les biens du roi poul- 
ies domaines, ainsi que des litres des bans, rentes, 
échanges ou achats qui sont ou devraient être à la 
chambre des comptes, de manière que Sa Majesté 
puisse connaître la valeur des dons qu'elle a faits, 
revenir sur les marchés onéreux qui n'ont pas été 



TAR LES HOMMES DU TEMPS. 349 

liquidés, et rompre ceux où, depuis son avènement 
au trône, elle aurait été lésée d'outre moitié. 

« Et, pour appuyer nos craintes de quelques exem- 
ples, j'ai cité le marché de l'Orient, parce que le pu- 
blic a été scandalisé d'apprendre que, pour la sei- 
gneurie de l'Orient et la terre du Châlcl, ne valant 
pas ensemble I 80,000 livres de renies, M. le prince de 
Guéménée ait eu la principauté de Dombes, estimée 
40,000 livres de rentes, sans compter, dit-on, 800,000 
livres payées à M. de l'Aubespine, qui en avait obtenu 
la concession, et la somme de 12 millions 500,000 
livres, payables en vingt-cinq ans. 

«J'ai cité l'écbange du comté de Sancerrc, parce 
que j'ai craint qu'il n'ait été payé huit mille arpents 
de bois, dont trois mille trois ou quatre cents dans le 
comté de Blaisois, valant à eux seuls, dit-on, le comté 
de Sancerre, et que le public ajoute à ces huit mille 
arpents un grand nombre de terres dans différentes 
provinces, et une grosse somme donnée à M. le baron 
d'Espagnac, qui en était propriétaire. 

« J'ai la douleur de craindre que le roi n'ait ac- 
quis, depuis son avènement au trône, pour envi- 
ron 700,000 livres de revenus en terres et en forêts, 
qu'il a payées avec environ 720,000 livres de 
rentes, dont 50 à peu près de rentes viagères, et 
qu'il ait accordé à cette occasion, soit comptant, soit 
à terme, plus de 4o millions. 

« 11 est possible que je me trompe, mais un grand 
désordre suppose une grande déprédation. Je de- 
mande pourquoi les ministres des finances proposent 
au roi des achats et des échanges qui, n'étant aucune- 
ment à sa convenance, ne peuvent servir qu'à la con- 



550 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

venance des particuliers. Je pourrais peut-èlre de- 
mander aussi pourquoi l'on fait acheter des domaines 
au roi, quand on pense qu'il faut vendre ceux qu'il a. 
Je ne suis ni le conseil du roi, ni la chambre des 
comptes, ni l'administration des domaines; je ne puis 
donc vérifier ce que j'indique; mais mon patriotisme 
est alarmé, et je sollicite un examen sérieux. 

h Et, puisque l'avis ouvert et signé par moi doit 
être remis à Sa Majesté, je répète, avec une double 
confiance, la réflexion que j'ai faite et soumise à 
Monseigneur, c'est que les millions qu'on dissipe sont 
levés par impôt, et que l'impôt ne peut être justifié 
que par le vrai besoin de l'État; c'est que tous les mil- 
lions abandonnés à la déprédation ou à la cupidité 
sont le fruit des sueurs, des larmes et peut-être du 
sang des peuples, et que le calcul des malheureux 
qu'on a faits pour composer des sommes si légère- 
ment prodiguées est un calcul bien effrayant pour la 
justice et la bonté que nous savons être les sentiments 
naturels de Sa Majesté. » 






EXTRAIT DE LA CONFÉRENCE 

TENUE AU BUREAU DE MONSIEUR, PAR ORDRE DU ROI, ET A LAQUELLE AS- 
SISTÈRENT CINQ MEMBRES CHOISIS DANS CHACUN DES AUTRES BUREAUX, 
POUR ï ENTENDRE LES ÉCLAIRCISSEMENTS QUE DEVAIT FOURNIR M. DE 
CAI.ONNE. 



La séance s'ouvrit par la lecture d'un Mémoire sur 
l'impôt territorial; celte lecture fut suspendue et la 
discussion entamée dès qu'on entendit que l'impôt 
consenti par la nation, érigé par la justice et Y intérêt 



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PAR LES HOMMES DU TEMPS. 3M 

pwb/ir, rtnm'i pris la place du devoir de vassalité dh ce 
moment et pour toujours. » 

Celte phrase amena une longue dissertation On 

cita les états généraux, qui avaient dit qu'il ne serait 
fait aucune levée de deniers qui n'eût été délibérée 
par les étals. 

M. de Calonnc, en convenant du fait, prétendit 
qu'on ne devait rien conclure de celle éhoncialion 
tolérée, à laquelle on ne s'est pas arrêté au moment 
qu'on obtenait des étals les secours effectifs que le 

besoin exigeait Il ajouta que ce serait une grande 

erreur de supposer que ce qui a été avancé ainsi par 
un petit nombre d'assemblées d'états généraux avait 
été reconnu par une maxime de la monarchie, tandis 
que postérieurement plusieurs impôts, et même tous, 
ont été levés sans le consentement des étals généraux 

et sans réclamation de leur pari ; qu'il n'y a pas 

lieu de croire que personne en France voulût con- 
tester au roi le droit inhérent à toute souveraineté de 
faire contribuer la nalion aux dépenses nécessaires 
pour sa propre sûreté; que ce droit est trop juste en 
lui-même, trop bien établi dans la main du roi, pour 
qu'on puisse croire qu'aucun de MM. les notables 
prétende le révoquer en doute. 

Tous les notables cependant ne furent pas de l'avis 

de M. de Calonne ; on lui cila les pays d'étals qui 

s'imposent eux-mêmes H répliqua que le droit 

d'imposer ne pouvait être contesté au souverain; qu'il 
tenait môme au pacte social, qui lie tous les membres 
à l'intérêt du corps; qu'il se concilie avec les droits 
et privilèges des pays d'états, puisque ces privilèges 
ne portent que sur l'exercice du droit, sans altérer le 



I 



■ 



■ 









552 



LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 



principe 11 ajouta à d'autres observations qui lui 

furent faites qu'il ne pouvait jamais entrer dans l'in- 
tention du roi de changer la constitution des pays 
d'états, mais qu'il n'en résultait pas moins que le roi 
de France avait, comme tous les autres monarques 
de l'univers, le droit d'imposer, inséparable de celui 
qu'ont les peuples d'attendre de celui qui les gou- 
verne le maintien de leur sûreté et de leur tranquil- 
lité; que le droit de réclamer la protection du souve- 
rain suppose nécessairement, de la part des sujets, 

l'obligation de lui en fournir les moyens ; que si 

les représentants d'un pays d'états refusaient de con- 
sentir l'impôt, dès lors le contrat sur lequel ils se 
fondent serait rompu ; que le roi, qui ne pourrait sé- 
parer la province du corps de son royaume, ni refuser 
au peuple qui n'avait pas été consulté la protection 
qui lui est due, reprendrait le droit d'imposer de sa 
pleine autorité. 

De là il concluait que le droit de consentir l'impôt 
n'est pas le droit de le refuser l . 

Que, dès qu'il existe une société publique, un impôt 

quelconque est consenti par elle de droit 

La lecture reprise, dès que les évoques entendirent 
que le clergé de France est le seul corps qui ne paye 
pas les vingtièmes, ils s'élevèrent, avec une indigna- 
tion mêlée de fureur, contre l'assertion de M. de Ca- 

lonne Celui-ci, après les avoir complètement 

battus, en leur prouvant que les décimes ne sont point 
versés dans le trésor public, mais dans la bourse des 

1 Question de droit publie, qui, bien que décidée en principe aujour- 
d'hui, ne le sera jamais en réalité que par la confiance réciproque du pou- 
voir dans la nation et de la nation dans le gouvernement. (F. Claude.) 



NH 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 355 

créanciers du clergé, finit par leur déclarer que « sa 
phrase ne contenait que renonciation d'un fait; que 
si le clergé croyait payer l'équivalent des vingtièmes, 
il pouvait, en consentant à les payer effectivement, 
rendre cette phrase sans application pour l'avenir; 
que c'est tout ce qu'on demande de lui ; qu'il n'a pas 
eu envie de blesser le premier ordre de l'Etat, mais 
qu'il ne peut convenir qu'il paye ce qu'il doit payer, 

puisqu'il est sûr du conlraire » 

La discussion continua avec autant de chaleur sur 
le mode de l'imposition : comme on invoquait l'auto- 
rité des cadastres, faits ou à faire, pour que ce mode 
fût un, M. de Calonne démontra que la ressource in- 
finiment trop retardée des cadastres serait illusoire 
pour opérer le redressement de répartition dont la 
nécessité se fait sentir de toute part, et dont la 
prompte exécution est l'unique moyen qui puisse être 
employé pour rétablir l'équilibre dans les finances 
sans surcharger le peuple. Il prouva qu'un cadastre 

est trop long à faire; que l'expérience a montré 

qu'on ne peut cadastrer que douze paroisses par 

an; qu'il serait fort dur qu'une injustice onéreuse 

au peuple pût encore durer près d'un demi-siècle;... 
qu'il faut de plus, pour la perfection d'un cadastre, 
qu'il n'y ait à répartir qu'une imposition déterminée, 
• •t qu'encore alors il ne donne point une idée juste du 
produit des terres, mais seulement de leur rapport 
entre elles;... qu'il ne peut donc servir qu'imparfai- 
lement à la répartition d'une imposition par tan- 
tième '; enfin, sur ce qu'il termina cet article, en 

' Un cadastre est en effet si difficile a faire, que celui qu'ordonna l'A.s- 
semlilée nationale fut terminé sous la Restauration; seulement, s'il m'en 
ti. 23 



354 LÀ RÉVOLUTION RACONTÉE ET JIGÉE 

disant qu'il y avait de très-grandes variétés dans les 
formes usitées, dans les différentes provinces, pour la 
perception de l'impôt et surtout du vingtième, les 
évoques crièrent en chorus qu'il avait raison, que 
c'était par une de ces variétés qu'on appelait décimes 
ce qui était réellement leur vingtième. 

Il ne s'agit pas de la critique des mots, répliqua le 
contrôleur général , qui était aussi bon logicien qu'eux, 
mais de l'examen des choses... Jamais les décimes du 
clergé n'ont été des vingtièmes. 

L'animosité du clergé redoubla à la lecture de cette 
phrase, que « la puissance publique trouve presque 
partout des obstacles à vaincre ou des sujets à com- 
battre. » Un évêque se leva pour demander si le 
roi avait jamais eu à se plaindre de ses sujets. 

M. de Galonné répondit que le sens de cette phrase 
ne s'appliquait qu'aux prétentions à combattre et non 
aux personnes : que quand on dit que la puissance 
publique a souvent à combattre ses sujets, cela ne 
peut s'entendre que de la nécessité où elle est de ré- 
primer les contrevenants à ses lois Les esprits 

s'éleclrisaient de plus en plus ; MM. les évoques se 
croyaient à l'Académie française ou en Sorbonne ; ils 
ne disputaient que sur des mois. M. de Calonne les 
calma en leur disant : « Il s'agit ici de discuter les af- 
faires les plus importantes de la nation et du roi ; 
jamais on n'a traité de plus grandes choses. Laissons 



souVient bien, malgré son imperfection et la nécessité de le modifier, on 
n'est pas encore parvenu a le refaire. À peine même a-t-on donné suite 
au projet arrêté de le renouveler. M. de Calonne, il est juste de le recon- 
naître, se révèle, dans les détails comme dans l'ensemble de ses vues, un 
véritable homme d'État. ( F - Claude.) 



■I 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 555 

donc là les mots;... je vous conjure de ne nous occu- 
per que du fond pour ne pas perdre un temps pré- 
cieux... » Un d'eux acheva de calmer la chambre en 
disant que c'est à l'article où l'on propose la subven- 
tion territoriale que commençait le grand travail, qu'il 

fallait rapidement passer sur les autres objets 

Quand on fut arrivé à l'examen de cette grande 
question, M. de Calonne dit que la seule connaissance 
du produit territorial de tout le royaume, qu'on ac- 
querrait par la perception en nature, serait infini- 
ment utile; que, par ce moyen, le roi apprendrait à 
quoi monte la masse entière de toutes les productions, 
ce qui faciliterait toutes les opérations subordonnées 
à cette connaissance; qu'il est plus aisé d'établir une 
approximation équitable des frais de culture et de la 
valeur de chaque terre, lorsque le produit total est 
connu, que d'établir des tarifs particuliers avant de 
connaître le produit total; que, si l'on veut faire at- 
tention à la distribution générale des impôts pour tout 
le royaume, on conviendra que, pour la rendre juste 
et pour éviter les principales erreurs, le premier pas 
à faire est de se procurer la connaissance de ses pro- 
duclions, qu'on peut appeler la matière première im- 
posable ; que cette connaissance, combinée avec celle 
des consommations, qui jusqu'à présent manque éga- 
lement, doit èlre la boussole de l'administration, non- 
seulement pour se diriger dans la répartition propor- 
tionnelle des impôts, mais aussi pour bien juger de 
l'approvisionnement du royaume, pour assurer sa 
subsistance sans gêner mal à propos l'exportation de 
ses denrées, et pour donner le mouvement aux opéra- 



lions générales du commerce. 



556 LÀ RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

Que toutes les recherches du gouvernement pour 
connaître la production et la consommation ont tou- 
jours été alarmantes, et, par cette raison, infructueu- 
ses; que l'impôt territorial, perçu en nature, donnera 
sans efforts, et sans exciter aucune inquiétude, tous 
les renseignements principaux dont on a besoin, et 
qu'il en résultera un très-grand bien pour tout le 
royaume. 

On objecta à M. de Calonne qu'en imposant le tiers 
à un vingt-huitième, ce serait le grever d'un impôt 
excessif. Il répondit que l'objection serait d'un grand 
poids si, en effet, ce mode d'imposition était un; mais 
que, comme l'extinction de l'impôt était d'un vingt- 
huitième à un quarantième, en raison de la force, de 
la valeur et du produit des terres, nul propriétaire 
ne se trouverait, lésé, ni la culture suspendue, car il 
suffirait de bien classer les terres pour faire une esti- 
mation juste. 

On employa, pour le combattre, tout ce que les 
économistes modernes avaient dit et publié sur les 
dîmes et sur la demi-dîme; il répliqua que si la demi- 
dîme était impossible, la dîme entière était insoute- 
nable... Il reprocha à ses antagonistes d'employer des 
sophismes qui ne pouvaient attaquer la base de l'opé- 
ration qu'il proposait;... qu'en partageant les terres 
en différentes classes, selon leur fertilité, selon les 
frais de culture, et selon la nature de leurs produc- 
tions, pour en tirer un produit égal, on avait ré- 
pondu à toutes leurs objections;... que la division des 
classes a été et doit être calculée précisément en rai- 
son des plus grands frais de culture qu'exigent les 
terres ingrates; que, si on n'avait considéré que la 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 557 ' 

ferlilité plus ou moins grande des terres, il eût été 
inutile de les classer, puisque la perception se serait 
proportionnée d'elle-même au produit; qu'il n'a été 
nécessaire de différencier la quotité de l'impôt entre 
les terres de qualité différente que pour avoir égard 
aux frais de culture, qui, par rapport aux mauvaises 
terres, ne sont pas dans la proportion du produit, et 
doivent par conséquent être compensées par une di- 
minution sur la quotité de l'impôt; que c'est par celte 
considération qu'il a paru juste de réduire au quaran- 
tième la perception sur les terres de la dernière classe, 
tandis quelle est du vingtième sur la première;... 
qu'il sera facile, en multipliant davantage les classes, 
d'approcher tellement de la plusjuste répartition, que 
personne n'aura lieu de se plaindre, et que les culti- 
vateurs, qui, sans connaître les termes de produit net 
et de produit brut, savent fort bien ce qui leur est 
utile, ne tarderont point à reconnaître qu'en faisant 
payer moins les terres qui exigent le plus de dé- 
penses, et en ne prenant l'impôt que sur le produit 
en nature, on le traite mieux que lorsqu'on exige des 
taxes toujours plus ou moins arbitraires, sur le pro- 
duit de leurs récolles, sans savoir si elles ont été 
bonnes ou mauvaises... 

Toutes ces raisons étaient concluantes en faveur du 
système qu'il proposait et qu'il défendit si bien... 
Comme il était difficile, pour ne pas dire impossible, 
de les réfuter, on se rejeta sur les frais qu'entraîne- 
rait la perception de cette nouvelle imposition : un 
évêque cita les dîmes des curés;... il fit monter leur 
perception à quinze et même à vingt-cinq pour cent; 
il conclut de là que les premières adjudications se- 



■ 



■ 



R 



558 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

raient défectueuses; que la perte pour le roi ou pour 
le peuple serait plus considérable encore s'il fallait 
créer un fermier de district, un fermier provincial, 
peut être même un fermier général. 

M. de Calonne répondit qu'il n'avait jamais été 
question que de créer un fermier paroissial à qui les 
assemblées de différentes paroisses feraient l'adjudi- 
cation; que tout autre plan était contraire aux vues 
de justice qui animent le roi, ainsi qu'aux lumiè- 
res utiles et indispensables que Sa Majesté veut ac- 
quérir. 

Ces moyens ayant paru impraticables à MM. les 
notables, M. de Calonne les invita à en suggérer de 
meilleurs;... il leur répéta qu'il attendait tout de leur 
zèle. 

Les évoques répondirent qu'ils n'avaient rien de 
bon à offrir, qu'il leur suffisait d'indiquer les vices 
des moyens qu'on leur mettait sous les yeux, qu'ils 
n'en avaient aucun à proposer... Ils finirent par 
demander un an pour travailler à un plan nou- 
veau. 

M. de Calonne leur dit qu'en arrêtant sa marche 
ils risquaient de tout perdre, et qu'ils exposaient le 
salut de l'État. 

Un d'eux lui répondit que le danger n'était pas si 
grand. 

«Croyez-vous donc, repart le contrôleur général, 
que je veuille l'exagérer? Est-ce mon intérêt? Et quand 
j'ai le courage d'en avertir, doit-on me soupçonner 
un autre motif que la conviction? J'ai annoncé le dé- 
ficit; ne pas y pourvoir sur-le-champ, ce serait perdre 
toutes les ressources du crédit. » 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 550 

Le même prélat, qui était bien au-dessous de la 
réputation de grand administrateur que des intri- 
gants lui avaient procurée, lui répondit qu'il fal- 
fait agir un an auparavant, qu'il s'y prenait bien 

tard. 

M. de Calonne prouva qu'il avait fallu avant tout 
courir au plus pressé, commencer par payer les dettes, 
acquitter une masse énorme d'engagements, revivifier 
par ce moyen le crédit qui faiblissait, et se mettre en 
état de pouvoir présenter en même temps et le mal et 
le remède; que cette marche avait été combinée sous 
les yeux du roi, qui l'avait approuvée;... qu'elle 
n'avait pu être plus prompte, qu'elle ne pouvait plus 
aujourd'hui souffrir de retard, que la résolution prise 
de découvrir le vide entraînait celle de le combler 
promptement; qu'il serait aussi contraire aux prin- 
cipes d'une sage administration que dangereux pour 
l'État d'employer des palliatifs, lorsque la nation et 
l'Europe voyaient dans les finances du roi un déficit 
de plus de cent millions... Enfin, il engagea toute la 
Chambre à juger l'ensemble de son plan, plutôt que 
les branches particulières, ajoutant que la nation de- 
vait ardemment désirer que le roi remît de l'ordre 
dans ses finances, et ne fût plus obligé de faire ce 
qu'on pouvait appeler de mauvaises affaires, en excé- 
dant les bornes des anticipations, en recourant à des 
moyens tous plus onéreux et plus ruineux les uns que 
les autres;... que, pour lui, il n'avait d'autres vues que 
de tarir la source de tous ces désordres; que c'était 
pour les rendre en quelque sorte impossibles qu'il 
avait cru devoir manifester la situation des finances, 
proposer le moyen de la rendre susceptible d'un genre 



560 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

d'économie qui est de tous le plus désirable, mais 
qui n'est praticable que quand elles seront en bon 
état 1 . 



J)ans un moment où tous les privilèges et préro- 
gatives honorifiques sont abolis, nos lecteurs auront 
sans doute quelque satisfaction à comparer ce qui se 
passait un an avant la Révolution avec ce qu'ils ont vu 
depuis, et, sous ce rapport, la pièce suivante est assez 
piquante. 



EXTRAIT D'UN PAMPHLET 

INTITULÉ 

CATÉCHISME DES PARLEMENTS 



D. Qu'êtes-vous de votre nature? 

R. Nous sommes des officiers du roi, chargés de 
rendre la justice à ses peuples. 

D. Qu'aspirez-vous à devenir? 

B. Les législateurs, et par conséquent les maîtres 
de l'État. 

D. Comment pourriez-vous en devenir les maîtres? 



» Quand on songe à l'impuissance des meilleures intentions et des plus 
sages projets en face des passions politiques, le cœur se serre, et l'on se 
demande avec anxiété si l'intérêt public ne fera jamais taire les senti- 
ments personnels , et, en définitive, si le bien est possible. (F. Claude ) 



l'Ait LES H0J1MES DU TEMPS. 501 

R. Parce qu'ayant à la fois le pouvoir législatif et 
le pouvoir exécutif, il n'y aura rien qui puisse nous 
résister. 

D. Comment vous y prendrez-vous pour en venir là? 

R. Nous aurons une conduite diverse avec le roi, le 
clergé, la noblesse et le peuple. 

D. Comment vous conduirez-vous d'abord avec le 

roi? 

Il Nous tâcherons de lui ôler la confiance de la 
nation, en nous opposant à toutes ses volontés, en per- 
suadant aux peuples que nous sommes leurs défen- 
seurs, et que c'est pour le bien que nous refusons d'en- 
registrer les impôts. 

I). Le peuple ne verra-t-il pas que vous ne vous 
êtes refusé aux impôts que parce qu'il vous les aurait 
fallu payer vous-mêmes? 

R. Non, parce que nous lui ferons prendre le 
change, en disant qu'il n'y a que la nation qui puisse 
consentir les impôts, et nous demanderons les états 

généraux. 

D. Si malheureusement pour vous le roi vous prend 
au mot, et que les états généraux soient convoqués, 
comment vous en tirerez-vous? 

R. Nous chicanerons sur la forme, et nous deman- 
derons celle de 1614. 

D. Pourquoi cela? 

R. Parce que, selon celte forme, le tiers état sera 
représenté par des gens de lois, ce qui nous donnera 
la prépondérance. 

D. Mais les gens de lois vous haïssent? 

R. S'ils nous haïssent, ils nous craignent, et nous 
les ferons plier à nos volontés. 



362 



LA RÉVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE 






1 

I 



D. Pouvez-vous espérer que le clergé entre dans 
vos vues, lui qui sait que vous êtes ses ennemis? 

R. Nous ne ferons avec le clergé qu'une alliance 
passagère; nous lui persuaderons qu'il est perdu si 
le tiers état a de l'ascendant dans les états généraux; 
nous lui ferons comprendre que nous nous soucions 
encore moins que lui de payer les impôts, et qu'il 
faut nous allier afin de les faire tomber sur le peuple. 

D. Comment vous conduirez-vous avec la noblesse? 

R. Nous tiendrons la même conduite, et nous lui 
promettrons de soutenir ses privilèges-. 

D. Ne craignez-vous pas que le peuple ne vous pé- 
nètre, et qu'il ne s'indigne de ce que vous le sacrifiez 
sous prétexte de le défendre? 

R. Non, parce que notre marche est de ne rien 
craindre, et d'aller toujours en avant; c'est ainsi que 
nous sommes parvenus à nos fins : d'ailleurs, le peuple 
n'a ni consistance, puisqu'il est désuni, ni persévé- 
rance, parce qu'il ne sait pas attendre. 

D. Vous ne voudrez donc pas sincèrement les états 
généraux? 

R. Non; c'est un prétexte dont nous nous servirons 
pour abuser les peuples et nous faire des partisans; 
nous ne voulons les états généraux qu'autant que nous 
serons sûrs d'y être les maîtres. 

D. Et si le roi et la nation s'accordent à vouloir les 
états généraux dans une forme plus populaire que 
celle de 1614, que ferez-vous? 

R. Nous persuaderons au clergé et à la noblesse 
de protester, et nous protesterons nous-mêmes. 

D. Que résultera-t-il de là? 

R. Que le roi sera arrêté, et que les peuples, que 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



503 



nous divisons, ne s'accorderont pas pour vouloir les 
étals généraux. 

D. Ne craignez-vous pas que, dans un siècle aussi 
éclairé, il ne soit difficile de faire illusion à la nation? 

R. Si nous ne pouvons pas la tromper, nous pou- 
vons nous en faire craindre : nous avons des émis- 
saires partout; et les peuples savent bien que nos ven- 
geances sont implacables. Nous brûlons les écrits, 
nous décrétons les auteurs, nous intimidons tous les 
citoyens par le pouvoir de les accuser nous-mêmes 
sous le nom de notre procureur général, de les pour- 
suivre, de les juger, et de les pendre dans les vingt- 
quatre heures. 

D. Si l'on vous dit que vos décrets sont bien plus 
despotiques que les lettres de cachet, contre lesquelles 
vous avez tant déclamé, que répondrez-vous? 

/}. Nous ne répondrons pas; nous détournerons la 
question, en déclamant contre le despotisme, parce 
que c'est le plus sûr moyen de masquer et couvrir le 

nôtre. 

D. Cependant les peuples crient de partout pour 
demander que le tiers état ait, aux étals généraux, 
l'égalité avec les deux autres ordres réunis. Comment 
ferez-vous pour vous débarrasser de leur clameur? 

B. Nous intriguerons, nous brouillerons, nous don- 
nerons des ombrages et des craintes au ministère; 
nous dirons que les délibérations et les représenta- 
tions du tiers état sonl des libelles séditieux; que ses 
assemblées sont des attroupements, et que ses protes- 
tations sont une révolte. 

D. C'est fort bien! Et comment vous conduirez- 
vous avec le roi? 



50 i 



LA RÉVOLUTION RACONTEE ET JUGEE 



R. Comme nous sommes les étals généraux réduits 
au petit pied, il est évident que nous serons souve- 
rains au petit pied ; nous réglerons donc les impôts ; 
en nous exemptant nous-mêmes, nous déchargerons 
le clergé qui nous aura soutenu, pour charger le 
peuple qui voulait secouer ses fers; nous referons 
alors un code de lois à notre guise, sans consulter le 
roi ni la nation; nous affermirons noire puissance à 
jamais, et voilà la constitution. 

D. Comment vous y prendrez-vous pour étouffer 
les lumières, qui, tôt ou tard, concourront à vous dé- 
masquer? 

R. Nous prônerons la liberté de la presse en fa- 
veur des adhérents; nous proscrirons ceux qui au- 
raient l'audace de fronder nos prétentions; nous crie- 
rons sans cesse: la constitution, les lois fondamentales, 
et nous finirons par défendre de parler. 

D. Mais ne craignez-vous pas le clergé? 

R. Nous le flattons aujourd'hui, parce que nous 
nous servons de lui; mais, comme toute puissance 
rivale serait à craindre pour nous, nous l'abaisserons 
quand nous serons affermis. 

D. Comment cela? 

R. C'est qu'étant législateurs, et voulant l'être 
seuls, nous ne soutiendrons d'autres lois que les 
nôtres , nous incorporerons le code ecclésiastique 
dans le code civil. Le clergé a de la puissance et des 
richesses; en permettant l'aliénation de ses biens, 
nous le dépouillerons de son autorité et de son ar- 
gent. 

D. Les bonnes dupes! Mais la noblesse, si haute et 
si fière, ne la craignez-vous pas? 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 365 

H. Nous n'étions pas sans alarmes, à cause de sa 

générosité naturelle et de la supériorité que l'épée 

affectait sur la robe; mais heureusement nous l'avons 

aveuglée. 

D. Et comment? 

li. En lui laissant croire qu'il s'établirait une 
aristocratie d'épée qui accroîtrait le pouvoir de la 
haute noblesse... Quant au.v simples gentilshommes 
et aux possesseurs de fiefs, nous leur avons per- 
suadé que leurs liefs seraient toujours exempts d'im- 
pôts '. 



ËCLJJRCISSEMËKTS 

SUR LES OBJETS PROPOSÉS A 1,'asSKUKLÉE PKS HOTAB1.ES. 

Les objets dont il s'agit dans ces plans peuvent se 
réduire à deux espèces, dont l'une regarde plus direc- 
tement le pauvre peuple de Paris, des autres villes et 
des campagnes; l'autre ne le concerne que d'une ma- 
nière indirecte. On va les comparer sous ces points de 
vue. 



PREMIERS OBJETS 

,,LI COXCÏIINEST DIRECTEMENT I.E PAUVRE PEUPLE . 

Ces objets sont la gabelle; elle vend au peuple qua- 

i 11 n'v a pas un mot d'exagéré dans ce pamphlet contre les parle- 
ments considérés au point de vue politique. La première et la plus grande 
faute du malheureux Louis XVI, toujours trop bon, fut de les rappeler et 
,le les réhabiliter. C'est à eux que revient la plus grande part de respon- 
sabilité pour les commencements de la Révolution. (F. Claude.) 

- Jusqu'à présont les notables n'ont reçu que deux plans généraux : 






I 




366 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

torzesous la livre de sel, qui, suivant les fermiers gé- 
néraux eux-mêmes, n'en vaut que deux. 

Les aides. Elles font qu'un tonneau de vin, qui coûte 
en Languedoc quarante francs, paye près de cent écus 
de droit aux régisseurs avant d'entrer dans la cave du 
marchand de Paris. 

Les impôts sur la viande, qui obligent de la ven- 
dre au peuple de Paris plus de douze sous la livre, 
à cause de la réjouissance, pendant qu'elle ne coûte 
pas sept sous dans les campagnes. 

L'impôt sur les cuirs, qui détruit les tanneries du 
royaume, et qui a fait presque doubler le prix des sou- 
liers et autres marchandises en peaux de toute espèce. 

Le monopole du tabac, vendu cinq sous l'once par les 
fermiers généraux, pendant qu'elle ne vaut pas un sou . 

Les droits sur l'huile et les suifs, qui, joints à d'au- 
tres causes, font monter la chandelle et la consom- 
mation des lampes à des prix excessifs. 

Les impôts sur les poissons, les légumes, les œufs, 
le beurre et le fromage, sur la toile et sur les étoffes 
de laine, qui augmentent sans cesse le prix de la nour- 
riture et des plus pauvres vêtements. 

Ce qui rend toutes ces marchandises plus chères, 
c'est qu'il y a quarante mille commis qui coûtent 
trente-trois millions de gages et frais connus, sans 
compter ce que le vulgaire appelle le tour du bâton, 
c'est-à-dire ce que pillent sourdement les commis par- 
ticuliers, sans compter les frais des saisies, des pro- 
cureurs, avocats, greffiers, juges, contrôle et papier 

l'un est proposé dans les Mémoires adoptés par le ministre, imprimés, 
in-4°, chez Pierre, à Versailles; l'autre est contenu dans un écrit intitulé 
Charles V, Lovis XII et Henri IV, in-8° 






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PAR LES HOMMES DU TEMPS. 367 

marqué, pour des millions de procès, sans compter 
les perles de temps et fie marchandises. 

De ces quarante mille commis, il y en a autour du 
royaume pour défendre qu'on apporte des pays étran- 
gers les marchandises dont les fermiers font le mo- 
nopole, ou pour faire payer de gros droits à tous les 
autres. 

Il y en a, dans le dedans même de la France, un 

second cercle qui sépare la moitié des provinces d'avec 

les autres, et notamment d'avec la généralité de Paris. 

Il y en a dans toutes les villes et gros bourgs pour 

faire payer aux portes et barrières. 

Ces quarante mille commis ne font rien que des 
visites, des rondes, des recettes forcées; il y a par- 
tout des fraudeurs et contrebandiers, qui sont aussi 
peut-être quarante mille autour du royaume et de 
chaque muraille ou barrière pour éviter les droits. 

Mais ces fraudeurs vendent toujours les marchan- 
dises qu'ils ont passées plus cher qu'elles ne vau- 
draient, s'il n'y avait point de taxe, quoiqu'ils fassent 
un peu de bon marché. 

D'ailleurs, comme il y a beaucoup de temps perdu 
par les marchands et voituriers, comme on les oblige 
à payer les impôts en argent comptant, longtemps 
avant de les vendre, ils sont forcés de les renchérir 
d'autant. 

Il résulte de tout cet embarras que, d'un écu payé 
par le pauvre peuple, il n'en revient pas trente-six 
sous au roi, à beaucoup près; il y en a plus de vingt- 
quatre perdus en chemin. 

Les fermiers généraux et les régisseurs, ni leurs 
premiers employés, ne profitent pas eux-mêmes de 



508 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

la dixième partie de ce gaspillage; les appointements 
des quarante mille commis, les profits des quarante 
mille fraudeurs, la perle de quatre-vingt mille jour- 
nées de bon travail que feraient ces gens-là tous les 
jours, le gain des marchands et autres, n'entrent point 
dans la poche des gros financiers, pas plus que dans 
celle du roi, quoiqu'ils surchargent tous les bons ci- 
toyens français, surtout les pauvres. 

Car tout le monde paye ces impôts-là, et les paye de 
même, depuis les frères du roi et les princes du sang, 
les ducs et seigneurs, les archevêques, les évêques et 
les prêtres, jusqu'au dernier des malheureux. 

Mais ils sont bien plus fâcheux pour le pauvre 
peuple que pour les riches. Un gros rentier, qui a 
cinq ou six livres de revenus viagers sur le roi, ni 
femme, ni enfants, mais un seul laquais, ne mange 
que quinze ou vingt livres de sel par an; un ouvrier 
qui a sa femme avec cinq ou six enfants en mange 
cinquante ou soixante, le double ou le triple du riche. 
Le plus grand seigneur et le plus opulent finan- 
cier ne payent pas plus aux entrées de Paris, pour le 
meilleur vin de Champagne et de Bourgogne, et la 
plus excellente eau-de-vie, que le dernier manœuvre 
pour du vin de Surênes ou du mauvais brandevin. 

Sur ces impôts si coûteux et si injustement perçus, 
que disent les deux plans? 

Celui des Mémoires in-4° les laisse subsister en y 
faisant quelques changements. 

Celui des Idées d'un citoyen les supprime tout à 
fait. 

Suivant le premier projet, que les notables n'ont 
point voulu adopter : 







PAR LES HOMMES OU TEMPS. 361) 

Le sel, qui ne coûte aux fermiers généraux que 
deux sous, serait payé dix sous et quelques deniers 
par le pauvre peuple, et on le forcerait solidairement 
à prendre tant de livres par tête, y compris les femmes 
et les enfants. 

Le vin, l'cau-de-vie et le tabac ne coûteraient pas 
une obole de moins à Paris, ni dans les autres villes 
du royaume. La viande, les cuirs, le poisson, les 
légumes, les œufs, le fromage et le beurre, tout au- 
tant, sans nul soulagement. 

Il n'y aurait de même que peu ou point de dimi- 
nution sur le sucre, le café, les épiceries et les autres 
marchandises qui viennent par mer ou par les pays 
étrangers. 

On laisserait subsister tous les commis et les contre- 
bandiers qui sont autour du royaume, tous ceux qui 
sont au dedans et au dehors des murailles et barrières 
de Paris et' des autres villes du royaume sans excep- 
tion, toujours des rondes, visites, saisies, amendes, 
confiscations, emprisonnements et supplices. 

Dans le second plan proposé par un simple citoyen, 
mais vers lequel on a vu plusieurs des notables té- 
moigner quelque inclination : 

Le sel se vendrait librement comme toute autre 
marchandise, et ne coûterait que deux sols la livre; le 
tabac, environ quinze sols; le vin diminuerait de six sols 
au moins par bouteille, la viande de plus de quatre 
sols; le reste à proportion, notamment les souliers, le 
poisson, les légumes, les œufs, le beurre et le fromage ; 

11 n'y aurait plus de barrières, de commis, de 

contrebandiers, de visites, de procédures, de prisons, 

de galères ni de gibets. 

... 2Ï 






570 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

Oui payerait à la place les deux cents millions que 
le roi reçoit de son peuple entier, y compris les 
pauvres?... Qui? Les riches, c'est-à-dire les rentiers à 
proportion de leurs rentes; les pensionnaires, les 
commis et gagistes à proportion de leurs gages... Les 
ecclésiastiques, les nobles, les bourgeois, proprié- 
taires des fonds,. à proportion de la valeur de leurs 

tcrr6S . 

Et le pauvre ouvrier, l'artisan, le marchand, le 
manufacturier, combien en payeraient - ils , et de 
quelle manière, suivant ces idées? Rien, sous aucune 
forme; rien du tout, si ce n'est qu'ils vendraient eux- 
mêmes h meilleur marché leurs denrées, pour les- 
quelles ils n'auraient point payé d'impôt, et leur tra- 
vail journalier, parce qu'ils auraient eux-mêmes 
presque à moitié prix tout leur nécessaire : ces dimi- 
nutions seraient au profit du bourgeois, des ecclésias- 
tiques et des nobles, des rentiers et gagistes, qui se 
récupéreraient ainsi de l'avance qu'ils auraient faite 

au roi. 

Il est possible qu'on fasse d'autres difficultés spé- 
cieuses contre ce dernier plan ; mais vouloir per- 
suader au pauvre peuple qu'il lui est préjudiciable, ce 
serait une absurdité manifeste. 

Les princes, les seigneurs, les magistrats qui com- 
posent l'assemblée des notables n'ont examiné direc- 
tement que la gabelle, n'ayant été consultés, jusqu'à 
présent, que sur cet article des fermes et régies. 

On leur proposait de mettre le sel à dix sols un 
liard au lieu de quatorze sols; mais en forçant tout le 
monde solidairement d'en prendre tant par tête, ils 
ont dit : « Il vaut mieux ôter la gabelle en entier, 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 571 

rendre le sel libre, et qu'il ne coule que deux sols. » 
Cette réponse a décidé ce qu'ils diraient quand on 
leur parlerait des impôts sur la bière, le cidre, le vin 
et l'eau-de-vie; sur la viande, le poisson, les œufs, 
les légumes, le beurre et le fromage; sur les cuirs, les 
toiles el les étoffes. 

«Mais, a-t-on dit, la gabelle rapporte au roi 
soixante et un millions. Qui les payera?... Qu'ont ré- 
pondu les notables?... 

« Nous, les riches. Les rentiers, les commis, les 
gagistes, en premier lieu. Ces gens-là ne payent ni 
tailles, ni vingtièmes, ni capitation sur leurs rentes ; 
mais ils payent la gabelle. Si notre bon roi la sup- 
prime, il n'est pas juste qu'ils en prolitenl seuls pour 
rien. » 

Les notables ont ajouté : «Tout le reste nous le 
payerons sur nos biens et fonds, nous princes, sei- 
gneurs, nobles, ecclésiastiques, magistrats et bour- 
geois. Nous en retrouverons une partie en augmenta- 
lion de nos fermes; une autre, en retenant un dixième 
à nos créanciers sur leurs rentes; une autre partie par 
la diminution des marchandises et falaises que la 
gabelle renchérit nécessairement pour nous tous. » 



SECONDS OBJETS 



(ICI NE CONCERNENT l'AS SI DIRECTEMENT I.E rAOVRK PEUPLE, 



11 s'agit des vingtièmes de la capitation des nobles 
et des décimes des ecclésiastiques. 

Les rédacteurs du plan contenu dans les Mémoires 



37'2 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

imprimés chez Pierre ont fort insiste sur des fails très- 
connus, savoir : 

1° Que les seigneurs ne payaient pas à beaucoup 
près au roi ce qu'ils devaient, pour les vingtièmes; 

2° Que les décimes des ecclésiastiques ne rappor- 
taient pas au trésor royal le tiers de ce que payent les 
bénéliciers, quoique plusieurs donnent six vinqtièmes 
effectifs de leurs revenus, parce que le clergé a été 
obligé d'emprunter, et doit tous les ans une forte 
somme à ses créanciers pour intérêt et rembourse- 
ment., 

Ils ont conclu de ces faits qu'il fallait supprimer 
totalement les vingtièmes actuels, la capitation des 
nobles, les décimes ecclésiastiques. 

Pour suppléer aux revenus que le roi tire de ces 
trois objets, ils proposaient un impôt en nature pris 
sur les terres m moment de la récolte; et cet impôt 
devait leur servir en outre à deux objets considérables, 
savoir : à remplacer ce qu'il* voulaient perdre sur la 
aabelle et autres petits droits adoucis, et à remplir 
une grande quantité de millions qu'ils dépensaient au 
delà des revenus d'où naissait le prétendu besoin d'em- 
prunter sans cesse. 

L'auteur du second plan a démontré d'abord que 
la perception des fruits en nature coûterait aux pos- 
sesseurs et fermiers beaucoup plus du double des 
sommes qui seraient portées au trésor royal; 2° qu'il 
serait aussi injuste que la gabelle, les aides, les mi- 
pôts sur les viandes, le poisson et les cuirs ; 5° qu elle 
entraînerait des vexations, difficultés, embarras et 
monopoles sans nombre. 

Il a remarqué d'ailleurs qu'il était bien facile de 



PU LES HOMMES DU TEMPS. 



575 



corriger les défends évidents des vingtièmes et de- 
cimes ; qu'il s'agissait de faire payer à chacun ce 
qu'il doit, et de ne plus obliger le clergé à faire des 
emprunts. 

Pourquoi, dira-t-on, conserver les vingtièmes et 
les décimes, plutôt que tous les impôts de la ferme 
et de la régie ? Pourquoi ? 



1° Parce qu'ils coûtent le moins de frais possible : 
trois vingtièmes et deux décimes, qui vaudraient en- 
viron cent millions, n'en coûteraient pas quatre de 
frais; mais, de plus, ils ne coûteraient aucuns faux 
frais, aucune contrebande, perles; il n'y a point de 
pilleries secrètes, point d'armées de commis et de 
fraudeurs; point de pe ries de journées et marchan- 
dises; point de visites, saisies, confiscations, cachots 
et supplices. 

2° Parce qu'ilsne sontpas payés parle pauvre peuple, 
qui n'a point de terres ni de biens fonds, ni de rentes. 

« Mais on s'oppose au roi quand il veut corriger 
les défauts, c'est-à-dire faire payer à chacun ce qu'il 
doit. » Vous le dites ! Mais vous avez vous-mêmes 
assuré le contraire dans votre premier Mémoire, 
pages onzième et douzième. 

Dès 1772, il fut ordonné «qu'on ferait une vérifi- 
cation; » elle a été faite, sans oppositions, sur près de 
cinq mille paroisses. 

« Mais elle a duré dix ans, et a cessé tout à coup 
en 1782.» Ces deux faits sont vrais; mais ils 
viennent l'un et l'autre de l'administration : c'est elle 
qui a usé de lenteurs; c'est elle qui a consenti sans 
peine de cesser les vérifications pour faciliter l'impo- 
sition d'un troisième vingtième. 









574 



■ 



■ 






LÀ RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

« Mais les questions de détails sont immenses; elles 
sont jugées par les intendants seuls. » Immenses ! 
Non, et vous le prouvez par l'exemple de cinq mille 
paroisses; les lenteurs ne sont pas venues de l'ou- 
vrage, mais des ouvriers. Quant aux jugements, qui 
empêche de donner pour assesseurs aux intendants, 
quand ils jugent, le bureau des finances, qui est plus 
ancien qu'eux dans la monarchie, et compétent, com- 
posé de magistrats, d'un président très-notable, d'un 
procureur, d'un avocat du roi, de greffiers et autres 
officiers nécessaires à des jugements, et qui en ont 
le loisir? 

a Mais quelques-uns de ces sièges sont mal com- 
posés. » Eh bien! composez-les tous mieux; il devrait,, 
suivant leur institution, y siéger des chevaliers d'hon- 
neur; on en a fait des charges sans fonctions. Invitez 
de bons gentilshommes, officiers supérieurs retirés 
du service, de vrais chevaliers de Saint-Louis, à y 
siéger comme honoraires sans charges vénales et 
sans gages. Appelez-y des ecclésiastiques distingués, 
comme les chefs des chapitres et les abbés commen- 
dataires de la généralité, que le roi en trouvera ca- 
pables ; ils y feront des juges éclairés et désintéressés. 
Cet arrangement légal, qui remédie à tout, n'est 
point une innovation dangereuse; c'est l'antique et 
véritable esprit de la monarchie. 

Les notables n'ont encore pris aucun parti définitif, 
parce qu'on ne leur a pas donné les connaissances 
qu'ils ont demandées; mais, en parlant de la gabelle, 
ils ont témoigné qu'ils conseilleraient de la détruire 
absolument comme injuste et ruineuse pour le pauvre 
peuple, pour les riches et pour le roi lui-même. 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 575 

On a prévu qu'ils en diraient autant des autres im- 
pôts payés par la partie la plus indigente de la na- 
tion . 

Qui est-ce qui perdrait, si le roi, plein d'amour 
pour le bien de son peuple, embrassait ce parti? 

Qui? les employés de la ferme et de la régie géné- 
rale, et leur part prenant : Eux tous seuls. ... 

Combien perdraient-ils? Trente-trois millions tous 
les ans, sans compter les pilleries sourdes et les profits 
clandestins. 

Qui gagnerait?... qui? le pauvre peuple tout le 
premier, car il aurait le sel à deux sols au lieu de 
quatorze; la bière, le cidre, le vin, l'eau-de-vie, la 
viande, les légumes, le poisson, les œufs, le beurre, le 
fromage, les cuirs, la toile et l'étoffe à meilleur mar- 
ché, sans impôts. 

Qui gagnerait ensuite? Le roi , la noblesse, le clergé, 
les propriétaires et toute la nation. Ainsi soit-il '. 

• Tout ceci se réduit : 1° à une demande de diminution de Irais dans 
la perception des impôts, chose aussi utile que juste; 2° à la demande du 
libre échange : Louis XVI en a ouvert la voie par ses nombreux traités de 
commerce, "et on la poursuit chaque jour; 5° à la suppression des octrois : 
Charles X en menait le projet de front avec celui de la solution de la 
cpiestion d'Orient en 1830. 

L'exemple de la Belgique a remis la question à l'ordre du jour, et 
tout porte à croire que tôt ou tard elle sera résolue. 4° Enfin à l'établis- 
sement d'un impôt unique, l'impôt sur le revenu. Malgré l'exemple de 
l'Angleterre, l'impôt sur le revenu ne s'établira jamais en France. On 
sait que le nom seul y est odieux. ( F - Claude.) 



LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE 



EXTRAITS 



DU JOURNAL LE POINT DU JOUR 



SAMEDI 20 JUIN 1789. 

Au moment où le clergé allait entrer pour se réu- 
nir à l'Assemblée nationale, à l'effet de vérifier les 
pouvoirs en commun, des gardes françaises ont dé- 
fendu l'accès et l'entrée de la salle aux députés de 
toutes les chambres, en vertu de l'ordre suivant, pla- 
cardé et publié à dix heures du matin par des hé- 
rauts d'armes, avec les formes ordinaires : 



ÉTATS GÉNÉRAUX 

« De par le roi : 
« Le roi ayant résolu de tenir une séance royale 
aux états généraux lundi 22 juin, les préparatifs à 
faire dans les trois salles qui servent aux assemblées 
des ordres exigent que ces assemblées soient suspen- 
dues jusqu'après la tenue de ladite séance; Sa Majesté 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 377 

fera connaître, par une nouvelle proclamation, 
l'heure à laquelle elle se rendra lundi à l'assemblée 
des étals. » 

ARRÊTÉ PRIS AU JEU DE PAUME 

LE 20 JUIN AU MAUX. 

Arrêté que tous les membres de celte assemblée 
prêteront à l'instant le serment solennel de ne jamais 
se séparer et de se rassembler partout où les circon- 
stances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du 
royaume et la régénération de l'ordre public soient 
établies et affermies sur des bases solides. 



LUNDI 28 JUIN 1789. 



Après la délibération prise par le clergé, une foule 
immense de spectateurs se rendait samedi, de très- 
bonne heure, à la salle de l'Assemblée nationale. On 
voulait être témoin d'une réunion d'autant plus écla- 
tante que la majorité s'était encore accrue dans les 
signatures; mais la force militaire en défendait déjà 
l'accès, et arrêtait cette curiosité patriotique. 

Vers les neuf heures, M. le président de l'assemblée 
et les deux secrétaires se sont présentés à la porte prin- 
cipale; l'entrée leur en ayant été refusée, ainsi qu'à 
un grand nombre de députés, M. le président a de- 
mandé l'officier de garde : M. le comte de Varsan s'est 
présenté, et a dit qu'il avait ordre d'empêcher l'entrée 
de la salle, à cause des préparatifs qui s'.y faisaient 
pour une séance royale. 

M. Bailli lui a déclaré avec fermeté (jail protestait 



IHH 



mb 



LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

contre V 'empêchement mis à l'ouverture de la séance, 
indiquée le jour d'hier à l'heure présente, et qu'il lu 
déclarait tenante. M. le comte de Varsan ayant ajoute 
qu'il était autorisé à laisser entrer les officiers pour 
prendre les papiers dont ils pouvaient avoir besoin, 
M. le président et les secrétaires sont entrés. Ils ont 
vu que la plus grande partie des bancs était enlevée, 
et que toutes les avenues de la salle étaient gardées 
par des soldats. Ils ont remarqué en même temps dans 
la cour et à la porte extérieure plusieurs affiches dont 
nous avons donné la teneur dans la dernière feuille. 
M. le président et les deux secrétaires se sont 
transportés bientôt après dans le jeu de paume, près 
la rue Saint-François, où les membres de l'assemblée 
se sont rendus aussi ; et, s'y trouvant presque tous 
réunis, ils ont tenu leur séance et continué de déli- 
bérer sur la chose publique, convaincus parfaite- 
ment que l'Assemblée nationale est partout où ils sont 

réunis. 

Vers les dix heures et demie, l'assemblée étant 
complètement formée, M. le président a rendu compte 
de deux lettres qu'il a reçues le matin de M. le mar- 
quis de Brézé, grand maître des cérémonies, et de la 
réponse qu'il y avait faite. 



PREMIÈRE LETTRE DE MONSIEUR DE BRÉZÉ 



« Le roi m'ayant ordonné,' monsieur, de faire pu- 
blier par. les hérauts l'intention dans laquelle Sa 
Majesté est de tenir, lundi 22 de ce mois, une séance 
royale, et en même temps la suspension des assem- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. . 579 

blocs, que les préparatifs à faire dans les trois salles 
des ordres nécessitent, j'ai l'honneur de vous en pro- 
venir. 

« Je suis avec respect, monsieur, etc. 

« P. S. Je crois qu'il serait utile, monsieur, que 
vous voulussiez bien charger MM. les secrétaires du 
soin de serrer les papiers, dans la crainte qu'il s'en 
égare; voudriez -vous bien aussi avoir la bonté de me 
faire donner les noms de MM. les secrétaires, pour 
que je recommande qu'on les laisse entrer, la néces- 
sité de ne pas interrompre le travail pressé des ou- 
vriers ne permettant pas l'accès des salles à tout le 
monde. » 

RÊPORSE DE M. LE PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE 

« Je n'ai reçu encore aucun ordre du roi, monsieur, 
pour la séance royale, ni pour la suspension des as- 
semblées, et mon devoir est de me rendre à celle que 
j'ai indiquée pour ce malin, à huit heures. » 



SECONDE LETTRE DE M. DE BRÉZÉ 

« Vcrsail'cs, ce 20 juin 1189. 

« C'est par un ordre positif du roi que j'ai eu 
l'honneur de vous écrire ce matin, monsieur, et de 
vous mander que Sa Majesté, voulant tenir lundi une 
séance royale qui demande des préparatifs à faire dans 
les trois salles de l'assemblée des ordres, son intention 
était qu'on ne laissât entrer personne, et que les 





-,80 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

séances fussent suspendues jusqu'après celle que tien- 
dra Sa Majesté. 

« Je suis avec respect, etc. » 

Après la lecture de ces lettres, l'assemblée, ayant 
délibéré, a pris unanimement l'arrêté qui suit : 

« L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à 
fixer la constitution du royaume, opérer la régénéra- 
tion de l'ordre public et maintenir les vrais principes 
de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne 
continue ses délibérations, dans quelque lieu qu'elle 
soit forcée de s'établir, et qu'enfin .partout où ses 
membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale; 

« Arrête que tous les membres de cette assemblée 
prêteront à l'instant le serment solennel de ne jamais 
se séparer, et de se rassembler partout où les circon- 
stances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du 
royaume soit établie et affermie sur des bases solides, 
et que le serment étant prêté, tous les membres, et 
chacun d'eux en particulier, confirmeront par leur 
signature celte résolution inébranlable. » 

Après la lecture de cet arrêté, M. le président a de- 
mandé, pour lui et pour les secrétaires, de prêter le 
serment les premiers : le président a juré seul, et il a 
fait jurer les secrétaires sur la formule suivante : 

« Nous jurons de ne jamais nous séparer de l'as- 
semblée nationale, et de nous réunir partout où les 
circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitu- 
tion du royaume soit établie et affermie sur des fonde- 
ments solides 1 . » 



Ce serment fut le commencement de la Révolution. L'Assemblée, et 



38 1 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 

Ensuite l'assemblée a prêté le même serment entre 
les mains de son président. Un instant auparavant, 
MM. les députés de la- colonie de Saint-Domingue 
s'étaient présentés pour demander la permission de 
s'unir provisoirement à la nation, en prêtant le même 
serment : le rapport du comité de la vérification des 
pouvoirs ayant été favorable à cette demande provi- 
soire, l'assemblée la leur a accordée, et ils ont fait le 
même serment. 

Cette cérémonie formait le spectacle le plus impo- 
sant; elle a été suivie d'applaudissements et des cris 
réitérés et universels de rive le roi! Le serment prêté, 
M. le marquis de Gouy a pris la parole en disant : 
« La colonie de Saint-Domingue était bien jeune quand 
elle s'est donnée à Louis XIV; aujourd'bui, plus bril- 
lante et plus riche, elle se met sous la protection de 
l'Assemblée nationale, et déclare qu'elle s'appellera 
désormais Colonie nationale. » 

L'appel des députés des bailliages, sénéchaussées, 
provinces et villes, a été fait suivant l'ordre alphabé- 
tique, et chacun des membres, en répondant, s'est ap- 
proché du bureau et a signé. 

Pendant l'appel, et à son tour, un député de la 
sénéchaussée de Casu>lnaudary a signé opposant; 
M. Camus, l'un des secrétaires, l'a annoncé à l'assem- 



le tiers état surtout, dépassèrent leur pouvoir en se déchirant constituants. 
Leur mandat n'était pas tel. 11 n'est pas un homme sage et de bonne 
foi qui ne le reconnaisse aujourd'hui, et qui ne doive même le déplorer; 
car c'est à partir de ce principe d'empiétement sur le pouvoir monar- 
chique que l'autorité a été ébranlée en France, et que les orages s'y sont 
déchaînés. Il nous faudra longtemps encore pour nous remettre de cette 
commotion. Les états généraux auraient certainement reculé s'ils avaient 
compris la portée de ce qu'ils faisaient. (ï • Claude.) 



V 




58*2 LÀ RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

blée, et il s'est élevé un cri général d'indignation. 
M. le président ayant demandé d'abord qu'on entendit 
les raisons de l'opposant, celui-ci a déclaré « qu'il ne 
croyait pas pouvoir jurer d'exécuter des délibérations 
qui n'étaient pas sanctionnées par le roi. » M. le pré- 
sident lui a répondu que l'assemblée avait déjà publié 
les mêmes principes dans ses adresses et dans ses dé- 
libérations, et qu'il était dans le cœur et dans l'esprit 
de tous les membres de l'assemblée de reconnaître la 
nécessité de la sanction du roi pour toutes les résolu- 
tions prises sur la constitution et la législation. L'op- 
posant ayant persisté dans son avis, il a été arrêté 
qu'on laisserait sur le registre sa signature, pour 
prouver la liberté des opinions. 

L'appel des députés et la signature de l'arrêté étant 
finis vers les quatre heures et demie, il a été question 
de rédiger une adresse au roi pour lui faire part de 
cet arrêté. MM. Chapelier, de Gouy et quelques autres 
ont improvisé des adresses ; mais l'assemblée n'en a 
point fait usage, et elle a résolu que M. le président 
présenterait seulement au roi l'arrêté ci-dessus, en 
témoignant à Sa Majesté son étonnement et sa douleur 
d'avoir été arrêtée dans le cours de ses séances sans 
avoir été prévenue. • 

Avant la fin de cette séance, qui a duré jusqu'à 
six heures, il a été décidé que celle de l'Assemblée 
nationale était renvoyée et continuée à lundi, à l'heure 
accoutumée. 11 a été décidé encore que, si la séance 
royale a lieu dans la salle nationale, tous les membres 
y demeureront, après que la séance sera levée, pour 
continuer les délibérations et les travaux ordinaires. 

Enfin l'impression du procès-verbal et arrêté de ce 




PAR LES HOMMES DU TEMPS. 583 

jour a été ordonnée pour être publiée le lendemain. 

Hier, dimanche, point de séance. 

JIAliM 23 JUIN 17S9. 

Dimanche, à six heures du soir, une dépulation de 
la noblesse, composée de quarante-trois membres, a 
été reçue par Sa Majesté : M. le duc de Luxembourg, 
président, a porté la parole; voici la réponse du roi : 

« Le patriotisme et l'amour pour ses rois ont tou- 
jours distingué la noblesse française; je reçois avec 
sensibilité les nouvelles assurances qu'elle m'en 
donne; je reconnais les droits attachés à sa naissance; 
je saurai toujours les protéger; je saurai également 
maintenir, pour l'intérêt de mes sujets, l'autorité qui 
m'est confiée; je ne permettrai jamais qu'on l'altère; 
je compte sur votre zèle pour la patrie, sur votre at- 
tachement à ma personne, et j'attends avec confiance 
de votre fidélité que vous adoptiez les vues de conci- 
liation dont je suis occupé pour le bonheur de mes 
peuples ; vous ajouterez ainsi au titre que vous avez 
déjà à leur attachement et à leur considération. » 

Hier, vers les huit heures, les hérauts d'armes ont 
proclamé, en la forme ordinaire, le renvoi de la 
séance royale à aujourd'hui ; l'affiche est conçue 
ainsi : 

ÉTATS GÉNÉRAUX 

« De par le roi : 
« Sa Majesté ayant fixé à demain mardi, 25 juin, 
dix heures du malin, la séance qu'elle avait indiquée 






^x 





384 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

pour aujourd'hui lundi, MM. les députés aux élats 
généraux sont invités à se trouver ledit jour, mardi, à 
neuf heures du matin, à l'hôtel des Étals. » 

D'après cette proclamation, l'Assemblée nationale, 
qui avait déjà illustré la salle du jeu de paume par 
une séance aussi imprévue que mémorable, s'est ren- 
due vers les neuf heures, d'abord aux Hécollets, en- 
suite dans l'église Saint-Louis; il était en effet plus 
digne de cette assemblée de tenir ses séances dans un 
temple; il était plus digne des Français de se rallier 
dans le lieu consacré sous l'invocation du plus juste 
des rois; enfin il était plus digne des représentants de 
la première nation de l'Europe d'aller attendre dans 
un lieu sacré la réunion des ministres de la religion, 
défenseurs de la cause publique. 

L'assemblée ayant été formée vers les onze heures, 
dans la nef, M. Bailli a dit qu'un héraut d'armes lui 
avait apporté, à deux heures après minuit, une lettre 
du roi, écrite de la main de Sa Majesté, ainsi que la 
suscription , et conçue en ces termes : . 



A MONSIEUR RAILLI 

PRÉS1DEM DE L'ORDRE DO TIERS ÉTAT. 

« Je vous préviens, monsieur, que la séance que 
j'avais indiquée pour demain lundi n'aura lieu que 
mardi, à dix heures du matin, et que la salle ne sera 
ouverte que pour ce moment. 

« Signé, Louis. 

« 21 juillet 17, 9. 



I 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



3Sj 



« J'ai chargé le grand maître des cérémonies de 
vous faire tenir ma lettre. » 

En effet, M. de Brézé, en envoyant à M. Bailli la 
lettre du roi, lui a écrit ainsi : 

« J'ai l'honneur de vous envoyer, monsieur, une 
lettre que le roi m'a ordonné de vous faire tenir. Je 
vous prie de vouloir bien m'en accuser la réception. 
« Je suis avec respect, 

« Monsieur le président, 

« Votre très-humble et obéissant serviteur. 
« Sif/né, Marquis de Brézé. » 

« Versailles, ce. 21 juin 1789, à minuit, » 



REPONSE DE M. BAILLI 

« J'ai reçu, monsieur, la lettre du roi cpii m'est 
adressée, et que Sa Majesté vous a chargé de me faire 
tenir. 

« J'ai l'honneur d'être, 

« Monsieur, 
« Votre très-humble et obéissant serviteur. 
« Signé, Bailli. » 

« Le 22 juin à 2 heures du malin. 

On a lu ensuite le procès-verbal de la séance tenue 
le samedi "20 juin, dans la salle du jeu de paume. 
Pendant la lecture que M. Camus en a faite, on a ob- 
servé le plus profond silence, malgré la foule im- 
mense dont l'église était remplie. On a annoncé que 
le comité des subsistances avait dû s'assembler di- 
ii. . 25 








586 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

manche, chez le plus ancien des- membres de ce 

comité. 

On a admis au serment tous les membres de l'As- 
semblée nationale qui, pour cause d'absence ou de 
maladie, n'avaient pu se trouver au serment général 
prononcé le samedi 20 juin, et ce nombre était consi- 
dérable. 

On a reçu ensuite leurs signatures sur les deux mi- 
nutes du procès-verbal. 

Vers midi et demi, M. Bailli a annoncé qu'il venait , 
d'être prévenu que la majorité du clergé devait se 
rendre dans l'Assemblée à une heure; que MM. les 
ecclésiastiques qui s'y trouvaient étaient priés de se 
rendre chez M. l'archevêque de Bordeaux; aussitôt les 
membres de l'Assemblée nationale, qui occupaient les 
sièges vers le haut de la nef, près du sanctuaire, se 
sont empressés de céder leur place comme la plus 
distinguée; sont-ce là des représentants nationaux qui 
veulent détruire les distinctions et les préséances? 

Vers une heure et demie, on a crié à l'ordre. M. Bailli 
a dit que M. Lafont de Ladebat, commissaire nommé 
par la noblesse de Guyenne, opposant au mandat et à 
l'élection des députés de la sénéchaussée de Bordeaux, 
admis dans la chambre de la noblesse, demande au 
nom de ses commettants, que les députés de la no- 
blesse qu'il représente soient admis, et que la con- 
testation soit jugée par l'Assemblée nationale, et en 
demande acte. 

L'Assemblée a donné acte à M. de Ladebat, et a 
renvoyé le jugement de la contestation sur les pou- 
voirs desdits députés au comité de la vérification des 
pouvoirs. 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 587 

Vers les deux heures, le clergé s'est, assemblé dans 
le chœur de l'église Sainl-Louis, pour faire à haute 
voix l'appel des cent quarante-neuf députés du clergé, 
qui ont signé jusqu'à ce moment la délibération du 
vendredi 19 juin, pour la vérification commune. 

Pendant l'appel on a beaucoup applaudi lorsqu'on 
a entendu nommer l'archevêque de Bordeaux, M. l'é- 
vêque de Chartres, M. l'archevêque de Vienne, M. l'é- 
vèque de Rhodez, M. Thibault, curé de Loupes, dé- 
puté de Nemours; M. Grégoire, curé et député de 
Lorraine, et trois autres curés députés du Poitou, qui, 
les premiers, ont donné l'exemple patriotique de la 
réunion. 

L'appel fini, la porte du sanctuaire s'est ouverte, 
et une députation du clergé s'est avancée vers le mi- 
lieu de l'Assemblée. M. l'évêque de Chartres a dit 
que la majorité des membres composant l'ordre du 
clergé s'est rassemblée pour effectuer un arrêté qu'elle 
a pris; il a demandé comment on entendait la rece- 
voir. 

M. le président a répondu que l'Assemblée donne- 
rait toujours au clergé les préséances et les distinc- 
tions qui lui étaient dues, et qu'on avait déjà fait des 
dispositions à cet égard. 

Un moment après, M. l'archevêque de Vienne est 
entré, suivi de trois autres prélats, et tous les ecclé- 
siastiques formant la majorité sont venus prendre les 
places qui leur étaient destinées. 

Le silence auguste qui régnait lorsque les portes du 
sanctuaire se sont ouvertes a été bientôt interrompu 
par des acclamations et des applaudissements univer- 
sels; des larmes coulaient de tous les yeux. Au milieu 






■ 






CS8 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

de celle scène attendrissante, M. l'archevêque de Vienne 
a pris là parole, et a dit : 

«Messieurs, nous venons avec joie exécuter l'arrêté, 
pris par la majorité des députés, formant dans les 
états généraux l'ordre du clergé. 

« Cette première réunion, qui a pour objet la vé- 
rification commune des pouvoirs, est, je puis vous le 
dire avec confiance, le prélude et le signe de la réu- 
nion et Je la concorde que nous désirons contracter 
avec tous les ordres, et en particulier l'ordre des com- 
munes. » 

Des applaudissements unanimes ont élé la première 
expression des sentiments de l'Assemblée; ensuite M. le 
président a dit : 

« Messieurs, vous voyez la joie et les acclamations 
que votre présence fait naître dans l'Assemblée; c'est 
l'effet d'un sentiment bien pur, l'amour de l'union et 
du bien public. Vous sorlez du sanctuaire, messieurs, 
pour vous rendre dans celte Assemblée nationale où 
nous vous attendions avec tant d'impatience. Par une 
délibération où a présidé l'esprit de justice et de paix 
vous avez voté celte réunion désirée : la France bénira 
ce jour mémorable; elle inscrira vos noms dans les 
fastes de la patrie; elle n'oubliera point surtout ceux 
îles dignes pasteurs qui vous ont précédés, et qui vous 
avaient annoncés et promis à noire empressement. 
Quelle satisfaction pour nous, messieurs! Le bien, 
dont le désir est dans nos cœurs, le bien auquel nous 
allons travailler avec courage et persévérance, nous 
le ferons avec vous, nous le ferons. en votre présence; 
il sera l'ouvrage de la paix et de l'amour du bien fra- 
ternel . 



I **> ■'?£?«?>;- 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 589 

« 11 nous reste encore tics vœux à former : je vois 
avec peine que des frères d'une autre classe man- 
quent à cette auguste famille; mais ce jour est un 
jour de bonheur pour l'Assemblée nationale, et, s'il 
m'est permis d'exprimer un sentiment personnel, le 
plus beau jour de ma vie sera celui où j'ai vu s'opé- 
rer cette réunion, et où j'ai eu l'honneur de répondre 
au nom de celle auguste assemblée, et de vous adresser 
ses sentiments et ses félicitations. » 

Après ce discours, M. l'archevêque de Vienne remit 
sur le bureau la liste de MM. les ecclésiastiques qui 
présentaient leurs pouvoirs à la vérification commune. 
M. le président a communiqué cette remise à l'As- 
semblée, en disant que les noms renfermés dans cette 
liste précieuse devraient être écrits en lettres d'or. 

M. 1 archevêque de Vienne a encore repris la parole, 
en disant : « Messieurs, j'ai une observation à vous 
faire; je n'ai pas sur moi les pouvoirs qui me concer- 
nent, c'est-à-dire la copie du procès-verbal du Dau- 
phiné qui m'a donné le titre honoraire de député : 
cette députation est conforme au vœu national; elle 
a annoncé le vœu qui devait régner dans cette Assem- 
blée; les pouvoirs donnés à tous les députés sont com- 
muns, et vous méjugerez en jugeant les vôtres. » 

M. l'archevêque de Bordeaux s'est levé pour pro- 
poser à l'Assemblée de vérifier les pouvoirs de la ma- 
jorité du clergé. 

M. le président a répondu qu'il paraissait plus ex- 
pédient de procéder de suite et publiquement à la vé- 
rification des pouvoirs des seize députés du clergé, 
lesquels seraient adjoints aux trente-deux commissaires 
déjà nommés pour former le comité qui vérifierait les 



590 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

pouvoirs de tous les autres députés. Cette proposition 
a été acceptée. 

Le clergé ayant nommé les seize commissaires, 
M. l'archevêque de Vienne a dit encore : « Yoilà les 
noms des seize commissaires que le clergé vient de 
nommer pour que leurs pouvoirs, étant vérifiés, ils 
deviennent commissaires réunis. » 



Voici les noms de ces commissaires : 

MM. l'archevêque de Bordeaux, 
l'abbé d'Àbécourt. 
l'abbé de Villeneuve. 
Charrier de la Roche. 
Gauthes. 
Bluget. 
Cbampeaux. 
Luger. 
Thibault. 
Marolles. 
Mercerel. 
Lanux. 
Mathias. 
Massieu. 
Grégoire. 
David. 

« La vérification, pour être commune, doit être ré- 
ciproque, a dit encore l'archevêque de Vienne. Nous 
vous prions de communiquer vos pouvoirs à nos com- 
missaires. » 

M. le président a répondu, après avoir consulté 
l'Assemblée, que le vœu unanime était de communi- 



■■■■M 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 591 

quer à messieurs du clergé le procès-verbal de la véri- 
fication des pouvoirs déjà faite. 

M. Target, ayant demandé la parole, a dit : 
«Messieurs, dans ce jour consacré pour jamais dans 
la mémoire des hommes, dans ce jour (pie la Provi- 
dence semble avoir voulu rendre plus solennel, en 
convertissant le temple de la religion en temple de la 
patrie, il n'est d'événement heureux pour elle qu'on 
ne doive s'empresser de communiquer au meilleur des 
rois; je vous prie donc, messieurs, de voter pour que 
la liste honorable que le clergé vient de vous remettre 
soit mise sous les yeux du roi, comme la marque de 
notre respect et le gage du bonheur public.» 
M. l'archevêque de Bordeaux a répondu : 
« Nous avons de bons frères qui ne sonl pas ici; ils 
se rendront au vœu de la nation. Nous vous prions de 
suspendre ce monument de patriotisme pour leur don- 
ner le temps de se réunir à nous. » 

M. le marquis de Blacon et M. Dagouet, députés de la 
noblesse du Dauphiné, se sont présentés pour faire vé- 
rifier leurs pouvoirs en commun; ils ont été reçus avec 
de grands applaudissements; ensuite M. le marquis de 
Blacon a dit : «Messieurs, la réunion de la majeure 
partie du clergé ayant levé tous les obstacles que pré- 
sentaient nos mandats, nous venons réclamer la véri- 
fication de nos pouvoirs en commun et la communi- 
cation des pouvoirs déjà vérifiés. » 

Avant de lever la séance, M. le président a dit que. 
les membres du comité des subsistances étaient invités 
à se réunir le soir à six heures chez M. Hennet, plus 
ancien d'âge, et que MM. du comité de la vérification 




392 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE 

des pouvoirs étaient invités de se réunir chez M. l'ar- 
chevêque de Bordeaux à la même heure. 

La séance de V Assemblée nationale a été renvoyée 
aujourd'hui, heure ordinaire. 



SÉANCE ROYALE 

DU MARDI 23 JUIN 1789. 

On a placé d'abord les deux ordres privilégiés; 
l'Assemblée nationale a témoigné son mécontentement 
par des murmures réitérés. 

Les deux secrétaires sont allés à M. de Brézé se 
plaindre d'une attente si longue, disant que l'Assem- 
blée allait se retirer. 

Les murmures ont recommencé; M. le président a 
frappé à la porte : M. de Guiche s'est présenté. On 
s'est plaint hautement d'une attente si longue; on a 
réclamé M. de Brézé. 

On se proposait de se retirer. M. de Brézé est arrivé; 
M. le président a dit qu'il se plaindrait au roi du 
manquement des maîtres de cérémonies. « De nous, 
monsieur? a dit M. de Brézé. — Oui, monsieur; nous 
voulons enfin nous placer 1 . » 

Les maîtres des cérémonies ont précédé le prési- 
dent, et les membres de l'Assemblée nationale sont 
entrés deux à deux dans le plus profond silence, à dix 
heures et demie. 

Le trône était placé dans le fond de la salle vers 

1 Puérilité d'étiquette évidemment blessante et inopportune. 

(F. Claude.) 



flBMBM 



PAR LES HOMMES DU TEMl'S. 595 

l'entrée des Menus; à droite était le clergé, à gauche 
la noblesse; dans les deux côtés, au milieu jusqu'au 
fond, étaient les membres de l'Assemblée nationale; 
les quatre hérauts. et leur roi d'armes étaient placés 
au milieu, le trône du roi était élevé sur une estrade 
qui occupait le fond de la salle jusqu'à la deuxième 
colonne. 

Au bas de celleeslrade, autour d'une table, se trou- 
vaient rangés quelques ministres; M. Necker n'y était 
pas. Le discours du roi a porté sur la division qui 
avait allumé les esprits de tous les ordres, sur l'impa- 
tience où était la nation de la voir finir, et le parti 
qu'il était obligé de prendre de la terminer : « J'at- 
tends, a dit Sa Majesté, des deux premiers ordres, et 
de leur zèle pour la patrie, qu'ils seront les premiers 
à proposer des moyens de conciliation. » 

M. le garde des sceaux a annoncé ensuite une dé- 
claration concernant : 

1° La confirmation de la distinction des ordres; 

2° La délibération par ordres; 

5° Le roi déclare nulles les délibérations du tiers 
état, du 17 de ce mois, comme inconstitutionnelles; 

4° Ordonne la communication respective des pou- 
voirs; 

5° Déclare anticonstitutionnelles les restrictions des 
pouvoirs ; 

0° Permet aux députés de se retirer devers leurs 
mandataires pour en avoir de nouveaux; 

7° Ordonne de demeurer pour délibérer aux états; 

8° Que les cahiers ne seront pis impératifs; 

0° Que la délibération sur les pouvoirs contestés 
sera prise à la pluralité des suffrages, et qu'il sera 






594 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

définivement statué par Sa Majesté, en cas de partage. 

Après cette lecture, le roi a repris la parole pour 
dire qu'aucun de ses prédécesseurs n'en avait fait au- 
tant que Sa Majesté pour la nation, etc. 

M. le garde des sceaux étant allé reprendre les or- 
dres du roi, il a annoncé, à peu près«n ces termes, la 
déclaration des volontés de Sa Majesté. 

DÉLIBÉRATION DES VOLONTÉS DU ROI 

Sa Majesté casse et annule les délibérations du 
Mers élat, prises le 17 de ce mois, comme inconstitu- 
tionnelles; déclare que les pouvoirs sur lesquels il n'y 
a pas eu de contestation, bien et valablement vérifiés 
après la communication respective; de ceux sur les- 
quels il y a aura eu contestation, renvoie à des com- 
missaires; annule les pouvoirs impératifs comme 
inconstitutionnels, sauf à se retirer vers les commet- 
tants; les députés néanmoins resteront aux états géné- 
raux avec voix consultative. 

Constitution desétats provinciaux avec deux dixièmes 
du clergé ,'trois dixièmes de la noblesse, et cinq dixièmes 
du tiers. état librement choisis. 

Délibérer aux états provinciaux en commun; aux 
états généraux délibérer en commun ou par ordre ; 
dans le dernier cas, les deux tiers des voix pour faire 
un résultat; en cas de contestation, se retirer devant 

Sa Majesté. 

Aucun emprunt sans le consentement de la nation, 
sauf "en cas de guerre, pour emprunter cent millions . 

Le tableau des revenus et des dépenses publié tous 
les ans. 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 59u 

Les sommes pour les différents départements fixés, 
même pour la maison du roi. 

Aucune distinction pécuniaire. 

Abolition de la taille, convertie en imposition sur 
les vingtièmes ou sur l'impôt' territorial. 

Abolition de franc- fief après avoir payé les dettes de 
l'État. 

Propriétés respectées, tant des droits féodaux, dî- 
mes, etc. 

Charges personnelles converties en une indemnité 
pécuniaire. 

Lettres de noblesse accordées par le roi , et restreintes 

à certaines charges. 

Abolition des lettres de cachet avec modification. 

Liberté de la presse avec modification. 

Administration des villes, hôpitaux, forêts, do- 
maines, vente des bois, aux états provinciaux. 

Tirer le meilleur parti des domaines aliénés. 

Discussion du sel et moyens d'adoucissements. 

Perfection de la jurisprudence civile et criminelle. 

Aucun retard ni obstacle pour les lois faites et con- 
senties dans les états généraux. 

Abolition absolue de la corvée. 

Abolition du droit de mainmorte dans tout le 
royaume. 

Restriction des capitaineries. 

Milices, moyens pour en adoucir le fardeau. 

Aucune loi ni contribution ne pourra être faite, 
ni changée, ni abrogée d'une tenue des états à 
l'autre. 

L'institution de l'armée réservée au roi seul sans 

atteinte, etc. 







596 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

Sa Majesté ayant encore repris la parole, a dit : 
« Si vous m'abandonnez, je ferai le bien de mes 
peuples seul; je serai leur représentant-, réfléchissez. 
Aucune de vos dispositions ne peut avoir force de loi 
sans ma sanction. Défiance serait injustice... Je vous 
ordonne de vous sépare^ de suite, et de reprendre 
demain le travail dans vos chambres. J'ordonne à 
M. le maître des cérémonies de les faire arranger 1 . » 

Le roi étant sorti, la noblesse et la prélature se sont 
retirées. Les membres des communes ont demeuré. 
L'Assemblée a persisté dans ses précédents arrêtés, et 
elle a remis la séance à ce malin. 



JEUDI Ï6 JUIN rso. 

On vient d'imprimer les deux déclarations qui ont 
été lues à la séance royale du 25 juin; l'aperçu qu'on 
avait donné dans la feuille d'hier ne pouvait être que 
fort inexact, ayant été rédigé très-rapidement sur des 
notes prises à la simple lecture. Nous ne parlerons 
plus de celte séance qu'au moment où les trois 
ordres trouveront à propos de s'en occuper. C'est un 
nuage épais qui dérobe le trône aux yeux des ci- 
toyens. 

Après le départ du roi, plusieurs curés et tous les 
membres de l'Assemblée nationale sont demeurés im- 

1 Toutes ces concessions prouvent la bonne volonté du roi ; mais elles 
venaient trop tard. II aurait fallu les faire un mois plus tôt, à l'ouverture 
des états généraux, avant la surexcitation des esprits et les défiances en- 
gendrées par la rivalité des ordres. Jamais on n'aurait eu plus besoin de 
résolution et d'énergie, et tout fut confusion et tiraillements. 

(F. Claude.) 



l'Ali LES HOMMES DU TEMPS. 397 

mobiles dans les places qu'ils occupaient. Un quart 
d'heure après, M. le marquis de Brézé, grand maître 
des cérémonies, s'est avancé vers le président, et lui a 
demandé s'il n'avait pas entendu les ordres du roi. 
M. le président lui a répondu : «Monsieur, veuillez 
parler à l'Assemblée, qui a statué qu'elle avait à dé- 
libérer. 

M. de Brézé n'a plus reparu ; un morne silence ré- 
gnait dans l'Assemblée. 

M. Camus a pris la parole en disant : « Le pouvoir 
des députés composant celle Assemblée est reconnu ; il 
est reconnu aussi qu'une nation libre ne peut être 
imposée sans son consentement ; vous avez donc fait 
ce que vous deviez faire; si dès nos premiers pas nous 
sommes arrêtés, que sera-ce pour l'avenir? Il faut 
persister : rien n'est plus dangereux que les réserves 
et les protestations; celte forme perd tous les droits ! 
De quoi sommes-nous témoins? A l'entrée des étals, 
des ordres absolus... » 

M. Barnave disait : « Votre marche dépend de votre 
situation, vos arrêtés dépendent de vous seuls; vous 
avez déclaré ce que vous êtes; vous n'avez pas besoin 
de sanction, l'octroi de l'impôt dépend de vous seuls; 
envoyés par la nation, organes de ses volontés pour 
faire une constitution, vous êtes l'Assemblée nationale 
pour demeurer assemblés aussi longtemps que vous 
croirez nécessaire a l'intérêt de vos commettants. 
Telle était hier notre situation : qu'a-t-on fait aujour- 
d'hui? Est-il donc de votre prudence d'abandonner 
ainsi la chose publique? Il ne reste plus au pouvoir 
exécutif que de vous séparer; mais il est de votre 
dignité de persister, et de persister dans le titre d'As- 



■ 

H 








398 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

semblée nationale ; ce n'est pas à vous à jeter un voile 
sur nous-mêmes ; ne laissez pas des doutes à nos con- 
citoyens. Vous ne savez pas, messieurs, où condui- 
raient la force et peut-être l'indignation publique qui 
vous accableraient... » 

M. de Glaizen, député de Rennes, ayant parlé des 
applaudissements indiscrets de quelques membres des 
deux premiers ordres, ajouta : « Le pouvoir absolu 
est dans la bouclie du meilleur des rois, dans la 
bouche d'un souverain qui reconnaît que le peuple 
doit faire les lois. — C'est un lit de justice tenu dans 
une assemblée nationale. C'est un souverain qui parle 
\ en maître quand il devrait consulter.' — Que les aris- 
tocrates triomphent; ils n'ont qu'un jour. Le prince 
sera bientôt éclairé : non, le prince ne persistera pas. 

C'est la liberté que nous devons maintenir. — La 

grandeur de notre courage égalera la grandeur des 
circonstances; il faut mourir pour la patrie. — Vous 
avez pris, messieurs, des délibérations sages; un 
coup d'autorité qui va perdre le royaume, qui va pro- 
duire l'anarchie, ne doit pas vous effrayer. » 

M. de Mirabeau, en adoptant la motion de M. Ca- 
mus, dit qu'il bénissait la liberté de ce qu'elle mûris- 
sait de si beaux fruits dans l'Assemblée nationale; qu'il 
était d'avis qu'il fût arrêté que la personne des dé- 
putés aux états généraux serait inviolable. « Ce n'est 
pas manifester, dit-il, une crainte; c'est agir avec 
prudence ; c'est un frein contre les conseils violents 
qui entourent le trône. » 

M. Pethion de Villeneuve prit la parole pour adop- 
ter les deux motions : « Un coup d'autorité, dit-il, a 
rompu un nœud déjà serré par le clergé... Point 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 399 

de constitution sans liberté : c'est dans notre fermeté 
qu'est notre salut...» 

M. Buzot dit qu'il parlerait peu, que l'indignation 
n'est pas verbeuse; l'Assemblée nationale, ajouta- 
t-il, ne peut devenir parjure. Quel attentat à la liberté 
des états généraux ! 

M l'abbé deSiéyès se contenta de dire : « Messieurs, 
vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. » 

M. Carat l'aîné s'étendit sur les articles de la dé- 
libération du roi, et alla à les faire regarder comme 
un piège adroit pour mettre le peuple contre ses dé- 
putés. Il parla avec autant de feu que de force. 
M. l'abbé Grégoire parla avec beaucoup d'énergie, et 
prétendit qu'en continuant de travailler à la consti- 
tution, ce serait entrer dans les vues du roi que l'on 
ne cessait de tromper. 

xV deux heures, on alla aux voix, en se levant et en 
s'asseyant, sur la motion de M. Camus. L'Assemblée 
nationale déclara unanimement qu'elle persistait dans 
ses précédents arrêtés. Les membres du clergé de- 
mandèrent « qu'il fût dit que la délibération était 
faite en leur présence. » 

On délibérait aussi devant plusieurs oflîciers des 
tardes françaises et des gentilshommes députés de la 
noblesse qui étaient demeurés tranquilles specta- 
teurs. 

La motion de M. de Mirabeau sur l'inviolabilité 
des personnes ayant passé à la majorité, il fut fait 
l'arrêté suivant : 

« L'Assemblée nationale a arrêté que la personne 
des députés est inviolable; que tous individus, toutes 
corporations, tribunaux, cours ou commissions qui 






400 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

oseraient, pendant ou après la présente session, pour- 
suivre, rechercher, arrêter ou faire arrêter, détenir ou 
faire détenir un député pour raison d'un avis, propo- 
sition, opinion ou discours par lui fait aux étals géné- 
raux, de même que toutes personnes qui prêteraient 
leur ministère à raison des susdits attentats, sont in- 
fâmes et traîtres envers la nation et coupables de 
crime capital ; l'Assemblée nationale arrête que, dans 
les cas susdits, elle prendra toutes les mesures néces- 
saires pour faire rechercher et punir ceux qui en 
seront les auteurs, instigateurs et exécuteurs; arrête 
pareillement que toutes poursuites civiles et crimi- 
nelles seront interdites à toutes personnes et à tous 
tribunaux, pendant la présente session, contre lesdits 
députés, si elles ne sont autorisées par l'Assemblée 
nationale. » 

Passé à la pluralité de quatre cent quatre-vingt-six 
voix contre trente-quatre. 



DU 2fi JUIN. 



L'Assemblée s'élant formée à l'heure ordinaire, au 
milieu des hommes armés qui entouraient l'hôtel des 
États, M. Target a proposé d'ajouter à la délibération 
prise sur la motion de M. de Mirabeau une disposi- 
tion pour mettre les députés à l'abri des poursuites 
civiles et criminelles, à moins que l'Assemblée na- 
tionale ne statuât sur des référés, les causes qui 
doivent faire cesser l'exemption. M. Pizon du Galand 
a dit que cette disposition ne pouvait être ajoutée sans 
la sanction du roi, comme s'agissant des bornes du 
pouvoir exécutif, au lieu que la motion délibérée hier 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 401 

n'esL qu'une déclaration des droits qui n'a pas besoin 
de la sanction royale. 

M. de Mirabeau a ajouté que ce n'était pas une loi 
nouvelle, mais une disposition du droit des gens ; il 
faut établir une barrière impénétrable qui garantisse 
les députés au milieu d'une législation aussi cruelle, 
aussi vicieuse, aussi obscure que la nôtre, et dans un 
temps où les principes de la représentation nationale 
ne sont pas encore établis. Cette opinion a été adoptée. 

M. le président a lu une lettre de M. le garde des 
sceaux, et une autre de M. de Brézé, pour annoncer 
que les ordres du roi étaient pour que l'entrée de la 
salle des députés du tiers état fût désormais dans la 
rue du Chantier. 

M. le président s'est plaint de ce que la communi- 
cation avec les autres chambres était interrompue. 
L'officier de garde étant venu, M. Jîailli lui a de- 
mandé quels ordres il avait reçus; l'officier a exhibé 
des ordres écrits, dans lesquels il n'était point fait 
mention de la communication des autres chambres. 

On a proposé de faire à Versailles une imprimerie 
pour les travaux de l'Assemblée nationale, et l'on a 
arrêté que M. Baudouin serait l'imprimeur à la suite 
de l'Assemblée. 

M. Mounier a proposé une députation au roi pour 
déclarer que les états, convoqués libres, ne pouvaient 
pas opérer librement au milieu des troupes qui les 
entouraient. MM. Brouftaret et l'izon ont proposé une 
adresse à Sa Majesté pour lui exposer les vrais prin- 
cipes de l'Assemblée nationale. 

A midi et demi, un grand bruit s'est fait entendre 
dans le vestibule de la salle nationale. L'entrée d'un 

"• £0 



W 2 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

clergé nombreux, précédé de MM. de Vienne de 
Bordeaux, de Coutances, de Chartres et Rhodez for- 
maient un spectacle noble et intéressant : on ne sau- 
rait peindre l'effet qu'a produit cette réunion bien 
plus intéressante après la séance royale. C'était le pre- 
mier moment d'allégresse après une journée de deuil 

et d'alarmes. 

Cent cinquanteetun ecclésiastiques s avançaient ma- 
jestueusement au milieu de la salle, qui retentissait 
d'acclamations et d'applaudissements universels. Un 
secrétaire portait devant eux les pouvoirs qui avaient 
été vérifiés dans le comité du lundi . 

M l'archevêque devienne a été place a droite, au 
bureau, à côté du président. Un secrétaire du cierge 
nui a été mis à côté des deux secrétaires, a fait 1 appel 
des députés du clergé. En entendant prononcer le 
nom des cinq prélats et de MM. Grégoire et Jailet, 
curés on a renouvelé les applaudissements; il n en a 
pas été de même pour un autre membre du cierge, 
plus connu par quelques panégyriques que par son 

Pat Quand m on a prononcé le nom de M. l'archevêque 
d'Àix M. Boucher, député de cette sénéchaussée, 1 a 
dénoncé à la nation comme infidèle à son mandat 
dans la scission qu'il fait avec la majorité du cierge. 
M l'archevêque de Bordeaux s'est levé en disant : 
'«J'ai l'honneur d'observer que nous ne connaissons 

pas de scission, et que nous avons l'espérance d être 

tous réunis ; nous demandons que cette protestation 

ne soit pas écrite. » 

On était enchanté de donner une marque de dete- 

rence au clergé; il a été arrêté aussitôt par acclama- 






PAR LES HOMMES DU TEMPS. 405 

lion qu'il serait sursis à cette demande de M. Boucher 
pour conserver le bon augure de la réunion totale. 

A une heure un quart, pendant l'appel du clergé, 
on a reçu une lettre de M. Necker, adressée à M. le 
président; nous en donnerons la teneur dans la feuille 
prochaine. Cette lettre a été lue et vivement applau- 
die. M. le président a été prié de témoigner inces- 
samment à M. Necker tous les sentiments que sa lettre 
a produits dans l'Assemblée. M. l'archevêque de 
Vienne a dit aussitôt : « Messieurs, je dois vous pré- 
venir qu'au nom du. clergé je dois aller voir M. Nec- 
ker, et lui témoigner les mêmes sentiments. » Ce 
prélat a remis ensuite ses pouvoirs pour les soumettre 
à la vérification. M. le président a annoncé le résultat 
de l'appel de MM. du clergé : 

Présents 'loi 

Absents.. . . . . . 115 

On a lu le procès-verbal de la fameuse assemblée 
du 21 dans l'église Saint-Louis, afin que messieurs 
du clergé puissent en rectifier les erreurs. 

M. l'archevêque de Vienne a parlé de la nécessité 
de délibérer sur ce qui s'était passé à la séance royale; 
on a demandé qu'on vériliàt les pouvoirs, afin de for- 
mer une assemblée générale avec les membres de la 
noblesse qui devaient se réunir et ceux du clergé qui 
l'étaient déjà. « Nous avons établi, a-t-il dit, par un 
double fait, la.réunion du clergé à votre assemblée : 
premièrement, par notre accession réelle dans la 
séance de l'église Saint-Louis ; secondement, par le 
calcul de la majorité que nous venons de faire. Les 
fails particuliers et les formes minutieuses sont in- 



**l 2k 



m 




m LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

dignes de noire corps et d'une assemblée si auguste, 
quand il s'agit de droit public, de tout ce qui tient à 
la vérité des faits et qui tend à des choses justes et 

légales. » 

On a terminé la séance par le rapport des tra- 
vaux qu'avait faits le comité de la vérification des 
pouvoirs, assemblé le 21 chez M. l'archevêque de Bor- 
deaux. 

Nous ne saurions passer sous silence le plus beau 
jour de la vie de M, Necker; on parlait mardi de sa 
démission ; un peuple immense, alarmé de cette nou- 
velle, se porta vers les sept heures du soir au château, 
et attendit dans le plus triste silence, le moment où 
M le directeur général sortirait de chez le roi. 

Il parut à huit heures; la foule se presse autour de 
lui, en le conjurant à grands cris de ne pas aban- 
donner la France sur le penchant de sa ruine; on 
l'accompagne jusqu'à son hôtel; il ne peut se défendre 
des transports et des témoignages d'affection et de 
respect qu'un peuple en larmes lui prodigue; il en 
verse jui-même; jamais les artistes n'on,t eu à peindre 
un tableau aussi rare et aussi touchant. 






I>U VENDREDI '28 JUIN' 1"89- 

Chaque jour amène des événements plus intéres- 
sants pour l'Assemblée nationale. Hier, à onze heures, 
ce qu'on appelle la minorité de la noblesse, c'est-à- 
dire quarante-sept de ses membres, sont venus se réunir 
au clergé et aux communes. On pense bien que M. le 
duc d'Orléans était du nombre. Ce n'est qu'en se 
rappelant les témoignages éclatants de la joie publique 



MB 



■I 



PAU LES HOMMES DU TEMPS. -405 

qui furent donnés au clergé qu'on peut se faire une 
idée de ceux avec lesquels on a reçu la noblesse. 

M. de Clermont-Tonnerre a porté la parole; il a 
prouvé que la véritable éloquence est dans le cœur, 
en attendrissant l'Assemblée ; il l'était beaucoup lui- 
même. « Nous vous apportons nos pouvoirs et nos 
faibles lumières, a-t-il dit; pourquoi le plaisir de se 
réunir à vous est-il empoisonné par un sentiment de 
tristesse?... » 

On avait fait l'appel des députés de la noblesse qui 
remettaient leurs pouvoirs pour la vérification, lorsque 
le peuple, impatient de jouir du spectacle si désiré de 
la réunion des trois ordres, a forcé la porte qui donne 
dans la rue du Chantier; ces mouvements tumul- 
tueux ont été bientôt entendus de l'intérieur de la 
salle, et l'on a senti que l'appareil militaire qui envi- 
ronne, depuis le jour de la séance royale, les états 
généraux libres du royaume, pouvait contribuer à ce 
désordre momentané. 

L'Assemblée, voulant éviter tout ce qui pourrait 
porter atteinte à la tranquillité publique, a député 
vers le peuple : MM. le président de l'Assemblée, l'ar- 
chevêque de Vienne et de Clermont-Tonnerre; après 
avoir donné l'assurance que tous les ordres étaient 
réunis pour le bonheur commun, la foule s'est dis- 
sipée sur-le-champ. L'archevêque de Vienne l'a en- 
gagée de se répandre dans la ville pour y rétablir la 
paix et le calme si nécessaires à la liberté de l'Assem- 
blée nationale, et personne ne fut jamais mieux 
obéi. 

Pendant l'appel, on a signalé, par des applaudisse- 
ments réitérés, des noms particulièrement chers à la 









I 











m LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

patrie, tels que ceux de M. le duc d'Orléans, M. le 
marquis de la Fayette et beaucoup d'autres. 

Le recteur de l'Université de Paris est venu aug- 
menter la majorité du clergé; il a prouvé dans cette 
démarche honorable tout ce qu'il a dit dans un dis- 
cours qu'il a prononcé sur la nécessité de la réunion. 
Trois autres curés et le prieur des bénédictins de 
l'abbaye de Marmoutier ont suivi ce bel exemple. 

M. le marquis de Silleri a ensuite pris la parole; sa 
modestie s'est refusée à publier un discours très- 
patriotique et très-noble qui a produit le plus grand 

effet. 

On a vérifié publiquement les pouvoirs de seize 
commissaires nommés par la noblesse pour le comité 
de la vérification des pouvoirs qui devaient s'assem- 
bler dans une des chambres de l'hôtel des états, à cinq 
heures du soir. 

On a délibéré ensuite une députa tion vers le roi, 
composée de vingt-quatre députés pris dans les trois 
ordres, suivant la proportion établie ; ensuite M. Bau- 
douin, imprimeur, à la suite de l'Assemblée nationale, 
s'est présenté pour prêter le serment ordinaire. On a 
terminé la séance par la lecture du procès-verbal de 
l'Assemblée nationale de mardi dernier, et l'on a 
donné aux deux premiers ordres, par la lecture des 
procès-verbaux, communication des pouvoirs des Ré- 
putés des communes qui avaient été vérifiés les 15 et 

14 juin. 

L'appareil militaire augmente tous les jours à Ver- 
sailles ; il est arrivé, hier matin, un détachement de 
hussards qu'on a dispersés dans différents quartiers 
de la ville; les patrouilles des gardes françaises et 



WËËÊM 



PAB LES HOMMES DU TEMPS. 407 

suisses n'ont disparu des environs de l'hôtel des états 
que vers les quatre heures du soir, ainsi que deux 
escadrons des gardes du corps du roi qui s'y étaient 
transportés à une heure : on a donné ordre aujour- 
d'hui à ces messieurs de rester à Versailles au lieu de 
retourner à Saint-Germain. Un événement fâcheux, 
arrivé mercredi soir à un des premiers prélats du 
royaume, a sans doute donné lieu à ces précautions 
militaires. 



LUNDI 29 JUIN 1"«9, 

En politique, les effets des causes mal combinées 
sont quelquefois tout le contraire de ceux qu'on s'était 
promis; c'est ainsi que les derniers efforts de l'aristo- 
cratie qui entoure le trône n'ont servi qu'à augmenter 
l'énergie de la liberté et à raffermir l'État sur ses 
vrais fondements. 

Depuis quelques jours, un système effrayant et dan- 
gereux se déployait sous les yeux de l'Assemblée natio- 
nale. On l'environnait de troupes; ce n'était qu'au 
travers des soldats que ses membres allaient délibérer 
sur la chose publique. On calomniait en même temps 
ses défenseurs auprès du meilleur des rois; on faisait 
annoncer aux représentants de la nation , sous la 
forme d'une loi, des bienfaits et des sacrifices d'auto- 
rité pour les faire acquiescer, par cet appât, au pou- 
voir législatif, ou pour les engager à une résistance 
qui les rendît défavorables, même à leurscommeltants. 

Mais déjà, dans les dernières séances, on avait ré- 
clamé plusieurs fois contre cet appareil inutile de la 
force militaire. Les âmes et les opinions des députés 






408 LA 'RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

auraient sans doute été aussi libres au milieu d'un 
camp et du bruit des armes qu'au milieu d'un sénat; 
mais il ne suffit pas que les membres d'une assemblée 
nationale soient libres, il faut encore qu'ils soient 
crus libres. Cette opinion est nécessaire à leur autorité, 
et la nation a le droit de réclamer jusqu'à l'apparence 
même dans cette matière, parce que les formes exté- 
rieures de l'assemblée d'un peuple libre sont une 
partie de sa liberté. 

Quant à la calomnie employée auprès du trône, cet 
art funeste des ennemis de la patrie est connu ; ils 
eussent empoisonné sans cesse les actions et les senti- 
ments des représentants de la nation; on aurait dit au^ 
roi que son autorité était menacée; on aurait dit aux 
peuples que leurs envoyés étaient des séditieux qui 
voulaient détruire au lieu de réparer; on aurait ré- 
pété, dans le palais du souverain, que les communes 
voulaient mêler tous les rangs, confondre tous les 
pouvoirs, attaquer toutes les propriétés; on aurait fait 
circuler dans les provinces que leurs représentants 
préféraient le vain bruit des applaudissements à des 
règlements utiles, et qu'ils éloignaient le bien public 
par des principes trop inflexibles, ou par des préten- 
tions exagérées. 

Il fallait bien s'occuper dans l'Assemblée des 
moyens d'arrêter ces délations obscures et ces insi- 
nuations perfides. On parlait de faire une adresse au 
roi, dans laquelle on exposerait quels sont les véri- 
tables intérêts du trône, les droits inaltérables de la 
nation, les atteintes que ses ennemis voudraient porter 
à la liberté publique, et les sentiments d'amour et de * 
respect dont sont pénétrés les peuples pour un souve- 



• ■.'■x. - ' , .' , f«.^..»i"î>;^t 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 40!) 

rain à qui ils ne pourront jamais attribuer que des 
motifs purs et des intentions bienfaisantes. Cette 
«dresse devait porter aussi, que corrompre le pouvoir 
du monarque jusqu'à le faire changer de nature, c'est 
commettre un crime de lèse-majesté contre lui, et que 
le faire douter un instant de la fidélilé inviolable des 
Français à sa personne est un crime de lèse-nation. 

On travaillait dans le comité de rédaction à cette 
adresse qui avait été proposée la veille par M. Target; 
elle devait porter dans le cœur du roi un calme et une 
tranquillité nécessaires; au pied du trône des serments 
de fidélité, îles vérités courageuses que les membres 
de l'Assemblée étaient chargés d'y déposer, et dans 
toutes les provinces les vrais motifs de la fermeté de 
leurs députés. 

C'est dans ces circonstances que la réunion totale 
des représentants nationaux dans la même assemblée 
est venue rendre inutiles ces précautions dont un 
peuple lidèle ne devrait jamais connaître la néces- 
sité. 

Dans le premier instant de cette réunion les haines, 
les rivalités ont disparu. Tous les cœurs se sont tour- 
nés vers le souverain. Il a entendu son palais retentir 
des acclamations de ce peuple qu'on lui représen- 
tait comme l'ennemi de sa couronne. 11 a applaudi 
lui-même à la sage énergie des représentants de la 
nation, et il a appris enfin que la cour n'est pas son 
peuple. 

L'Assemblée nationale, qui possède aujourd'hui tous 
ses membres dans son sein, va s'occuper d'abord de 
la vérification totale des pouvoirs, des contestations 
survenues sur les députalions, delà nomination de ses 






410 LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

officiers et des règlements de police intérieure, et 
surtout de la recherche des causes de la misère pu- 
blique et des moyens d'y remédier. 

Sans doute le premier usage que l'Assemblée fera 
ensuite de son temps et de ses lumières sera employé 
à la déclaration des droits de la nation et à la consti- 
tution de l'État sur des bases inébranlables. C'est sous 
l'empire de l'opinion publique, c'est par son active 
influence qu'un si grand ouvrage doit être entrepris 
et exécuté. On a dit souvent que la raison était la 
souveraine du monde, et que les usages en sont les 
tyrans; il paraît que le règne de ces usages, de ceux 
surtout de 1614, est fini. Ce n'est plus le temps où, 
sous le voile imposant des droits constitutionnels, un 
petit nombre de représentants avait trop de force pour 
empêcher, et où le grand nombre n'en avait jamais 
assez pour agir; où une classe privilégiée pouvait 
s'opposer au bien général, et la partie la moins nom- 
breuse de la nation prévalait sans cesse sur la nation 

entière. 

La force de l'opinion détruira enfin l'esclavage des 
abus; la justice naturelle mettra un terme à la tyran- 
nie des usages; le patriotisme courageux et éclairé, 
qui anime tous les représentants nationaux, achèvera 
enfin la plus belle révolution qui se soit faite sur la 
terre, puisque la constitution d'un ^rand empire 
n'aura été arrosée ni de larmes, ni de sang. 

L'estime publique rend trop précieux tout ce qui 
sort de la plume et du cœur de M. Necker pour ne 
pas consigner ici la lettre qu'il a écrite à M. Bailli, le 
24 juin : 






PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



iii 



« Monsieur le président, 

« J'ai reçu hier, de la part de l'ordre que vous pré- 
sidez, tant démarques de bonté, d'estime et d'intérêt 
que je vous prie instamment de vouloir bien devenir, 
en cette occasion, l'interprète de ma profonde recon- 
naissance. Je dois, pour répondre aux sentiments dont 
votre ordre veut bien m'honorer, redoubler de zèle 
pour la chose publique et de dévouement à la per- 
sonne du roi. Cette obligation sera facile à remplir : 
heureux si mes forces pouvaient égaler mes inten- 
tions! Je souhaiterais que la pureté de mon cœur et 
l'intégrité de mes vues me servissent de titres à la 
confiance dont j'ai reçu hier les plus doux témoi- 
gnages, et dont je ne voudrais faire usage que pour 
avancer de tout mon pouvoir le rétablissement d'une 
concorde qui devient chaque jour plus nécessaire et 
plus instante, et qui rendrait au roi sa tranquillité et 
au royaume toute sa force. 

« J'ai l'honneur d'être, avec le plus respectueux 
attachement, de M. le président, le très-humble et 
très-obéissant serviteur. 

« Signé, Neckek. » 



ADRESSE AU ROI 



« Sire, 

a Vous avez invité l'Assemblée nationale à vous té- 
moigner sa confiance : c'était aller au-devant du plus 
cher de ses vœux. 

« Nous venons déposer dans le sein de Votre Majesté 



41-2 LA RÉVOLUTION RACONTÉE Eï JUGÉE 

les plus vives alarmes. Si nous en étions l'objet, si 
nous avions ïa faiblesse de craindre pour nous-mêmes, 
votre bonté daignerait encore nous rassurer, et même 
en nous blâmant d'avoir douté de vos intentions,- vous 
accueilleriez nos inquiétudes ; vous en dissiperiez la 
cause; vous ne laisseriez point de doute sur la posi- ' 
tion de l'Assemblée nationale. 

« Mais, sire, nous n'implorons point votre protec- 
tion, ce serait offenser votre justice : nous avons 
conçu des craintes, et nous l'osons dire; elles tiennent 
au patriotisme le plus pur, à l'intérêt de nos com- 
mettants, à la tranquillité publique, au bonheur du 
monarque chéri qui, en nous applanissant la route 
de la félicité, mérite bien d'y marcher lui-même sans 
obstacle. 

« Les mouvements de votre cœur, sire, voilà le 
vrai salut des Français. Lorsque les troupes s'avancent 
de toutes parts, que des camps se forment autour de 
nous, que la capitale est investie, nous nous deman- 
dons avec étonnement : Le roi s'est-il méfié de la fidé- 
lité de ses peuples? S'il avait pu en douter, n'aurait-il 
pas versé dans notre cœur ses chagrins paternels? Que 
veut dire cet appareil menaçant? Où sont les ennemis 
de l'État et du roi qu'il faut subjuguer? Où sont les 
rebelles, les ligueurs qu'il faut détruire? Une voix 
unanime répond dans la capitale et dans l'étendue 
du royaume : Nous chérissons notre roi; nous bénis- 
sons le ciel du don qu'il nous a fait dans son amour, 
a Sire, la religion de Votre Majesté ne peut être 
surprise que sous le prétexte du bien public. 

« Si ceux qui ont donné ces 'conseils à notre roi 
avaient assez de confiance dans leurs principes pour 









l'AK LES HOMMES DU TEMPS. 



415 



les exposer devanl nous, ce moment amènerait le plus 
beau triomphe de la vérité. 

« L'Étal n'a rien à redouter que des mauvais prin- 
cipes qui osent assiéger le trône même, et ne res- 
pectent pas la conscience du plus pur, du plus ver- 
tueux des princes. Et comment s'y prend-on, sire, 
pour vous faire douter de rattachement et de l'amour 
de vos sujets? Avez-vous prodigué leur sang? Etcs- 
vous cruel, implacable? Avez-vous abusé de la jus- 
tice? Le peuple vous impute-t-il ses malheurs? Vous 
nomme-t-il dans ses calamités? Ont-ils pu vous dire 
que le peuple est impatient de votre joug; qu'il est las 
du sceptre des Bourbons? Non, non, ils ne l'ont pas 
fait; la calomnie du moins n'est pas absurde; elle 
cherche un peu de vraisemblance pour colorer ses 
noirceurs. 

« Votre Majesté a vu récemment tout ce qu'elle 
peut pour son peuple; la subordination s'est établie 
dans la capitale agitée; les prisonniers, mis en liberté 
par la multitude, d'eux-mêmes ont repris leurs fers; 
et l'ordre public, qui peut-être aurait coûté des tor- 
rents de sang si l'on eût employé la force, un seul 
mot de votre bouche l'a rétabli. Mais ce mol était un 
mol de paix ; il était l'expression de votre cœur, et 
vos sujets se font gloire de n'y résister jamais. Qu'il 
est beau d'exercer cet empire ! C'est celui de Louis IX, 
de Louis XII, de Henri IV. C'est le seul qui soit digne 
de vous. 

« Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajoutions 
pas, forcés par les circonstances : cet empire est le 
seul qu'il soit aujourd'hui possible en France d'exer- 
cer. La France ne souffrira pas qu'on abuse le meil- 



414 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE 

leur des rois, et qu'on l'écarté, par des vues sinistres, 
du noble plan qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez 
appelés pour fixer, de concert avec vous, la constitu- 
tion, pour opérer la régénération du royaume; l'As- 
semblée nationale vient de vous déclarer solennelle- 
ment que vos vœux seront accomplis, que vos pro- 
messes ne seront point vaines ; que les pièges, les 
difficultés, les terreurs ne retarderont point sa marche, 
n'intimideront point son courage. 

« Où donc est le danger des troupes, affecteront de 
dire nos ennemis?... Que veulent leurs plaintes, puis- 
qu'ils sont inaccessibles au découragement? 

« Le danger, sire, est pressant, est universel, est 
au delà de tous les calculs de la prudence hu- 
maine. 

« Le danger est pour le peuple des provinces. Une 
fois alarmé sur notre liberté, nous ne connaissons 
plus de frein qui puisse le retenir. La distance seule 
grossit tout, exagère tout, double les inquiétudes, les 
aigrit, les envenime. 

« Le danger est pour la capitale. De quel œil le 
peuple, au sein de l'indigence, et tourmenté des an- 
goisses les plus cruelles, se verra-t-il disputer les 
restes de sa subsistance par une foule de soldats me- 
naçants? La présence des troupes échauffera, ameu- 
tera, produira une fermentation universelle; et le 
premier acte de violence exercé sous prétexte de 
police peut commencer une suite horrible de mal- 
heurs. 

• « Le danger est pour les troupes. Des soldats fran- 
çais, approchés du centre des discussions, participant 
aux passions comme aux intérêts du peuple, peuvent 



■ 



PAR LES HOMMES DU TEMPS. 



415 



oublier qu'un engagement les a faits soldats, pour se 
souvenir que la nature les fit hommes. 

« Le danger, sire, menace les travaux qui sont 
notre premier devoir, et qui n'auront un plein succès, 
une véritable permanence qu'autant que les peuples 
les regarderont comme entièrement libres. 11 est d'ail- 
leurs une contagion dans les mouvements passionnés. 
Nous ne sommes que des hommes : la défiance de 
nous-mêmes, la crainte de paraître faibles peuvent 
entraîner au delà du but; nous serons obsédés d'ail- 
leurs de conseils violents et démesurés, et la raison 
calme, la tranquille sagesse ne rendent pas leurs 
oracles au milieu du tumulte, des désordres et des 
scènes factieuses. 

« Le danger, sire , est plus terrible encore ; et 
jugez de son étendue par les alarmes qui nous amènent 
devant vous. De grandes révolutions ont eu des causes 
bien moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale 
aux nations s'est annoncée d'une manière moins si- 
nistre et moins formidable. 

« Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement 
delà nation, et qui ne savent que vous la représenter, 
selon leurs vues, tantôt insolente, rebelle, séditieuse, 
tantôt soumise, docile au joug, prompte à courber la 
tête pour le recevoir. Ces deux tableaux sont également 
infidèles. 

« Toujours prêts à vous obéir, sire, parce que vous 
commandez au nom des lois, notre fidélité est sans 
bornes, comme sans atteintes. 

« Prêts à résister à tous les commandements arbi- 
traires de ceux qui abusent de voire nom, parce qu'ils 
sont ennemis des lois, notre fidélité même nous or- 



416 LA RÉVOLUTION KACONTÉE Et JUGÉE 

donne celle résistance, et nous nous honorerons tou- 
jours, de mériter les reproches que notre fermeté nous 
attire. 

« Sire, nous vous en conjurons au nom delà patrie, 
au nom de votre bonheur et de votre gloire, renvoyez 
vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés; 
renvoyez celte artillerie destinée à couvrir vos fron- 
tières; renvoyez surtout les troupes étrangères, ces 
alliés de la nation que nous payons pour défendre et 
non pour troubler nos foyers : Votre Majesté n'en a 
pas besoin. Eh! pourquoi un roi adoré de vingt-cinq 
millions de Français ferait-il accourir a grands frais 
autour du trône quelques milliers d'étrangers? Sire, 
au milieu de vos enfants, soyez gardé par leur amour; 
les députés de la nation sont appelés à consacrer avec 
vous les droits éminents de la royauté sur la base im- 
muable de la liberté du peuple. Mais lorsqu'ils rem- 
plissent leur devoir, lorsqu'ils cèdent à leur raison, à 
leurs sentiments, les exposeriez-vous au soupçon de 
n'avoir cédé qu'à la crainte? Ah ! l'autorité que tous 
les cœurs vous défèrent est la seule pure, la seule iné- 
branlable; elle est le juste retour de vos bienfaits et 
l'immortel apanage des princes dont vous serez le 
modèle 1 . 

1 Après cette adresse, qui eut plus tard son écho dans l'adresse des 
221, sous la Restauration, il n'y avait que deux partis à prendre : main- 
tenir et achever par la force le coup d'État commencé à la séance du. 
'25 juin, ou céder franchement et se mettre à la tête du mouvement. On 
ne sut pas se décider, et l'on ne prit que des demi-mesures qui perdirent 
tout. L'hésitation est un des traits distinctifs des Bourbons. Cette hésita- 
tion était moins cependant un défaut de caractère que le résultat d'un haut 
sentiment de dignité, et de la crainte de faire verser le sang. Jamais race 
n'eut au même degré la conscience et la loi de la royauté, en même temps 
(pie l'amour de ses peuples. (F- Qrao*.) 







PAR LES HOMMES 1)1 TEMPS 417 




DÉPITATION 




CLERGÉ. 




MM. l'archevêque de Vienne. 




l'évèque de Chartres. 




l'ablié Jnuberl. 




Chatizel. 




Grégoire. 




Ivernault. 




.NOBLESSE. 




MM. le duc de la Rochefoucauld. 




le comte de Cressy. 




le vicomte de Toulongeon. 




le vicomte de Macaye. 




le marquis de Blaeon. 




le comte de Clermont-Tonnerre 




COMMUNES. 




MM. le comte de Mirabeau. 




CoroHer. 




Regnand <le Saintes. 




Robespierre. 




Marquis. 




Barrèrc de Vieuzac. 




de Sèze. 




de Launay. 




Petion de Villeneuve. 




Buzot. 




de Kcrvelegan. 




Tronchet. 




RÉPONSE DL ROI 




a Personne n'ignore les désordres el les scènes scan- 




daleuses qui se sont passés et renouvelés à Paris et à 




27 





418 LA RÉVOLUTION RACONTÉS K'i JUGËE, ETC. 

Versailles sous mes yeux et sous ceux des étais géné- 
raux. Il est nécessaire que je fasse usage des moyens 
qui sont en ma puissance pour remettre et maintenir 
l'ordre dans la capitale et dans les environs ; c'est un 
de mes devoirs principaux de veiller à la sûreté pu- 
blique. Ce sont ces motifs qui m'ont engagé à faire 
un rassemblement de troupes autour de Paris : vous 
pouvez assurer l'assemblée des états généraux qu'elles 
ne sont destinées quà réprimer, ou plutôt à prévenir 
de nouveaux désordres; à maintenir le bon ordre et 
l'exercice des lois ; à assurer et à proléger même la 
liberté qui doit régner dans vos délibérations : toute 
espèce de contrainte doit en être bannie, de même 
que toute appréhension de tumulte et de violence 
doit en être écartée. Ce ne serait que des gens mal 
intentionnés qui pourraient égarer mes peuples sur 
les vrais motifs des mesures de précaution que je 
prends. J'ai constamment cherché à faire tout ce qui 
pourrait tendre à leur bonheur, et j'ai toujours lieu 
d'être assuré de leur amour et de leur fidélité. 

« Si pourtant la présence nécessaire des troupes 
dans les environs de Paris causait encore de l'ombrage, 
je me porterais sur la demande de l'assemblée à trans- 
férer les états généraux à Noyon et à Soissons, et alors 
je me rendrais à Compiègne pour maintenir la commu- 
nication qui doit avoir lieu entre l'assemblée et moi. » 







TABLE DES MATIÈRES 



nu n K H \ I K M E VOLUME 



Mémoires de mon père. Deuxième partie I 

La Révolution racontée et jugée par les hommes du temps.. . 171 

Préface I73 

Mémoires de Bassevii.i e sur la Révolution de France. Premier 

extrait 177 

Deuxième extrait. — Convocation el premiers jours des états gé- 
néraux -2iS 

Troisième extrait. — Pièces relatives à la première assemblée des 

notables tenue a Versailles en 1787 505 

Extraite du journal le Point du Jour 576 



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